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CHAPITRE XII

LES ŒUVRES SOCIALES SONT A UJOURD'HUI PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS {Suite)

o° La participation du clergé aux œuvres sociales

Bien que les œuvres sociales ne soient pas, à proprement parler, des œuvres sacerdotales, le clergé aurait tort de s'en désintéresser. 11 peut, et souvent il doit s'en occuper.

I. Entendons là-dessus des témoignages indiscutables. « Qu'on ne pense pas, dit Léon XIII (Encyclique Bennn novanim), que l'Eglise se laisse tellement absorber par le soin des âmes, qu'elle néglige ce qui se rapporte à la vie terrestre et mortelle. Pour ce qui est en particulier de la classe des travailleurs, elle fait tous ses efforts pour les arracher delà misère et leur procurer un sort meilleur.» Et, à la veille de Noël 1902, recevant pour la dernière fois les vœux du Sacré-Collège, en des paroles d'une émotion singulière et qui sont comme le testament de sa grande âme.

LES ŒUVRES SOCIALES SONT NECESSAIRES l^S

Léon XIII, parlant de la démocratie chrétienne entendue dans son vrai sens, disait : « Nous avons aussi encouragé le clergé à entrer, avec certaines précautions, dans ce même champ d'activité ; car toute judicieuse et profitable entreprise de sincère charité s'accorde avec la vocation du sacerdoce catholique. Or, n'est-ce pas charité véritable et très opportune de s'adonner avec empressement et désintéressement à l'amélioration de la situation spirituelle et du sort matériel des multitudes ? »

Pie X ne parle pas autrement que Léon XIII. Dès les débuts de son pontificat, il lait écrire au cardinal Langénieux : « Votre bienveillante sollicitude que la France admire à l'égard du Syndicat agricole de la Champagne ne pouvait rester ignorée du Saint-Père. C'est un grand réconfort pour Sa Sainteté de voir Votre Eminence prendre h cœur, avec un zèle éclairé et tout apostolique, les intérêts du monde agricole, comme auparavant ceux des ouvriers. Il n'est pas douteux que votre exemple, parti de haut, ne soit un précieux encouragement pour les catholiques de France. »

L'Episcopat tout entier fait écho à la parole du Pape. Citons seulement au hasard quelques déclarations. « L'Eglise doit surtout exciter dans

ses prêtres un vif intérêt pour le bien de la classe ouvrière, a écrit le grand évèque de Mayence, M^' Ketteler. Trop souvent cet intérêt fait défaut parce qu'une partie notable du clergé n'est pas convaincue de la réalité et de l'étendue du mal social, ne connaît pas la nature et l'étendue de la question sociale, et ne se fait pas une idée claire des remèdes. On ne devra donc plus garder le silence sur la question sociale dans l'enseignement de la philosophie et de la théologie pastorale.» Le jour du sacre des quatorze évêques français par le Pape (25 février 1906), M^'"Touchet, évêque d'Orléans, prononçait à Rome, dans la chapelle du Séminaire français, un remarquable discours sur le rôle des évêques dans la nouvelle situation dé l'Eglise de France. « L'évêque des temps nouveaux, disait-il, se rapprochera de ses prêtres et des fidèles. Il comprendra que les masses nous ont échappé, parce que nous ne nous sommes pas assez occupés d'elles. Il s'intéressera à l'évolution des sciences sociales. Il s'occupera des œuvres sociales, coopératives, maisons à bon marché, conférences populaires... Une poignée de main, une bonne parole sortie du cœur, une marque opportunément donnée de sympathie, un service rendu à un ouvrier, la création d'une école ménagère, d'un fourneau économique.

dune crèche, d'un patronage, d'un cercle, d'une école, d'un dispensaire, d'un hôpital feraient plus de bien dans lame populaire, et pour l'ùme populaire, que des de'clarations sur le droit et la liberté. Allez, Messeigneurs, si nous comprenons nos devoirs, nous aurons de belles choses à faire!... »

Encore une citation. Elle est de M^"" du Vauroux, évèque d'Agen, dans son Instruction pa.storale de novembre 1907 à son clergé. « Est-il utile, convenable, qu'un curé ayant charge d'àmes s'occupe d'institutions purement temporelles, qu'il consacre une partie de son temps à s'occuper de questions économiques, de prévoyance sociale, de mutualité, d'organisations syndicales, d'améliorations de salaires? Certains l'ont nié. Pour nous, nous répondons très nettement que le clergé a non seulement le droit, mais le devoir de s'associer à toutes les tentatives de progrès .social. Cette thèse n'exige pas une longue démonstration. Ne suffit-il pas de constater les rapports étroits de semblables questions avec la morale pour comprendre que le sacerdoce ne saurait y rester indifférent? D'ailleurs il s'agit de panser des plaies nombreuses et souvent cruelles ; or notre place est partout où la souffrance peut recevoir quelque soulagement. Et puis c'est pour nous

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lemoyende reconquérir notre peuple à la religion.»

11. A l'éloquence des témoignages ajoutons la démonstration décisive des exemples. Voici en Angleterre le grand cardinal Manning. Le jour de sa mort, le rïmé?5 disait de lui : « Depuis laRéforme, aucun prêtre n'a exercé sur la vie anglaise une influence aussi considérable. » Et le Standard : (( Le travail social de Manning a rendu manifeste aux Anglaisl'importance sociale du catholicisme. » C'est en s'appliquant aux œuvres sociales que Manning devint l'homme le plus estimé et le plus populaire de l'Angleterre. L'alcoolisme, l'émigration, les habitations ouvrières, l'antiesclavagisme, le travail des femmes et des enfants, le repos dominical, la journée de travail, la traite des blanches, l'affaire des Chevaliers du Travail aux Etats-Unis, les grèves, le paupérisme, le militarisme, toutes les questions modernes qui ont trait au relèvement matériel et moral de l'ouvrier ont été de sa part l'objet d'une étude constante et d'une activité infatigable. Il ne s'arrêtait pas aux obstacles, dédaignait le blâme et les calomnies, prenait la société telle qu'elle est en réalité, pour y exercer son influence d'évêque catholique dans l'intérêt du peuple. L'exemple du cardinal Manning en dit plus que toutes les paroles.

Voici maintenant le clergé catholique allemand. La cause principale de son influence vient certainement de ceci, que, non content de parler et d'e'crire, il a su agir et appuyer son action religieuse surson action civique et son action sociale. Le clergé français s'est trop longtemps et trop exclusivement renfermé dans la vieille formule de la charité matérielle, n'apparaissant que comme un dispensateur d'aumônes, réduisant à cet unique remède ou plutôt à cet unique expédient, tout son système réformateur de l'ordre social. Le clergé allemand ne s'en est pas tenu là. Il a exercé son zèle sous mille autres formes, recherchant surtout les moyens d'assister l'homme socialement, se mettant par là en contact direct avec lui, ne lui imposant aucun froissement, aucune des humiliations qui, étant données les infirmités de notre humaine nature, résultent fatalement de l'aumône. Par ses caisses rurales, il a arraché le paysan aux griffes de l'usurier; par ses écoles d'adultes, écoles professionnelles et écoles d'apprentissage, il a veillé sur l'adolescence et la jeunesse de l'ouvrier; par de nombreuses institutions économiques, il a offert un appui et un secours aux artisans. Et le peuple allemand, appréciant comme il méritait de l'être le zèle de son clergé, s'est rangé autour de lui, lorsque sonnèrent les heures mauvaises.

JUSTICE ET CIIARITK. — !^l.

Ella dignité, la dignité sacerdotale, que va-t-elle devenir dans cette participation du prêtre aux œuvres sociales? A cette objection la réponse est facile. 0 prêtres, si vous voulez garder intacte votre dignité, n'allez pas au peuple, attendez-le à l'église, à la sacristie, et achevez de mourir daus votre fausse dignité. Pauvre Christ, pauvre saint Pierre, pauvre saint Paul, pauvres apôtres des premiers siècles, vous n'avez donc pas gardé votre dignité, puisque vous vous égariez au milieu des foules, au milieu des pécheurs et des pharisiens, puisque vous prêchiez dans les rues, dans les champs, sur les forums, à la tribune de l'Aréopage? N'eùt-il pas été plus décent, plus digne d'attendre purement et simplement les Juifs et les païens, ou de les convoquer dans une synagogue? Ah ! si Notre-Seigneur Jésus-Christ avait été aussi délicat que nous sur le chapitre de la dignité, nul doute qu'Une se fût pas abaissé jusqu'à nous. La dignité qui éloigne de nous est une fausse dignité, et le clergé perd presque autant par l'abus de cette dignité que par son indignité.

III. Résumons brièvement /(?5mo/z/!ç qui justifient et qui commandent la participation du clergé aux œuvres sociales. Ces motifs viennent déjà d'être indiqués; il est nécessaire de les mettre en pleine

évidence. 11 y a d'abord un motif de charité. Tout en donnant la première place aux intérêts spirituels de son troupeau, le prt^tre ne peut pas se désintéresser de ses besoins matériels; la place du prêtre est partout 011 il s' agitde dévouement. Notre-Seigneur, Dieu parfait et Homme parfaif, a répandu autour de lui les bienfaits corporels. Il a opéré dinnombrablesguérisons ; et n'a-t-il pas promis de récompenser dans le ciel ceux qui procureraient quelque bien corporel à leurs semblables? N'a-t-il pas nourri la foule dans le désert, voulant montrer par tout cela que le corps a son importance et des besoins qu'il faut satisfaire? Consultons les saints. N'ont-ils pas été les plus grands bienfaiteurs temporels des peuples? Faisons comme eux. Les vrais hommes du ciel sont aussi Ijes hommes de la terre. Prêchons l'Evangile, non l'Evangile théorique, tronqué, mais l'Evangile pratique et complet, qui s'adresse à l'homme tout entier, non seulement à l'homme individuel, mais à l'homme social.

(' On nous a en partie confisqué le peuple, écrit M^' l'évêque de Dijon, en lui faisant accroire qu'il y a je ne sais quelle incompatibilité dans la double recherche du bonheur d'ici-bas et de l'autre. Or il faut que ce sophisme cesse; il nous fait trop de mal. Et pour le faire cesser il ne suffira certainement pas, mais il est nécessaire

d'aller aux œuvres sociales. » Voyons à côté de nous le clergé belge. Par ses œuvres agricoles, il a empêché le socialisme d'envahir les campagnes. Qu'on le veuille ou non, l'avenir est aux associations : si le prêtre se désintéresse du mouvement social, il se fera contre lui, ou tout au moins en dehors de lui, au grand déiriment de la religion. A la grande séance de rentrée de l'Institut catholique, en novembre 1904, JV^"' ïouchet concluait ainsi son discours : « La masse attend la différence entre ce qui lui a été promis et ce qui lui sera donné. La multitude sera à celui qui lui assurera le plus de bon pain au moindre prix; le plus de vêtements chauds l'hiver, frais en été, au moindre prix ; le plus de travail, au plus grand salaire; le plus de sécurité, avec le moindre effort. Le ciel, il faut le lui prêcher, parce que, Dieu merci, le ciel est une réalité ; mais la terre, il faut la lui rendre et plus habitable et plus hospitalière. Le Christ le veut, nos intérêts l'exigent... » C'est une question de charité chrétienne et sacerdotale; c'est une question d'intérêt bien entendu et de prudence; et c'est aussi une question décisive d'apostolat et de succès.

La société moderne a perdu le sens surnaturel du sacerdoce. Autrefois, le prêtre faisait passer sur les défauts de l'homme. Aujourd'hui, c'est l'homme qui fait accepter le prêtre, et il le fait accepter

par le moyen de son action intelligemment bienfaisante, par le moyen des œuvres sociales qui sont pour le clergé un moyen de prendre contact avecles hommes de sa paroisse. Cette prise de contact est aujourd'hui absolument nécessaire; elle est le préalable indispensable de Tapostolat et la condition de la conquête des âmes. « Pourquoi le presbytère à la campagne ne deviendrait-il pas ce qu'on appelle en ville le secrétariat du peuple? Le clergé a commis une grave imprudence en comptant pour rien ces relations d'avant-garde, nécessaires à l'apostolat. Le peuple est à qui lui parle, à qui vit avec lui et pour lui. Le prêtre, soit timidité, soit crainte d'ennuis, soit amour de la tranquillité, s'est renfermé dans son presbytère ou dans sa dignité. Devant lepeuple, hors de l'église, il est souvent gêné. Et pourtant il a tout à gagner à ce qu'on le connaisse, car leclergé, dans son ensemble, est encore la classe sociale la plus instruite, la plus judicieuse, la meilleure. » Et celui qui a écrit ces dernières lignes, M. le chanoine Laude, explique ainsi sa pensée : « On a appelé les nouvelles formes de l'aumône des œuvres sociales. Le mot paraît grand pour les petites paroisses, parce qu'il éveille l'idée d'organisations compliquées; la plupart du temps, il s'agit tout simplement de rendre tous les services possibles sans les colorer de noms

pompeux, sans cependant négliger les organisations, les œuvres vraiment possibles. » Les œuvres sociales bien comprises, intelligemment pratiquées, sont de toute évidence un puissant moyen d'apostolat. « Vous ne réussirez pas, écrit M^' l'évèque d'Agen, à convaincre vos paroissiens de la nécessité de la religion; après avoir essayé de cent méthodes, vous n'êtes arrivés a produire aucun mouvement favorable aux choses religieuses; que vous reste-t-il à faire, sinon de montrer à ces pauvres gens une sollicitude sincère pour leurs intérêts temporels? Créez une caisse rurale, organisez des jardins ouvriers, un secrétariat du peuple, quelque chose d'utile et de pratique. N'avons-nous pas eu tort de laisser aux philanthropes, presque toujours dupes ou agents des' sectes maçonniques, la direction de ces sorles d'entreprises? Revenons à des conceptions plus justes; quand les masses auront vu de leurs yeux que personne ne peut ni ne sait mieux que nous se dévouer à la cause, du reste très noble, des humbles et des petits, elles se rapprocheront de nous. » Il est diflicile de recommander en termes plus précis et plus pressants la participation du clergé aux œuvres sociales.

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