CHAPITRE IX
LES ŒUVRES SOCIALES SONT A UJOURD'HUI PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS {Suite)
2" La situation matérielle et morale du monde ouvrier
Pour nous convaincre de la nécessité des œuvres sociales, il importe de considérer très attentivement la situation matérielle et morale du monde ouvrier. Nous en avons déjà dit un mot. Il faut regarder les choses de plus près ; il faut les voir telles qu'elles sont, afin de nous résoudre à les faire telles qu'elles doivent être.
I.Si nous comparons l'ouvrier du moyen âge à l'ouvrier d'aujourd'hui, nous n'avons pas lieu de féliciter notre temps ni d'en être très fiers. Cherchez dans le moyen âge, époque sombre et rude à bien des égards, et que je ne donne point comme l'idéal consommé, mais époque profondément chrétienne, cherchez une classe d'êtres comparables à nos millions de prolétaires vivant dans
rinsécurité du lendemain, écrasés par des impôts énormes, ayant toujours à redouter l'apparition imprévue du chômage et ne pouvant laisser à la femme et aux enfants, dans l'hypothèse d'une disparition subite, que la misère et que la faim. Vous ne trouverez pas cela. Non, l'ouvrier, au moyen âge, sous l'empire du droit chrétien, sous la protection de l'Eglise, n'a pas connu les misères matérielles et morales de l'ouvrier moderne décatholicisé. Nous l'avons vu.
Et maintenant cet ouvrier que l'Eglise a aimé, qu'elle a honoré et protégé, qu'elle a fait monter successivement de l'esclavage au servage et du servage à la dignité de citoyen libre, qu'est-il devenu ? où en est-il ? Hélas ! le plus souvent il est affranchi des croyances et des pratiques religieuses. On lui a dit : « Laisse là le temple catholique avec ses vitraux, ses chasubles d'or et ses fêtes ; tout cela était bon pour les peuples enfants ; il te faut autre chose, plus et mieux. » 11 a obéi. Et d'abord le voilà sans dimanche. Sous prétexte de liberté, le voilà réduit au sort de l'esclave antique ou du galérien, condamné à traîner à perpétuité le boulet des travaux forcés. Sous peine de renvoi, sous peine de mourir de faim, il faut qu'il travaille six jours et encore le septième jour, et cela d'un bout de l'année à l'autre. Autrefois, il avait son
dimanche et ses fêtes religieuses ; il ne les a plus, ou, s'il les a, il ne sait plus en jouir. C'est déjà un immense malheur. Ce n'est pas tout.
Autrefois, il avalisa confrérie et sa corporation. Aujourd'hui, il est isolé. Jadis, pour se défendre contre la toute-puissance de l'État, contre les injustices de ses maîtres, il avait les statuts et règlements de sa corporation. Regardez-le à l'heure actuelle. Après cent ans d'individualisme, c'est à peine si on vient de lui rendre une petite parcelle du droit d'association. Il a presque perdu l'hahitude d'user de ce droit et d'en user pour son bien, et les syndicats ouvriers qui viennent de naître ont encore du chemin à faire avant de procurer aux travailleurs les avantages, les secours des anciennes corporations. Tant que ces syndicats ne seront pas pénétrés de l'esprit chrétien, ils seront incapables de réhabiliter la classe ouvrière.
Séparé de l'Eglise, l'ouvrier d'aujourd'hui est exposé à la dégradation. Les incrédules disent : La religion abrutit les hommes. Et moi je dis : C'est l'incrédulité qui nous abrutit, puisqu'elle fait de nous des brutes à l'origine, des brutes pendant la vie, des brutes à la mort. Qu'est-ce que l'homme ? L'incrédule répond : Un singe perfectionné. Comment l'homme doit-il vivre? L'incrédule répond : Il doit chercher les jouissances et
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les satisfactions des sens. Or c'est là précisément la vie de la brute. Quelle est la destinée del'homme? L'incrédule répond : Il doit, comme les animaux, retourner au néant. L'incrédulité fait de nous des brutes. Jetez de telles doctrines dans un peuple, et vous recueillerez chez ce peuple la déraison, les utopies révolutionnaires, l'ignorance de la justice et des vérités essentielles de la morale, en un mot la dégradation et l'abrutissement progressif. A mesure qu'il se sépare de l'Eglise, l'ouvrier compromet son corps, son âme, sa famille, son pays ; il voit décroître et empirer sa situation matérielle, morale, domestique et sociale.
II. 11 ne suffit pas de constater le mal. Il faat essayer de le guérir, ou au moins de le diminuer. Que faire? L'ouvrier a des besoins matériels. C'est évident. Il a un corps qui travaille, des membres qui s'usent, une santé qui est exposée à la maladie. 11 a une femme et des enfants à loger, à vêtir, à nourrir. Il a une postérité à élever et à établir convenablement. Et puis il rencontre sur son chemin les infirmités, les accidents, le chômage, la vieillesse. lia des besoins matériels. Il a des besoins moraux. C'est non moins évident. Il a une àme qui réclame la lumière, la force, la consolation. Il est fortement tenté, tantôt par la sensualité, d'autant
plus ardente qu'elle est moins satisfaite, tantôt par l'envie, ce mal cuisant qui irrite sans cesse les petits contre les forts, tantôt parle découragement ou le désespoir qui est le plus grand danger de ceux qui souffrent, de ceux qui se trouvent placés plus bas et sont plus facilement oubliés et écrasés. L'ouvrier a des besoins, d'immenses besoins matériels et moraux. Ce n'est pas niable. Il faut donc s'occuper simultanément des besoins matériels et moraux du monde ouvrier.
Mais ici apparaissent deux erreurs, deux illusions qui sont également dangereuses et qui appellent des explications et des éclaircissements. Première erreur : Certains hommes positifs et utilitaires avant tout s'imaginent qu'il suffit de subvenir aux besoins matériels de l'ouvrier et que, avec des salaires mieux répartis et plus abondants, avec des habitations plus salubres, avec des caisses de retraite et des assurances contre les accidents, les maladies et la vieillesse, on résoudrait facilement la question sociale. Ils se trompent. Vous voulez relever le peuple, et pour cela vous lui rendez plus faciles ses conditions d'existence, vous luiouvrez des ateliers et des logements hygiéniques, vous lui préparez des secours pour les heures difficiles, vous lui bâtissez des écoles, etc.; tout cela, c'est quelque chose, c'est beaucoup, mais c'est in-
suffisant. Vous n'aurez rien fait pour le peuple si la volonté morale des individus, si l'âme n'a pas pris une direction supérieure. C'est sur l'âme qu'il fautagir, parce qu'en définitiveTàme mène le corps et que les peuples ne sont pas des troupeaux qu'on améliore en changeant leur pacage. L'ouvrier n'est point une machine, un chiffre dansl'immense addition, un rouage dans l'immense engrenage. L'ouvrier a une àme, et vous aurez heau travailler à améliorer sa vie matérielle, vous ne ferez rien qui vaille, rien qui dure, si vous ne travaillez en même temps à son relèvement spirituel. Aujourd'hui comme il y a vingt siècles, c'est dans la vie de l'âme que sera le salut des peuples; c'est en agissant sur l'âme que Jésus-Christ a changé le monde et transformé les sociétés et les empires; c'est en relevant comme Lui les âmes que nous obtiendrons les mêmes résultats. L'heure du Christianisme finit toujours par sonner, et la croix qu'on affecte de dédaigner comme inutile sauve ceux-là mômes qui l'ont dédaignée. « Cherchez premièrei»ent le règne de Dieu et sa justice, tout le reste vous sera donné par-dessus.» L'ouvrier a des besoins moraux, il a une àme, et, croire qu'il suffit de subvenir à ses besoins matériels, est une erreur et une grossière erreur.
Seconde erreur non moins pernicieuse que la
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première. Certains hommes idéalistes et théoriciens avant tout s'imaginentqu'il suffit de subvenir aux hpsoins moraux de l'ouvrier et que, avec des déclarations de j3rincipes et des professions de foi, avec une puissante évangélisation des classes populaires, on résoudra facilement la question sociale. Ils se trompent. Vous voulez relever le peuple, et, pour le relever, le christianiser. C'est bien. Mais, en vous adressant à son âme, n'oubliez pas qu'il a un corps. En même temps que vous lui prêchez des vertus, rendez-lui des services. Que votre parole soit accompagnée, précédée et suivie* de bienfaits et de bienfaits désintéressés. C'est la méthode apostolique, la méthode divine. Le fondateurde notre religion, Jésus-Christ, a suivi cette méthode. 11 semait les miracles de sa bonté avanf de semer les merveilles de sa doctrine. Les missionnaires chez les nations infidèles se font aimer pour se faire écouter. Manning, Ireland, Ketteler, les grands évêques des pays germains et saxons, n'ont pas trouvé autre chose pour aborder les classes populaires et les christianiser. Ecoutez ici une belle parole de saint Augustin. Analysant les sentiments qu'il éprouvait à J'égard de saint Ambroise avant sa conversion,-il dit : <» Eiim amare cœpi non lanquam docloreni veri, sed tanquam henigmim in me : je me pris à l'aimer non parce
qu'il enseignait la vérité, mais parce qu'il était bon pour moi.» Voilà l'histoire du peuple, cet Augustin plein de cœur et de passion, d'enthousiasme et de misère, qu'il faut aimer d'abord, que l'on convertit après. En résumé, l'ouvrier a un corps et une âme, et il faut s'occuper simultanément de ses besoins matériels et de ses besoins moraux.
Qui s'en occupera? Tout le monde, l'ouvrier d'abord qui doit travailler à son propre relèvement, puis les dirigeants, l'Etat, l'Eglise. L'action commune des ouvriers, des dirigeants et de l'État pourrait-elle suffire? Non. « Ce que nous affirmons, dit Léon XIII, c'est l'inanité de cette action en dehors de celle de l'Eglise. C'est l'Eglise en effet qui puise dans l'Evangile des doctrines capables soit de mettre fin au conflit, soit de l'adoucir, en lui enlevant tout ce qu'il a d'âpreté et d'aigreur; l'Eglise, qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit de ses enseignements, mais s'efforce encore de régler en conséquence la vie et les mœurs de cha- 1 un; l'Eglise qui par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes tend à améliorer le sort des classes laborieuses; l'Eglise, qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces pour donner à la question ouvrière la meilleure solu-
tion possible; l'Église enfin qui estime que les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours. » Arrêtons-nous sur ces belles et grandes paroles du pape Léon XIII et tâchons de les bien comprendre pour les bien mettre en pratique.