CHAPITRE XVIII
[Suile et fin)
5° L^s œuvres essentielles et les œuvres secondaires
La question sociale n'est ni uniquement économique ni uniquement religieuse; mais elle est religieuse principalement, et économique secondairement et partiellement. Voilà pourquoi, après avoir vanté et recommandé les œuvres sociales, nous les avons déclarées non pas inutiles, mais insuffisantes.
Nous croyons avoir exprimé clairement noire pensée. 11 nous reste cependant à la compléter en établissant ici une distinction importante entre les diverses œuvres qui se disputent les sympathies et l'activité du clergé et des catholiques. Parmi ces œuvres, les unes sont essentielles et les autres secondaires.
Les œuvres religieuses sont essentielles. Sans la crainte et l'amour de Dieu, il est impossible d'arriver à la conscience et de lui donner toute la
force qui lui est nécessaire pour dominer les passions et pour observer le respect de tous les droits et l'accomplissement de tous les devoirs. L'influence de la religion sur la conscience est irremplaçable. Il importe donc avant tout de faire connaître Dieu et de faire pratiquer sa loi. Nous avons créé des œuvres d'enseignement, de justice, de charité, qu'il est impossible de compter. Or nous ne craignons pas d'affirmer que beaucoup d'entre elles auraient pu être évitées et pourraient encore être supprimées, si les œuvres religieuses avaient été suffisamment prospères. <■ Parce queles fondations de la maison avaient perdu de leur solidité, écrit sagement M. l'abbé Garnier, on s'est aperçu que les étages et la toiture se trouvaient en danger, et aussitôt l'effort des bonnes volontés s'est porté à l'endroit menacé. La maison en estelle plus solide? N'eût-il pas mieux valu porter l'efl'ort du côté des fondations, et la plus grande partie du travail que l'on a dû s'imposer ne fûtil pas devenu immédiatement inutile? Serait-il besoin par exemple de faire tant d'œuvres de patronages, si la famille redevenait comme autrefois l'école de la formation et le plus sûr abri moral et matériel de l'enfant et du jeune homme? Aurions-nous besoin de faire des sociétés de tempérance, si le Christianisme était enseigné et pra-
tiqué tel que Jésus-Christ nous l'adonné, non pas seulement au point de vue cultuel, mais avec le cortège des vertus de tempérance, de mortification et d'apostolat, qui en sont un élément indispensable?»
Etudions là-dessus les déclarations deJf. Charles Wœste^ ministre d'Etat en Belgique. Répondant à une enquête du journal la Croix du 26 juillet 1906, il s'exprime ainsi: «C'est une erreur de croire qu'il suffise de fonder, à l'heure actuelle, des œuvres dites sociales, pour modifier les dispositions des populations. Sans doute, ces œuvres sont utiles ; mais, à elles seules, elles seraient inefficaces; elles s'adressent à des hommes faits, et si ces hommes sont gâtés, s'ils ne sont plus chrétiens, comment espérer que, n'ayant que des objets limités, elles changeraient leurs sentiments et opéreraient en eux une transformation à laquelle ils ne sont pus préparés?... C'est assez dire qu'il faut commencer parle commencement et viser à refaire des chrétiens, à restaurer dans les familles l'attachement aux croyances, la foi aux enseignements de l'Eglise. A cet effet, il est indispensable de développer avant tout les œuvres scolaires et religieuses. S'imaginer que -si l'enfant n'a pas reçu une éducation chrétienne, que si, après l'avoir reçue, il n'a pas été affermi par des moyens appropriés à
son âge, il échappera, devenu homme, aux étreintes du socialisme, c'est se faire une étrange illusion. Aussi est-il nécessaire de constituer partout des écoles primaires pour l'enfance, des écoles d'adultes, des patronages et des écoles professionnelles pour les adolescents. Lorsque nos adversaires en 1879 ont laïcisé l'enseignement public, nous avons créé 4.000 écoles primaires libres, alors que le pays renferme 2.600 communes, et, au bout de cinq années d'efforts, ils ont été vaincus. Ce qui est aussi essentiel, c'est que, dans l«s écoles d'adultes et les patronages, on s'efforce de faire des adolescents des chrétiens instruits; la lettre du catéchisme ne suffit pas; il importe d'inculquer à la jeunesse l'esprit même de la doctrine chrétienne et de l'armer contre les objections et les erreurs répandues de toutes parts. Les œuvres scolaires doivent du reste être combinées avec les œuvres de piété. L'enfant, le jeune homme oublient vite; ils se déshabituent de ce qu'ils ne voient pas, de ce qui échappe à leur pratique journalière. Aussi est-il indispensable d'entretenir en eux les germes de la vie chrétienne par l'usage des moyens spirituels que la religion met à leur disposition... »
Un autre grand catholique, M. Priim, dêptité du Luxembourg , parlant en mai 1908 au Congrès Eucharistique de Faverney, nous enseigne les
mêmes leçons sous une forme encore plus précise et plus éloquente: « Loin de moi, dit-il, de vouloir contester la haute importance du progrès économique et des réformes sociales, surtout de ces lois bienfaisantes qui assurent aux travailleurs un minimum de bien-être, aux jours mauvais de la maladie, de l'accident, de l'invalidité, de la vieillesse et même du chômage involontaire... Mais elles ne suffisent en aucune façon à la solution de la question sociale... La base de notre société civilisée est le Christianisme... Et cette société, qui est l'œuvre de l'Eglise, ne pourra être sauvée que par elle. La société ne pourra être préservée des périls qui la menacent que par un retour énergique au Christianisme intégral, au Christianisme dans sa forme la plus complète et la plus vitale, à l'Eglise catholique. La conservation de la société résulte avant tout de l'augmentation de la vie chrétienne dans toutes les classes de la société. Or la sainte Eucharistie est le centre vers lequel convergent tous les actes de la vie chrétienne et d'où procède sur ces mêmes actes une influence des plus vivifiantes,. Vous tous donc qui, à un degré quelconque, portez le redoutable fardeau des responsabilités sociales, vous qui vous ingéniez à trouver le vrai remède aux maux qui nous accablent... voulez-vous détourner de la
L INSUFFISANCE DES ŒUVRES SOCIALES d93
société humaine les périls qui la menacent et donner au monde un peu de paix et de bonheur ; ramenez la masse du peuple vers la sainte Eucharistie, ramenez surtout les hommes à la mesae du dimanche et à la communion... » Et ici, le député du Luxembourg ne craint pas d'expliquer et de développer son appel si ouvertement apostolique : « Parmi les œuvres eucharistiques, poursuit-il, la première et la plus nécessaire de toutes au point de vue religieux, comme au point de vue social, est la sanctilication du dimanche par l'assistanceau saint sacrifice de la messe... C'est le dimanche seulement, à la sainte messe, que l'homme du peuple peut trouver ces deux choses si nécessaires à son ùme : l'Eucharistie et l'Evangile... Sans dimanche, pas de société chrétienne, pas d'ordre social possible... Catholiques français, mes frères, si vous voulez le salut de la France et la conservation de la société, il faut commencer la restauration par où la destruction a commencé : il faut restaurer le dimanche... Que le premier et le dernier de nos soucis soit de briser résolument tous les obstacles que l'homme du peuple peut rencontrer sur le chemin de l'église. Par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, cherchez à assurer le bienfait du repos dominical à tous ceux qu'un dur labeur courbe quotidiennement vers la
terre... Partout où le manque ou l'insuffisance des églises exclut un grand nombre de l'assistance au sacrifice rédempteur et leur fait oublier jusqu'à la notion de leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes, ne négligez aucun effort et ne reculez devant aucun sacrifice pour porter remède à ces déplorables situations. Et lorsque la contagion du respect humain retient les esprits faibles et timides loin des saints autels, loin du banc de communion, guérissez cette paralysie honteuse par un irrésistible courant électrique de bons exemples. Ramenez les hommes au pied de l'autel, oii tous, maîtres et serviteurs, riches et pauvres, hommes de science et hommes de travail, adorent et prient le même Dieu, apprennent du même Maître à être doux et humbles de cœur, à se dévouer les uns pour les autres, à craindre le môme Souverain Juge, et à espérer la même et suprême récompense. Ramenez les hommes vers la table du Seigneur, où ils sont nourris pour l'éternité du pain immortel des anges... » Toutes ces paroles tombées de la bouche d'un laïque nous disent avec éloquence que les œuvres essentielles sont les œuvres religieuses, et que par œuvres religieuses il faut entendre surtout celles qui ont pour but et pour résultat de conduire les âmes à la sainte Eucharistie.
Gela ne veut pas dire que les. œuvres secondaires ^ les œuvres sociales sont à dédaigner et à délaisser. Le ministre d'Etat, M. Wœsle, que nous avons déjà cité, dit à ce propos : « Si les œuvres religieuses et scolaires sont florissantes, les œuvres sociales présentent une grande utilité. Dans ce cas, elles s'adressent à des hommes favorablement disposés par l'éducation qu'ils ont reçue, et elles peuvent largement contribuer à les maintenir dans la bonne voie, surtout si elles sont imprégnées d'un caractère religieux. Nous avons fondé et nous fondons encore dans notre pays une quantité d'œuvres de ce genre. Ce sont principalement les mutualités, par lesquelles cultivateurs, ouvriers et petits bourgeois s'aident les uns les autres; les rciraites ouvrières qui fonctionnent au moyen de cotisations individuelles et de subsides des pouvoirs publics; des assurances de diverses natures, protégeant les personnes et le bétail et qui procurent la réparation, dans la mesure du possible, des accidents et des calamités, etc. Mais nous prenons soin de donner à nos œuvres de ce genre une empreinte religieuse, et les réunions qu'elles comportent associent les préoccupations matérielles et les besoins spirituels. Je viens de dire que les retraites ouvrières fonctionnent au moyen de contributions individuelles
et de subsides des pouvoirs publics : la législation sociale n'a pas été inspirée parla pensée de substituer l'Etat à l'individu... elle n'a sacrifié ni les patrons aux ouvriers, ni les ouvriers aux patrons, elle a cherché à faire, dans une juste mesure, la part des uns et des autres... Ni sur le terrain législatif, ni sur le terrain des œuvres, les catholiques belges ne sont indifférents au sort des classes laborieuses... Mais, je le répète, s'ils s'efforcent par les lois de satisfaire aux exigences de la justice, ils n'oublient pas les devoirs de la charité, et à vrai dire, ils considèrent que, sans l'accomplissement de ces devoirs, leurs efforts demeureront stériles. Lois et œuvres, d'après eux, doivent se combiner pour que les populations restent ou redeviennent bonnes ; agir autrement, ce serait bâtir sur le sable. »
Les longues citations que nous venons de faire mettent parfaitement les choses au point. Nous comprenons maintenant la distinction fondamentale entre les œuvres essentielles et les œuvres secondaires. Mais si nous nous plaçons sur le terrain de la méthode et de la réalisation, une dernière question se pose : Par où faut-il commencer ? Faut-il commencer par les œuvres religieuses ou par les œuvres sociales? Nous pensons que les
méthodes d'action ne sauraient être partout les mêmes. Il faut tenir compte des situations qui sont loin d'être identiques. Quand on s'adresse à une population respectueuse de la religion et encore chrétienne, il sera bon de commencer par la formation religieuse, d'enseigner l'Evangile et de le pr('senter comme la clef de voûte de l'édifice, comme la source d'où découlent tous les biens de la société, même les biens de l'ordre temporel. Quand on s'adresse à une population plus grossière, que l'intérêt privé ou public semble seul capable d'intéresser et d'émouvoir, on devra procéder différemment, et il sera plus opportun de commencer par l'institution de certaines œuvres sociales qu'on aura soin d'ailleurs de rattacher aux principes chrétiens. Napoléon a dit : « A la guerre, ce sont les circonstances qui commandent. « Ce qui est vrai de la guerre est vrai aussi de l'apostolat. Il faut proportionner son action aux temps, aux lieux et aux personnes. Mais la méthode ne doit pas changer la substance des choses ; les œuvres religieuses sont et restent toujours les œuvres essentielles, et, lorsque^, dans la pratique, nouscroyonspouvoiret devoir proposer d'abord des (i'uvres secondaires, telles que les œuvres sociales, la raison et la foi nous commandent d'en faire non un but, mais un moyen, non un terme où
nous nous arrêtons satisfaits, mais un acheminement vers quelque chose de plus haut et de meilleur. Nous ne sommes pas de simples humanitaires, nous sommes des chrétiens.