CHAPITRE X
LES ŒUVRES SOCIALES SONT AUJOURD'HUI PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS [Suite)
3" L'action sociale de l'Église à l'égard du monde ouvrier.
Dans ce temps qui aura vu tant de choses étonnantes, une chose m'étonne et m'attriste plus que toutes les autres, c'est la défiance et l'aversion qui s'est allumée dans l'âme du peuple contre l'Église. Dans le passé et dans le présent, l'Eglise m'apparaît constamment occupée des intérêts matériels et moraux de l'ouvrier, et voilà l'ouvrier qui semble lui dire : « Va-t'en! Je ne veux pas de toi! » Comment expliquer un pareil phénomène ? L'ouvrier est-il ingrat et mauvais de parti pris? Non. Il est trompé par de sinistres farceurs qui lui présentent sa mère la sainte Eglise sous les traits d'une marâtre. Le grand malheur et le grand crime de ce temps, c'a été d'éloigner le peuple de l'Église pour le jeter, mécontent et désespéré, dans les ardeurs de l'impiété et dans les
glaces de l'inditlérence. Ce phénomène, qui nous dévore et nous consume depuis quatre-vingts ans, va-t-il durer longtemps encore? Ce n'est pas possible. La lumière se lève enfin, et, à mesure qu'elle se fera plus abondante, le peuple verra qu'on s'est indignement moqué de lui, qu'on l'a trompé abominablement, et que, en définitive, l'Eglise est sa meilleure amie et sa plus généreuse bienfaitrice.
I. Par sa doctrine d'abord, l'Eglise exerce sur le monde ouvrier une action sociale de la plus haute valeur. Elle déclare qu'elle n'accepte pas comme idéal une société qui se contenterait de mettre la résignation à la base et la charité au sommet, et elle demande à tous de travailler a l'amélioration du sort matériel et moral des classes populaires.
Elle le demande à l'ouvrier lui-même. Elle veut qu'il soit l'artisan de son propre relèvement par sa fidélité au travail quotidien, par son esprit de conduite et ses habitudes de sobriété, par de prudentes épargnes qui lui permettent de parvenir un jour à l'acquisition d'un modeste patrimoine. Elle l'éloigné des vices qui consument les petites et les grandes fortunes, qui dissipent les plus médiocres pécules encore plus vite que les gros patrimoines. Elle lui inspire les vertus qui se
contentent d'une vie cl d'une nourriture frugale et suppléent par récoiiomie à la modicité du revenu. L'ouvriera une dignité, et vous amoindrirez celte dignité, si vous le dispensez de l'elTort personnel. L'ouvrier a une responsabilité, et il en perdra le sentiment, si vous vous substituez à lui dans ses droits, ses devoirs et ses charges. L'Eglise ne veut pas qu'on le sauve sans lui. Elle veut qu'on le laisse d'abord voler de ses ailes et créer pour ainsi dire sa propre grandeur, qu'on le laisse • élever librement ses beaux et nombreux enfants, gagner leur pain et préparer leur avenir à la pointe de son glorieux outil, qu'on le laisse monter dans l'aisance, dans l'instruction, dans la moralité, dans la belle indépendance dune vie de moins en moins besogneuse et de plus en plus maîtresse d'elle-même. Mais parce qu'il est faible, il a besoin d'être aidé.
Et alors l'Eglise s'adresse aux dirigeants et elle leurdemandede travailler à l'amélioration du sort matériel et moral du monde ouvrier. « Quant aux riches et aux patrons, écrit Léon XllI dans son Encyclique De coni/ifione opificum, ils ne doivent point traiter l'ouvrier en esclave; il est juste qu'ils respectent en lui la dignité de l'homme, relevée encore par celle du chrétien. Le travail du corps, au témoignage commun de la raison et
delà philosophie chrétienne, loin d'être un sujet de honte, fait honneur à Thomme, parce qu'il lui fournit un noble moyen de sustenter sa vie. Ce qui est honteux et inhumain, c'est d'user de l'homme comme d'un vil instrument de lucre, de ne l'estimer qu'en proportion dé la vigueur de ses bras. Le Christianisme, en outre, prescrit qu'il soit tenu compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son àme. Aux maîtres il revient de veiller qu'il y soit donné pleine satisfaction ; que l'ouvrier ne soit point livré à la séduction et aux sollicitations corruptrices; que rien ne vienne affaiblir en lui l'esprit de famille, ni les habitudes d'économie. Défense encore aux maîtres d'imposer à leurs subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe. Mais, parmi les principaux devoirs du patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui convient. Assurément, pour faire la juste mesure du salaire, il y a de nombreux points de vue à considérer, mais d'une manière générale que le riche et le patron se souviennent qu'exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur l'indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. )) Et le Pape continue en proscrivant sans pitié les manœuvres usuraires qui dévorent l'é-
pargne du pauvre, le travail du dimanche qui tue en même temps le corps et Vàme de l'ouvrier... L'Eglise catholique est vraiment splendide dans ses enseignements. Elle nous dit que la Providence, ayant destiné tous les hommes à vivre en société, a fait du genre humain une immense famille, où ceux qui ont la supériorité de l'intelligence, de la richesse et des emplois doivent tendre la main aux ignorants, aux pauvres et aux petits. Elle nous dit que les conditions sociales sont et resteront nécessairement inégales, mais qu'elles doivent cependant se concilier et s'harmoniser parla pratique de la justice mutuelle et de la fraternité chrétienne, et que, dans cette œuvre de solidarité, il appartient à ceux qui sont en haut de venir simplement vers ceux qui sont en bas. Elle nous dit quele^patron n'est pas quitte envers ses ouvriers, quand ses machines marchent bien et quand il a payé loyalement le salaire convenu, mais qu'il a envers eux d'autres devoirs à remplir, qu'il a charge, dans une certaine mesure, de leur corps et de leur âme. Elle nous dit que le patron est un véritable père qui doit traiter ses ouvriers comme une seconde famille. Donc il se préoccupera de leurs intérêts matériels. Dans la lixation des salaires, il tiendra compte à la fois de la tâche accomplie et des besoins de chacun.
Il réglera la durée du travail sur la moyenne des forces humaines. Il n'admettra les enfants à l'apprentissage qu'à un âge raisonnable. Il établira ou il favorisera des caisses d'épargne, des caisses de retraite, des sociétés de secours mutuels ou antres institutions économiques pour les temps de maladie, d'infirmités, de vieillesse ou de chômage forcé. En un mot, il veillera à l'amélioration du bienêtre des- ouvriers, et, se rappelant surtout qu'ils ont une âme créée à l'image de Dieu et que cette âme a des besoins nobles et impérieux, il exercera sur eux paternellement et amicalement une action religieuse et moralisatrice. L'immoralité est la source principale de la misère. Donc le patron défendra ses ouvriers contre ce péril toujours menaçant. 11 évitera le plus possible, au sein de l'atelier, ce mélange hideux des âges et des sexes qui semble une provocation directe au libertinage; il n'admettra dans son personnel aucun membre nouveau qui serait capable de corrompre tout l'atelier; il renverra impitoyablemeul les incorrigibles, les scandaleux et les tyi-ans qui font peser sur leurs compagnons l'oppression de l'impiété, de la débauche ou du mauvais esprit ; par d'affectueuses remontrances et par d'habiles précautions, il sauvegardera la décence des conversations, des lectures, des compagnies et des divertissements.
Enfin, par ses exemples de simplicité, son horreur du luxe et toute une conduite de vertu, il accréditera dans sa maison le règne de la moralité; parune douceur affectueuse et une familiarité toujours digne, il apportera le remède le plus efficace au sentiment de l'envie, ce mal cuisant qui irrite sans cesse les petits contre les grands ; aimant ses ouvriers comme ses enfants, il aura, pour travailler à leur amélioration matérielle et morale, cette perspicacité et ces mille inspirations du cœur que les règlements et les livres n'indiquent jamais.
L'Eglise enfin ne se contente pas de rappeler leurs devoirs aux ouvriers et aux dirigeants. Elle s'adresse à l'Etat, et elle lui demande de procurer le bien-être matériel et moral des travailleurs par des lois justes et sages. Elle lui demande de protéger les prolétaires contre les dangers qui menacent leur existence, leur âme, leur vie de famille, contre les injustes exploitations qui ne tiennent nul compte de la santé, de Tùge et du sexe des travailleurs. Elle lui demande de favoriser l'épargne et de ne pas grever outre mesure les biens des particuliers pardes impôts excessifs qui dévorent la propriété individuelle. L'Eglise nest point indifférente aux besoins de la classe ouvrière. Nous venons d'entendre sa doctrine.
II. Etudions maintenant sa co?i6/mV<?. Ses exemples sont encore plus significatifs que ses enseignements. Et d'abord que ne fait-elle pas pour procurer à l'ouvrier des travaux qui lui permettent de gagner noblement son pain et celui de ses enfants ? Annuellement, elle jette des millions dans le sein de la classe ouvrière sous la forme ennoblissante de travaux à exécuter. Tous les jours elle remue ciel et terre pour trouver une place, un emploi rémunérateur à ceux qui en manquent. Elle ne se laisse pas tellement absorber par le soin des âmes qu'elle néglige ce qui se rapporte à la vie terrestre. Sans doute elle n'a pas la prétention de répandre partout le bien-être et de supprimer complètement la misère. Elle ne fait pas de telles promesses, qui seraient criminelles, puisqu'elles sont irréalisables. Améliorons le plus possible l'état social. Mais sachons bien que, lorsque nous aurons fait toutes les réformes imaginables, il restera encore sur la terre une foule d'inguérissables malheurs. Le globe est pauvre : en le travaillant avec acharnement, il donnera quelques richesses de plus, jamais en proportion des besoins et des désirs. Et puis, non seulement le globe est pauvre, mais l'homme est exposé à mille accidents qui le précipitent dans la misère et qui déconcertent toutes les prévisions. Si donc on est sincère et si l'on ne
veut pas tromper l'humanité, il ne faut pas lui promettre ce qu'on ne peut pas lui donner, c'està-dire l'exemption de la souffrance et le bonheur universel. La religion ne promet pas cela. Mais, impuissante à supprimer la douleur, elle fait tout au monde pour la guérir et pour la prévenir. Pour guérir la douleur, elle institue des œuvres de charité et de soulagement en présence desquelles tout homme de bonne foi doit s'écrier avec Chateaubriand : « Dieu des chiétiens, quelles choses n'as-tu pas faites? Partout où on tourne les yeux, on ne voit que les monuments de tes bienfaits? » La religion, d'ailleurs, ne se contente pas de guérir la douleur par des œuvres de charité. Autant qu'elle le peut, elle la prévient et la diminue par des œuvres de justice, de prévoyance et de préservation, qu'on appelle œuvres sociales. Nous parlions tout à l'heure du travail que l'Eglise essaie de procurer à l'ouvrier. Mais que n'a-t-elle pas fait dans le passé pour mettre l'ouvrier en état de se suffire a lui-même et de se défendre contre la misère? Elle a fondé les corporations qui unissaient ensemble maîtres et ouvriers, patrons et apprentis, qui faisaient de chaque corps de métier ou de négoce une famille ayant son patrimoine, ses écoles, son hospice et sa caisse de seco«rs, sa chapelle, ses fêtes et ses banquets, les
corporations qui supprimaient les abus de la concurrence, et qui réglaient les heures de travail et les salaires, garantissant ainsi à l'ouvrier le gain et le repos nécessaires. D'un trait de plume la Révolution a détruit les corporations. Sous prétexte de donner la liberté à l'ouvrier , elle en a fait un salarié et un prolétaire, c'est-à-dire un homme ne possédant plus rien, ne s'appuyant plus sur personne, détaché du sol, devenu le nomade de la civilisation, vivant au jour le jour d'un gain toujours incertain, et courant d'un bout à l'autre du pays à la poursuite d'une position plus sûre et mieux rétribuée qu'il ne rencontre jamais. Emue d'une telle situation, l'Eglise essaie d'y remédier, et nous là voyons à l'heure présente se surmener et s'ingénier pour préserver l'ouvrier de la misère au moyen des associations.
L'Eglise demande aux ouvriers de s'associer entre eux et avec leurs maîtres. Elle demande aux patrons et à l'Etal, non seulement de permettre, mais d'encourager ces associations toutes les fois qu'elles ont un but honnête et utile, toutes les fois qu'elle sont de nature à sauvegarder, soit les intérêts matériels, soit les intérêts moraux de laclasse ouvrière. L'Eglise favorise les associations. Elle approuve et elle suscite les sociétés do secours mutuels qui assistent les malades et les blessés
do la vie et qui, par leurs cotisations capitalisées, peuvent même assurer des retraites aux vieillards. Elle voit d'un bon onl et elle encourage les sociétés coopératives de consommation et de production qui, les unes procurent au meilleur niarché possible tous les objets nécessaires à la vie, et les autres font des ouvriers les actionnaires et les vrais patrons d'une usine, d'un atelier, d'un magasin. Elle invite les patrons et les ouvriers à s'entendre pour organiser, spontanément et sous des formes diverses, des assurances contre la maladie, la vieillesse, le cliomage et les accidents. Elle pousse à la création des caisses d'épargne, des caisses de crédit rural et populaire. Elle conseille au monde du travail de fonder des syndicats patronaux, ouvriers mixtes, qui sont, sous une forme moderne, la résurrection des anciennes corporations. Elle chercbe à unir dans des patronages, dans des cercles catboliques, dans des sociétés do prévoyance, dans des syndicats, les ouvriers les uns avec les autres et les ouvriers avec leurs chefs, .le viens de nommer les syndicats. L'Eglise ne les condamne pas, elle les approuve. Elle veut seulement qu'ils soient animés d'un esprit fraternel et chrélien. Ah ! malheur à la société, malheur au capital et au travail, si les association* ouvrières ne sont pas vivifiées par le ferment religieux ! Qu'avez-
VOUS à gagner si, en groupant cent, deux cents ou mille hommes, vous groupez simplement cent, deux cents ou mille égoïsmes ? Seule l'Eglise, peut rendre les associations utiles et fécondes en les rendant vertueuses; seule elle peut remédier à l'antagonisme des classes en leur rendant la charité et l'abnégation perdues ; seule elle peut corriger les abus des maîtrises dégénérées en rendant aux maîtres et aux ouvriers les vertus primitives. Vouloir édifier quelque chose de durable sans rendre à Dieu sa place dans l'édifice social, c'est construire sur le sable, c'est jeter dans le lit desséché d'un fleuve dont on a tari la source quelques gouttes d'eau pour le rendre navigable! 11 faut revenir à Dieu, à Jésus-Christ. Tout est là! 0 hommes, vous vous plaignez sans cesse que tout va mal, que la société se désorganise et que la lutte entre les classes est un feu ardent qui crépite et qui va tout embraser. Revenez donc à la sainte Eglise. Elle seule peut tout apaiser et tout remettre en place. Revenez à l'Eglise, et la question sociale sera résolue !