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CHAPITRE XVI

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3" Elles ne suppriment pas les inégalités sociales

On dit aux foules, on leur répète à satiété que la doctrine du Christ leur prêche la félicité éternelle pour les obliger à se résigner docilement à leurs misères présentes et qu'elle leur interdit de rendre meilleure leur condition matérielle. Ce sont là des impostures. Le Christianisme a réhabilité, glorifié, divinisé le travail ; le Christianisme est l'ami et le bienfaiteur des travailleurs; et depuis vingt siècles, les chrétiens vont au-devant de la classe ouvrière pour l'arracher à sa misère par des œuvres de miséricorde, pour l'aider à s'élever par des œuvres de justice, par des œuvres sociales.

Est-ce à dire que les œuvres sociales, dont nous avons dit et dont nous pensons tant de bien, peuvent satisfaire tous les besoins du peuple et rétablir chez nous la paix si profondément troublée? Non, elles ne le peuvent pas. Elles ne

peuvent ni atteindre les âmes, ni, par conséquent, tarir le mal à sa source. Elles ne peuvent pas supprimer les inégalités sociales, qui sont pour les petits et les humbles une cause permanente de mécontentement et de souflrance. Entrons dans ce tragique sujet et disons là-dessus la vérité, rien que la vérité, toute la vérité.

I. Déclarons d'abord loyalement que personne ne peut supprimer les inégalités sociales. Sans doute la richesse est aujourd'hui beaucoup plus dispersée qu'autrefois, elle se déplace et circule davantage, et ce n'est pas un mal. Plus la propriété sera répandue, et mieux cela vaudra, car elle apporte dans ses entrailles je ne sais quel souffle d'équité qui émeut l'ouvrier et le paysan, qui les rend sourds aux conseils perfides des révolutions et les fait espérer non dans les catastrophes, mais dans le progrès, dans le progrès normal et harmonieux. Qu'on introduise de plus en plus la propriété dans le peuple, que chaque paysan ait sa motte de terre à lui, qu'on amène peu à peu l'ouvrier dans nos grandes villes à ne plus être l'hôte de je ne sais quelles caves humides, de je ne sais quelles mansardes sans feu, mais à être le propriétaire de sa demeure ; alors il posera plus facilement le sceau de la réconciliation et

de la paix sur les cruels antagonismes qui nous divisent et nous perdent.

Cependant, quelle que soit la diffusion du bienêtre, il reste très diversement réparti. A côté de l'indigence s'élèvent de grandes fortunes qui attirent les regards, comme ces énormes meules de grains, placées le long des routes au bord des champs fertiles. Près de la force et de la prospérité des on uns, voit apparaître la faiblesse et la misère des autres. Les inégalités sociales sont incontestables et évidentes. Quel problème angoissant! Quel est le crime de cet enfant né au dernier degré d'abjection et de misère, et quel est le mérite de cet autre dont l'opulence et les honneurs assiègent le berceau? Pourquoi cet homme est-il de par sa naissance boiteux, difforme, inintelligent, tandis que son voisin est surabondamment pourvu de forces physiques et morales? Pourquoi entre celui-ci et celui-là des différences profondes d'aptitudes, d'éducation, et par conséquent de conditions sociales ? Hélas ! Les inégalités sociales sont aussi indestructibles qu'incontestables! Pourquoi? parce qu'elles sont dues à des causes qui subsistent comme le monde et se renouvellent comme les générations, parce quelles sont des nécessités de l'ordre universel, lequel dépend uniquement du plan et de la volonté de Dieu. Les inégalités so-

l'insuffisance des (EUvrks sociales 169

ciales viennent d'abord directement de Dieu qui nous a créés avec des puissances et des facultés inégales. Elles viennent ensuite de la liberté humaine qui s'exerce avec plus ou moins d'activité et qui enfante des résultats infiniment variés. Elles viennent enfin de l'hérédité qui transmet aux enfants la richesse ou l'indigence paternelle, l'honneur ou l'opprobre des ancêtres ; la propriété acquise parle travail passe aux enfants ; le fils d'un honnête homme n'est pas l'équivalent du fils d'un scélérat. La chimère d'une égalité absolue est prise aujourd'hui au sérieux par des multitudes égarées. Mais les rêves ne peuvent pas supplanter l'essence des choses. Les inégalités sociales sont la suite de l'inégalité des dons naturels. Elles sont indestructibles. C'est Dieu qui a fait cela, et les hommes ne les déferont pas. Même avec tous les tempéraments imaginables et toutes les réformes réalisables, la vie présente est et restera parsemée d'inégalités. Personne ne peut supprimer les inégalités sociales. Que faire alors? Faut-il abandonner le monde à ses tlux et reflux, et, comme dans une tempête, se sauver à la nage et contempler de la rive les malheureux qui luttent contre les flots et qui s'engloutissent? Voici comment se décompose l'humanité : 11 y a quelques riches, mais en petit nombre, — un peu plus de gens

aisés, mais pas beaucoup encore, — et, enfin, un nombre infini de gens qui n'ont que le strict nécessaire et beaucoup qui ne l'ont même pas. Fautil se désintéresser des uns et des autres et dire à tous : Tirez- vous d'affaire comme vous pourrez? Non, il faut sauver le plus de vies possible.

II. Personne ne peut supprimer les inégalités sociales. Mais tout le monde doit travailler à les diminuer. Dans la mesure du possible il faut améliorer le sort de l'enfant, de la femme, de l'ouvrier vieux ou infirme; — se préoccuper de louvrler valide, le prémunir contre la tyrannie des grèves et contre les conséquences désastreuses du chômage ; — créer des institutions pour le soulagement des classes laborieuses, encourager la charité privée et laisser à la religion la pleine liberté de faire du bien aux hommes; — garantir au peuple son dimanche, et non point le traiter comme un rouage, comme un outil vivant qui s'use el se détériore sous la pression douloureuse d'un travail ininterrompu. Il faut, en un mot, organiser la machine sociale de manière à diminuer de plus en plus la somme de souffrances qui pèse sur l'humanité. A l'œuvre, législateurs, chefs de la nation, du département et de la commune, dirigeants, riches, patrons! Une des beautés physio-

L INSUFFISANCE DES ŒUVRES SOCIALES iH

nomiques de la société moderne, c'est la sympathie pour ceux qui souffrent, une tendre inclination vers les petits et les pauvres, une tendance irrésistible, parfois mal dirigée, exploitée même par quelques-uns, mais dans la foule profondément sincère et toujours vive, à améliorer le sort intellectuel, moral et social. Tout cela qui a été si parfaitement inconnu de l'antiquité, qui n'a d'abord paru dans la société chrétienne qu'à l'état individuel, qui a pénétré peu à peu dans les mœurs, arrive enfin dans les lois et marque d'un trait nouveau la constitution légale de la société moderne. Tout cela est une efHorescence du Christianisme, et l'Église catholique, quia pris le peuple dans l'esclavage antique pour en faire un homme libre, ne saurait voir d'un mauvais œil l'ascension graduelle des classes laborieuses à une instruction plus complète et à un bien-être plus étendu. Tous ensemble, prêtres et laïques. Etat et patrons, diminuons les chocs et les souffrances qui naissent des inégalités sociales; c'est notre devoir, Dieu le veut.

Est-ce à dire que sous notre action tous les maux vont disparaître du monde, toutes les vallées se combler et tous les hommes s'asseoir au banquet de la félicité? Il faudrait être naïf pour le croire. Un état social parfait, je vous délie de

le troaver, soit clans le passé, soit dans le présent. A l'heure môme où nous promettons la jouissance universelle, les déceptions et les fléaux tombent comme la grêle sur nos promesses trompées et sur nos rêves évanouis. Quels que soient nos progrès, ils ne guériront jamais tous les maux de l'humanité. En présence des misères humaines qui coulent à flots, nos réformes sociales sont des digues légères, qui diminuent, sans les supprimer, la violence et les ravages du fleuve débordant.

Que faire ? Où trouver le remède aux inégalités sociales qui arrachent à tant d'hommes des sanglots si profonds et si douloureux? Comme dit excellemment M. Piou : « Dans une démocratie, fondée comme la nôtre sur le suffrage universel, où le nombre donne la prééminence politique, l'inégalité des conditions contraste si vivement avec la parité des droits et la répartition des influences, qu'on se demande comment elle peut subsister encore... Les sociétés païennes se garantissaient des impatiences populaires par l'esclavage ; les sociétés qui leur ont succédé s'en sont garanties par une hiérarchie puissante, appuyée sur la force. Nos sociétés industrielles avec leurs légions de travailleurs émancipés ne s'en garantiront que par l'idée morale; et l'idée

morale qui ne procède pas de l'idée divine, est une pure spéculation de l'esprit, sans base et sans sanction... Allez au fond des choses, vous reconnaîtrez vite que derrière la question sociale, il y a une question religieuse, et que l'une et l'autre sont indissolublement unies. Que l'idée chrétienne dépérisse, qu'au lieu d'être la grande lumière qui éclaire et réchauiïe, elle devienne une vague lueur sans rayonnement et sans chaleur, et la question sociale n'aura qu'une solution : la guerre sociale. » On ne saurait mieux dire, ni plus vrai.

111. Personne ne peut supprimer les inégalités sociales. Tout le monde doit travailler à les diminuer. La religion seule les rend supportables. Elle nous montre la vie comme une épreuve dont la récompense ne se reçoit pas ici-bas, et laProvidence comme un juge infaillible réparant par sa justice les iniquités et les injustices de cette vie. Elle nous montre toutes les inégalités de notre société mal faite s'effaçant devant la sublime équité de la cité éternelle. Elle nous dit que la soutTrance est une épreuve, et qu'il faut accepter sans murmure, si petite soit-elle, la part que Dieu nous a faite dans les biens de ce monde, parce qu'au delà de la vie présente il est déternelles réparations et des compensations inlinies. Elle nous dit que, s'il

n'y avait rien derrière le tombeau, il faudrait demander à la terre la jouissance immédiate et illimitée. Ce serait à qui jouirait davantage, et le plus vite possible, et par tous les moyens. Ce monde deviendrait un champ de bataille où régnerait souverainement la haine des classes, la guerre sociale ouverte ou latente. La religion nous dit que pour pacifier la terre il faut la relier au ciel. Et la religion ne se contente pas de parler, elle agit. Elle agit sur les âmes, sur celles qui commandent et sur celles qui obéissent, sur celles qui possèdent et sur celles qui n'ontrien, sur celles qui souffrent aujourd'hui et sur celles qui souffriront demain. Elle monte et descend le long de l'échelle sociale et elle en rapproche les extrémités dans le respect, dans la justice, dans l'amour et dans la vertu. Depuis vingt siècles, d'un bout du monde à l'autre, elle plaide la cause du peuple et s'ingénie àlasoulager. Et aujourd'hui plus que jamais elle s'occupe de l'ouvrier, du pauvre, du travailleur, elle épie tous ses gémissements et.elle accourt inquiète, éplorée, pour subvenir à tous ses besoins. Elle supprime en quelque sorte l'inégalité inévitable de la fortune et des conditions, elle la compense du moins autant que possible par l'esprit de sacrifice, par la spontanéité des dons, par la bienveillance des procédés, par les prévenances de l'amour,

par la tendresse du dévouement, par tout ce qui désarme la jalousie et rapproche les hommes entre eux.

Par des œuvres de justice et de miséricorde, elle guérit tous les maux qu'elle peut guérir, et, quant aux souffrances que personne ne peut supprimer, elle les rend du moins supportables parla pensée (les réparations et des compensations éternelles. (Juand le peuple avait la foi, il comprenait et il acceptait cette doctrine. Hélas! on a arraché la foi du cœur des malheureux, et avec la foi l'espérance et la résignation ; on leur a laissé à peu près toutes les misères de la vie présente et on leur a ravi la consolation de la vie future. Ils se plaignent, ils murmurent, ils menacent. Mettezvous à leur place, et si, comme eux, vous êtes déshérités tout ensemble des pensées de la foi et des biens de ce monde, comme eux vous gémirez et vous serez furieux contre la société. Joignez à cela qu'il y a de par le monde des ambitions de'çues, des cupidités vicieuses et fainéantes, des médiocrités orgueilleuses et faméliques qui, pour se faire une fortune, ont besoin du mécontentement du pauvre peuple et l'exploitent par d'injustes dénigrements et de menteuses promesses. Ils universalisent à dessein les abus qui se font de la richesse ; ils forcent les contrastes de

la prospérité et delà misère; ils représentent tous ceux qui possèdent comme les iniques détenteurs dun bien qui devrait être dans les mains de tous, et ils promettent de faire cesser cet abominable scandale, en attribuant légalement à chacun la part qui lui revient de la richesse publique. Ceux qui disent cela, savent bien qu'ils mentent; mais il leur faut les épaules du peuple pour arriver aux faîtes, au pouvoir et à la jouissance. C'est pour cela qu'ils flattent et qu'ils trompent. La religion ne procède pas de la sorte ; elle ne procède pas parle mensonge pour arrivera la popularité. Elle s'avance à travers le monde, l'Evangile dans une main et la croix dans l'autre ; elle ouvre l'Evangile et elle dit : '< Il y aura toujours des pauvres parmi vous, doncaussi toujours des riches, toujours des inégalités sociales » ; puis, élevant la croix, elle explique divinement le lugubre problème des inégalités présentes par la certitude des compensations futures, par l'espérance d'une félicité d'autant plus certaine que les souffrances d'un Dieu en ont ouvert les portes à l'humanité. La grande question qui tourmente ce siècle est la question des inégalités sociales. Elle est insoluble en dehors de Jésus-Christ.

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