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CHAPITRE^XYII

{Suite)

4» Elles sont impuissantes à créer l'épargne

Si excellentes que soient les œuvres sociales, elles ne peuvent ni atteindre les âmes, ni tarir le mal dans sa source, ni supprimer les inégalités qui nous font souffrir. Elles sont sans efficacité suffisante sur la vie morale des classes populaires et elles n'améliorent que médiocrement leur vie matérielle. Prenons l'épargne. Elle est nécessaire et elle est rare, et en général elle n'est possible qu'à l'ouvrier moral et religieux. L'homme qui mène une vie corrompue et sans religion est rarement prévoyant et économe, et les organisations sociales les plus bienfaisantes ne l'arrachent pas à la misère ; il peut gagner beaucoup d'argent, mais il le dépense à tort et à travers, et son bien-être s'engloutit dans le gouffre de l'intempérance qui absorbe tout et de l'imprévoyance qui ne retient rien. La religion est la mère de la vertu et la grand' mère de l'épargne.

JUSTICE Kl CIlAKlTli. — l:i.

I. L'ouvrier doit économiser. 11 accepte dabord la loi du travail; puis il vit, lui et «a famille, des fruits de son travail; et enfin, pour soutenir sa vieillesse, pour subvenir à ses besoins imprévus, pour établir ses enfants, il doit économiser. N'exagérons rien. Il ne le peut pas toujours. La maladie, le chômage, les charges d'une nombreuse famille à élever lui permettent à peine de suffire aux nécessités quotidiennes. Mais il le peut souvent. La prévoyance et l'épargne sont des vertus qui honorent beaucoup plus que l'assistance précaire qui lui vient de la charité. Ah ! si j'étais ouvrier, je sais bien ce que je ferais. Je ferais comme j'en connais beaucoup qui mangent noblement le pain qu'ils ont noblement gagné, qui conquièrent à la pointe de leurs outils la nourriture, le vêtement et l'habitation de leur famille, et qui, par des efforts sublimes et bénis de Dieu, Unissent par se procurer une honnête aisance. L'ouvrier ne peut pas toujours économiser; mais il le peut souvent, et, quand il le peut, il le doit; c'est son devoir et c'est sa gloire. Il faut apprendre à l'enfant et rappeler sans cesse au jeune homme qu'il y a là un devoir primordial duquel tout son avenir dépend. C'est bien d'aimer le travail, et de tenir à honneur d'en vivre plutôt que de voler l'argent de son voisin. Mais, pour avoir un jour de liberté par semaine.

pour se reposer de temps à autre quand on est malade ou harassé de fatigue, pour suffire aux charges d'une famille ou .parer à l'inaction de la vieillesse, la prévoyance commande de restreindre ses dépenses et de mettre chaque jour quelque chose de côté. L'épargne est nécessaire.

II. Hélas! reconnaissons qu'elle est rare. Une grande quantité de ménages ouvriers vivent de la minime portion de leurs gains, et dissipent le reste en consommations superflues, souvent en consommations nuisibles. Beaucoup de travailleurs deviendraient capitalistes, s'ils mettaient à la caisse d'épargne ce qu'ils dépensent chez le marchand de vin. Mais non. Pour s'offrir le luxe de plus abondantes tournées au cabaret, ils mangent misérablement et réduisent leurs besoins vitaux à un nécessaire invraisemblable, ils ruinent leur santé, et du même coup ils se rendent toute épargne impossible. Arrêtons-nous un instant devant ce phénomène lamentable. Les économistes, les médecins, les jurisconsultes, les moralistes n'ont qu'une voix pour dénoncer les effets mortels du cabaret pour la bourse de l'ouvrier, pour son corps, pour son intelligence, pour son cœur et pour sa famille et enfin pour la nation elle-même viciée et détériorée par l'alcool. Savez-vous combien la

population française absorbe d'alcool? Plus d'un million et demi d'hectolitres. Cette énorme consommation représente une dépense d'un milliard six cents millions de francs au minimum, qui est supportée presque exclusivement par la classe ouvrière. Nombre d'ouvriers dans la Seine-lnférioure et dans le Pas-de-Calais emploient en alcool deux francs par jour sur un salaire de quatre francs. Et la moitié de cette effrayante consommation d'alcool se fait au cabaret. — Savez-vous combien nous avons en France de cabarets? Quatre cent cinquante mille. Cela fait, en moyenne, un débit de boissons pour 86 habitants : hommes, femmes ou enfants. Dans la Somme, il y en a un pour 60 habitants, et dans le Nord un pour 46. Dans les pays industriels et miniers du Nord, vous trouvez un cabaret sur trois maisons. ACarmaux, il y a 131 cabarets pour 9.000 âmes. Allez dans les quartiers ouvriers de Paris; les boutiques de marchands de vins se louchent. Et c'est peut-être par 100 litres qu'on peut chiffrer dans ces régions spéciales la consommation individuelle et annuelle de l'alcool. Nous cherchons des noms ambitieux pour notre siècle. Appelons-le donc toutbonnement le siècle de Talcool. Cette épithète explique à elle seule bien des choses. — Avez-vous réfléchi aux conséquences qui découlent du phénomène hideux

l'insuffisance des œuvres sociales 181

que je viens de vous signaler? Au point de vue matériel, l'alcool dégrade et abrutit l'homme. Il pervertit les idées, il ruine la santé, il rend l'épargne impossible; on en consomme, en France, pour un milliard six cent millions de francs; mais il faut doubler cette somme et la porter à trois milliards pour évaluer la porte totale qu'entraîne Talcoolisme sous forme d'incapacité de travail, maladies, démences, crimes et suicides, morts lentes ou accidentelles. Si la dynamite faisait sauter la moitié de Paris et si un peuple donnait le signal d'une guerre universelle, ni la dynamite, ni ce peuple n'arriveraient à causer à notre race autant de désastres réels que lui en inflige le liquide frelaté qui tombe par torrents sur notre génération. Et je comprends la parole qu'écrivait dernièrement un publiciste : « Quand je traverse, vers l'heure du dîner, les boulevards bordés de verres d'absinthe, j'a^i envie d'y planter le bout de ma canne, dans ces verres, pour en dégoûter les pauvres gens qui se détériorent consciencieusement le cerveau et la mœlle épiuière. » Est-ce clair? L'épargne est aussi rare qu'elle est nécessaire.

m. Que faire? Comment donner à la masse ouvrière le goût et l'habitude de l'épargne? Il faut

l'instruire : ne pas se lasser de lui mettre sous les yeux les bienfaits de récoEomie,les multiplications prodigieuses du sou mis de côté chaque jour. 11 faut l'encourager : dès l'école, dès le patronage, les enfants doivent être habitués à la prévoyance et aux placements de l'épargne par des récompenses ou des contributions proportionnées aux versements. 11 faut enfin christianiser la foule, car c'est le meilleur et peut-être le seul moyen de lui donner le goût, l'initiative et la possibilité du sacrifice. Pour épargner il faut savoir se priver, et pour savoir se priver, il faut généralement obéir à une inspiration supérieure, à l'inspiration chrétienne. N'est-ce pas, en efl'et, depuis que la foule n'est plus chrétienne qu'elle a pris ces habitudes de gaspillage et d'intempérance qui rendent si considérable la disproportion des ressources et des besoins réels? Appuyons là-dessus. L'ouvrier, quand c'est possible, doit économiser; et, pour économiser, l'ouvrier doit être moral et religieux. La mesure de l'épargne parmi les ouvriers est la mesure môme de leur esprit moral et religieux. C'est l'abnégation qui produit l'épargne, et c'est la religion qui produit l'abnégation. Voyez tant de malheureux travailleurs qui se laissent entraîner à l'instinct dépravé de l'intempérance. N'allez pas leur prêcher le prix de l'épargne, leur demander d'économiser

la pièce de cent sous qui leur permettrait de construire plus tard un foyer, de donner une position à leur fils, de choisir un mari pour leur fille, et de s'affranchir peu à peu des angoisses du salariat. Non. L'épargne est un grand effort et un sacrifice très dur. Ils n'ont pas le courage de s'y résigner. Que dis-je? L'amour des folles dépenses ne larde pas à amener des dettes. On étale une toilette de grand prix, et ni l'étoffe ni la confection ne peuvent être payées. On laisse au cabaret la moitié du salaire, et ce qui reste ne suffit pas à solder les dépenses strictement nécessaires à la vie du. foyer. Endetté, on n'a plus de crédit nulle part. On ne trouve bientôt plus ni pain chez le boulanger, ni viande chez le boucher. Que reste-t-il à faire, sinon maudire la société et invoquer le génie des révolutions? Vous avez la prétention devons passer de la religion. Soit. Mais quels moyens avez-vous, en dehorsde lareligion, pour moraliserl'àme populaire et pour favoriser l'épargne? Voyons un peu.

IV. Vous augmenterez les salaires? Si c'est possible, je ne demande pas mieux. Cependant, veuillez faire attention à ceci. Ce n'est pas toujours l'augmentation du salaire qui amène l'épargne. Si l'ouvrier n'est ni moral ni religieux, vous aurez beau augmenter son salaire, vous n'augmenterez

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pas ses économies. Il y a, à Paris, des ouvriers qui gagnent douze à quinze francs par jour, et qui n'en sont pas plus riches pour cela, et qui sont criblés de dettes, tandis que l'on pourrait vous citer de bons ouvriers qui, avec quatre ou cinq francs de salaire quotidien, élèvent glorieusement leurs enfants et font de petites économies. Je lisais dernièrement qu'une famille de verriers, des environs de Carmaux, dont le père et les deux fils gagnaient raille francs par mois à eux trois, n'était jamais parvenue à se meubler. Comment voulez-vous que l'ouvrier, môme largement rétribué, fasse des économies, s'il n'est ni moral ni religieux, s'il gaspille dans la débauclie le plus clair de ses gains?

Quel autre moyen avez-vous donc en dehors de la religion pour produire et favoriser l'épargne? Vous ouvrirez des écoles, dites-vous. Soyons sérieux. Si l'école n'est pas religieuse, si elle n'est pas toute pénétrée du christianisme, elle est impuissante à moraliser l'enfant du peuple; la lecture, l'écriture et le calcul ne possèdent par euxmêmes aucune vertu secrète pour former le moral de l'homme; elles statistiques de la justice criminelle nous disent que la progression dans le nombre des jeunes prévenus a suivi l'accroissement du nombre des écoles. Et puis l'instruction développée démesurément, outre qu'elle ne prévient pas la

misère, ne sert au contraire qu'à l'augmenter en créant des besoins nouveaux, en inspirant le mépris des métiers mécaniques et en multipliant le nombre des déclassés. Non, l'école toute seule nest pas capable de produire et de favoriser l'épargne de l'ouvrier. Que ferez-vous donc?

Vous organiserez des associations, des caisses de secours et autres institutions de prévoyance? C est bien. Mais l'expérience nous dit que la participation des ouvriers à ces caisses forme une rare exception. Elles favorisent les ouvriers qui ont déjà de la vertu, mais sont impuissantes à la donner. Sans doute l'association est bonne; Dieu qui a créé l'homme pour la société a fait de la solidarité, de l'assistance mutuelle et de l'action commune la loi naturelle de la vie humaine, et généralement, quand les hommes s'associent» ils se sentent plus forts contre le mal et contre eux-mêmes; l'émulation les stimule, l'honneur les élève et les soutient ; ils ont chance de s'améliorer en s'appuyant les uns sur les autres. Mais croire que l'association peut tout, par cela seul qu'elle est une association, c'est une erreur. L'association ne vaut que ce que valent les hommes qui la composent. Elle est bonne si ses membres sont bons, et mauvaise si ses membres sont mauvais. Et dès lors je vous pose impérieusement ma question : Quel moyen

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aVez-vous, en dehors de la religion, pour moraliser les hommes, pour produire et favoriser l'épargne de l'ouvrier? Quel moyen avez-vous pour inspirer à l'ouvrier les vertus privées qui sont la source, la vraie source de l'épargne? Vous n'en avez aucun. Une conclusion s'impose. L'épargne naît de la vertu et la vertu naît de la religion; si donc vous voulez favoriser l'épargne de l'ouvrier, d'abord et avant tout clirislianisez-le.

Il y a des hommes, et il y en a beaucoup, qui veulent résoudre la question sociale en dehors de l'Eglise. Ils se trompent, et ils se trompent grossièrement. L'humanité a besoin de l'Eglise catholique. En ouvrant ses temples, ses asiles, ses écoles, en parlant et en agissant, l'Eglise, non seulement exerce des libertés légitimes, mais rend un service social. Elle répand l'Evangile, et une société qui n'est pas bâtie sur l'Evangile du Christ ressemble aune baraque branlante que lapremière tempête jettera par terre, en écrasant ceux qui y demeurent. Donc, si vous voulez sauver la société, revenez à l'Eglise. Nous catholiques, nous n'avons pas assez conscience de la place que nous tenons dans la nation et du rôle nécessaire que nous avons à y jouer. Le monde du travail ne peut pas se passer de nous, de nos doctrines, de nos espérances, de la vertu moralisatrice, pacifiante et uni-

tive qui repose dans notre Credo^ dans notre Décalogue et dans nos saints mystères. Et, si ce siècle ne veut pas revenir à l'Eglise, pour nous venger de ses résistances et de sa stupidité, nous n'avons qu'un mot à lui dire : « Siècle imbécile et coupable, tu ne veux pas vivre avec l'Eglise? Tu mourras sans elle! » Non, il n'en sera pas ainsi. Allons au-devant de notre siècle, ayons pitié de ses indécisions et de ses aveuglements inconscients, prenons-le par la main et ramenons-le, joyeux et repentant, dans les bras et sar le cœur de la sainte Eglise!

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