CHAPITRE XI
LES ŒUVRES SOCIALES SONT AUJOURD'HUI PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS {Suite)
i" La participation des catholiques aux œuvres sociales.
M. le comte de Mun, dans le Correspondant du mois de novembre 1908, a raconté les souvenirs si attachants; si intéressants de ses quatre premières années d'action sociale. Dans ce récit qui serait à citer tout entier, deux scènes nous ont particulièrement ému ; l'une se passe à Tours et l'autre à Rome. Au mois de mars 1873, c'est-àdire dès le début de l'œuvre des cercles, le comte de Mun va donner une conférence à Tours. 11 est reçu chez le vieux marquis de Lauscosme, qui a quatre-vingt-dix ans et qui, à cause de son grand âge, ne peut pas se rendre à la séance. Assis dans son fauteuil, M. de Lauscosme fait approcher le jeune officier-conférencier et lui dit : « Je ne puis pas aller vous entendre; mais ce que vous faites est bien, c'est pour le bon Dieu : laissez-moi
VOUS donner ma bénédiction; cela vous portera bonheur. » Je fléchis le genou, dit M. de Mun, et, devant toute cette famille muette et respectueuse, le patriarche chrétien posa sa main sur la tête inclinée du soldat partant pour le combat de la parole. (]inq ans après, le 5 mars 1878,1e comte de Mun apparaît à Rome pour la première fois. Il présente à Léon Xlll, qui vient de monter sur le trône de saint Pierre, une députation du Comité de rOEuvre des Cercles catholiques d'ouvriers. (( Ayez courage, dit le Pape à ces vaillants chrétiens, soyez toujours sur la brèche, car il ne faut pas laisser la pauvre France abandonnée à ceux qui font tant d'efforts pour la pervertir. » Puis à la fin d'une audience particulière qui dura une heure, Léon Xlll, ayant la main sur la tète du comte de Mun agenouillé, lui dit : « Je vous ai donné ce matin une bénédiction pour votre œuvre et pour votre famille; je vais vous en donner à vous-même une nouvelle et spéciale pour ce que vous avez déjà fait et pour ce que vous ferez encore ; mais vous allez promettre d'être toujours un fidèle défenseur de l'Eglise ! « Et, insistant avec une expression de commandement que rien ne saurait rendre, appuyant fortement sa main, il répéta : « Promettez-le. » Je prononçai ce serment du fond du cœur, déclare M. le comte de Mun, et j'espère.
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durant les trente années écoulées depuis ce jour, n'y avoir jamais failli.
[. Que les catholiques, enfants de la sainte Église, aient le devoir de s'associer à ses vues et à ses entreprises et de participer aux œuvres sociales, les approbations et les bénédictions reçues de haut par le comte de Mun suffiraient à nous en convaincre. Ecoutons d'ailleurs l'enseignement officiel du pape Léon XIII sur ce grave sujet. Dans son Encylique Graves de conmmni'û dit expressément : « Il est nécessaire que l'action des catholiques s'étende et se fortifie, grâce à lanaultiplication des hommes qui s'y consacreront et des ressources qu'on y emploiera. Il faut surtout faire appel au bienveillant concours de ceux auxquels et leur situation et leur fortune et leur culture intellectuelle ou morale assurent dans la société une autorité plus grande. Si ce concours fait défaut, c'est à peine si l'on pourra accomplir quelque chose de vraiment efficace pour améliorer comme on le désire la vie du peuple. Ce but sera d'autant plus sûrement et plus promptement atteint que les principaux citoyens voudront s'y employer plus nombreux et avec un zèle plus efficace. »
Et pourquoi les catholiques, particulièrement les catholiques haut placés, doivent-ils s'occuper
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des œuvres sociales? C'est qu'en société on ne vit pas seulement pour soi et pour ses intérêts privés, mais aussi pour les autres et pour les intérêts communs. Pourquoi encore? Parce que les biens reçus de Dieu ne nous ont pas été donnés pour nous seuls, mais pour le bien commun, et que de cet usage Dieu demandera compte un jour. Pourquoi enfin ? Parce que c'est leur propre intérêt et celui de l'Etat. « Celui, dit Léon XllI, qui néglige les intérêts du peuple souffrant, se montre imprévoyant pour lui-même et pour l'État. » Les calamités, les troubles, les agitations l'avertissent bien vite de son erreur ou de sa faute, et l'en punissent. Ayons donc conscience de la répercussion de nos actes sur la destinée des autres hommes, et par conséquent de notre responsabilité sociale. L'individualisme nous a pénétrés de toutes parts, et volontiers, quand nous allons bien, nous oublions que le monde va mal. C'est un tort. Et c'est aussi une souveraine imprudence. L'opinion publique suit qui sait la convaincre. Les catholiques n'en deviendront les maîtres que s'ils deviennent des hommes d'initiative, que s'ils se placent à la tète non seulement du mouvement charitable, mais du mouvement social. Il ne faut certes pas abandonner les œuvres de charité, aussi nécessaires aujourd'hui qu'hier. Mais elles sont insuffisantes.
Il faut y ajouter Jes œuvres sociales. Le peuple est devenu une puissance politique; il le sait, il a conscience de sa force. Il faut tenir compte de ce phénomène nouveau. Nous ne pouvons pas aller au peuple comme on y allait il y a soixantedix ans, avec les seules armes de la charité. Les œuvres de justice sociale qui opèrent une répartition plus équitable du bien-être, qui améliorent la situation des classes populaires, doivent être connues et réalisées par les catholiques. Ainsi ont agi nos frères d'Allemagne, de Belgique, de l'Italie du Nord. Notre conduite au point de vue charité a été admirable, il faut persévérer. Mais, encore une fois, « tout n'est pas dans la charité, (lit M^"" Delamaire; le peuple lit aujourd-hui, il discute, il compte ; le peuple travaille, il songe, il pèse. Il faut être juste avec lui, bon, large, très large, y aller grandement, princièrement. Je préfère 50.000 francs employés sous forme de justes salaires donnés au peuple qu'un million donné en aumône ». M. le comte de Mun, que nous ne nous lassons pas de citer, invite les catholiques à se livrer aux œuvres sociales, et il leur déclare que sur ce terrain leur intérêt coïncide avec leur devoir. « Le jour, dit-il, où tous les catholiques qui croient vraiment à leur religion auront acquis le sens pratique de sa doctrine sociale et accepteront
sincèrement un programme commun d'action et de législation, leur position sera transformée dans le pays. Ils seront victorieux, parce qu'ils auront cherché non les succès éphémères du scrutin, mais la durable conquèle de l'âme populaire. »
II. Or les catholiques, dont la g-énérosité est inépuisable s'il s'agit d'oeuvres de charité, sont-ils incapables de se mêler au mouvement social ? Nullement. Il est facile de prouver par des faits que, à notre époque, le catholicisme n'a pas perdu sa vigueur sociale.
Et d'abord les catholiques ont un programme qui a été formulé par M. de Mun à Romans en 1888, puis à Saint-Etienne en 1892 et, dès le mois de mai 1891 ce programme est devenu officiel parla promulgation de la fameuse Encyclique de LéonXIIl sur la Condition des ouviners. Ceux qui nous accusent d'être des retardataires et des réactionnaires n'ont qu'à lire ces documents émanés de Rome, de Saint-Etienne et de Romans, et ils constateront que nous avons été les vrais initiateurs de la science et de la législation sociales. La plupart des lois sociales faites depuis trentre-huit ans sont dues à des catholiques : M. de Mun, M. l'abbé Lemire, MM. Charles Renoist, Georges Berry, abbé Gayraud, de Ramel, La Cour-Grandmaison, Piou, Groussau,
de Castelnaii, etc. Citons quelques exemples : 18S9. — Proposition deM.de Mun contre le partage des petits liéritages fonciers et sur la durée du travail.
1891. — Projet de M. La Cour-Grandmaison sur les accidents du travail.
1892. — Proposition de M. Thellier de Poncheville pour faciliter les mariages et sur la protection du travail national.
1892. — De M. de Mun, sur le travail des femmes et des enfants.
1893. — De M. Plichon. sur les saisies-arrêts des salaires.
1894. — De M. Georges Berry, sur la mendicité. 1894. — De M. l'abbé Lemire, sur le bien de
famille, sur le repos hebdomadaire et sur la création d'un ministère du travail.
1897. — De M. Henri Cochin, sur la protection des enfants.
1898. — De M. Georges Berry, sur les coopératives.
1899. — M. de Gailhard-Bancel fait voter un référendum auprès des associations ouvrières sur la constitution des retraites pour la vieillesse.
1900. — M. Millerand institue par décret les Conseils du travail demandés par tous nos Congrès catholiques.
1900. — Proposition de M. de Ramel sur la retraite des ouvriers mineurs.
1901. — De M. Danselte, sur les retraites ouvrières.
1902. — De M. Lemire, sur l'extension de la loi des syndicats et sur l'assistance obligatoire.
1903. — De M. Charles Benoist, sur le Code du travail.
190(3. — De M. de Castelnau avec xMiM. de Mun, Piou et tout le groupe catholique social, sur l'organisation professionnelle.
Presque tous ces projets sont devenus des lois. Le Gouvernement n'a eu le plus souvent qu'à les démarquer. Notre œuvre législative est superbe. Nous avons fait beaucoup et plus que les autres.
Mais les lois ne suffisent pas. 11 faut des œuvres. Nous pouvons nous prévaloird'une doctrine etd'un programme. Nous pouvons aussi nous prévaloir de résultats pratiques déjà réalisés. Nous essayons de faire entrer d;ins les mœurs les lois sociales que nous avons inspirées etque l'Etat a promulguées. Les ouvriers ne peuvent pas reprocher aujourd'hui à la religion de ne s'occuper que de l'autre vie, et de se désintéresser de leur sort en celle-ci. Patrons au cœur élevé, hommes dévoués, femmes du monde vaillantes et bonnes, tout le monde est à l'œuvre pour accjuitter vis-à-vis des moins heureux la dette
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le la fraternité. Nous nous occupons non seulement d'œuvres relig^ieuses et moralisatrices, non seulement d'œuvres de presse et de propagande, non -eulement d'œuvres de persévérance et de préservation, non seulement d'œuvres exclusivement charitables, mais encore d'œuvres vraiment sociales, telles que syndicats, mutualités, assurances, secrétariats du peuple, bureaux de placement, caisses rurales, dotales, et le reste. Il faudrait être itveu^lc on injuste pour ne pas reconnaître qu'il y a dès maintenant quelque chose de changé dans la mentalité et dans les habitudes des catholiques. Ils se sont placés courageusement sur le terrain des réformes sociales et ils y travaillent avec opiniâtreté.
III. Est-ce à dire qu'ils ont assez fait et qu'ils vont lâcher prise? Non, certes. «Catholiques, mes Irères, s'écrie M^"" Touchet, croyez-moi, travaille/ à solutionner les questions sociales, vou8, fils de la lumière ; car, si vous ne vous y efforcez pas, ce seront les fils des ténèbres qui risqueront la tentative. Ils la risqueront... J'ai la certitude qu'ils échoueront. Ils partent de données fausses; ils arriveront à des conclusions fausses. Or, en sociologie, les conclusions fausses sont éphémères. Nous partons, nous, de données vrnios. Tii-ons-en
ce qu'elles renferment et soyons prêts à recevoir, quand l'heure de Dieu sonnera, tant d'abusés qui viendront à nous, si nous le méritons, parce qu'ils auront été meurtris et déçus parla vanité de leurs tentatives. » Donc, catholiques, parlons un peu moins, nous le pouvons sans rien compromettre; agissons un peu plus, nous le devons sans tarder davantage. Après avoir vanté la nécessité et le mérite des œuvres sociales, mettons-nous tout de suite à en faire. Par exemple, servons-nous de l'arme des syndicats que trop de catholiques ont laissée jusqu'ici entre les mains de leurs adversaires. Des actes, des actes! L'effort verbal ne tient pas lieu de l'acte qui demande de la peine, qui exige le contact d'homme à homme, qui entraine des responsabilités, qui révèle et qui prouve le désintéressement et le dévouement.
Dans sa vibrante brochure qui a pour titre : la Conquête du Peuple, M. le comte de Mun conclut en ces termes : « Des œuvres, encore des œuvres, et toujours des œuvres ! Elles seront ce que conseilleront les circonstances et les besoins. Ce n'est pas moi qui voudrais proposer à l'action catholique des formes immuables. La jeunesse a besoin de libres initiatives; elle répugne aux cadres anciens. J'ai trop bien connu, pour m'en étonner, l'ardeur de ses aspirations, et je ne m'effraie pas
de voir en elle un bonillonnement tumultueux de travail, de dévouement et d'activité. » Donc jeunes gens, que le sort de l'ouvrier passionne, travaillez à l'amélioration de son sort moral et matériel, non par des formules pompeuses et des agitations stériles, mais par une série d'actes simples et féconds, par des œuvres pratiques telles que patronages, conférences populaires, secrétariats du peuple, cercles d'études, œuvres de prévoyance, etc., par des conseils donnés à propos, par des services joyeusement rendus... Et vous, ouvriers, reconnaissez enfin vos vrais amis. Mesurez leur dévouement, non à leurs phrases plus ou moins sonores, mais aux sacrifices qu'ils font pour vous. Aimez vos patrons, aimez votre famille, aimez votre corporation, aimez votre chère France. Ayez confiance dans l'Eglise catholique qui est votre bienfaitrice et votre mère. De concert avec elleetsoussoninspiration, travaillez à votre propre relèvement, et tenez-vous à l'écart de ceux qui se moquent de vous, qui vous trompent, qui vous exploitent, qui se servent de vous pour leur intérêt personnel.