CHAPITRE XIX
Les œuvres sociales sont en même temps insuffisantes et nécessaires. Elles sont insuffisantes : donc il faut faire autre chose, plus et mieux. Elles sont nécessaires, donc il faut les entreprendre et les bien conduire. Et qu'on ne dise pas qu'elles sont difficiles, donc impossibles. La difficulté ne compte pas, quand la nécessité s'impose. La parole des Souverains Pontifes, l'exigence des temps où nous sommes et du pays où nous vivons, les besoins moraux et matériels de notre peuple, tout nous commande les œuvres sociales. D'ailleurs, si les hommes d'ordre, hésitants et timides, ne veulent pas s'y mettre, les hommes de désordre, audacieux et persévérants, s'y mettront de plus en plus, et le travail social se fera mal et se fera sans nous et contre nous. Voyons donc quels sont ceux qui doivent s'adonner aux œuvres sociales.
I. D'abord ceux gui savent. Il importe, avant d'agir, de réfléchir et d'étudier. Il existe un grand nombre d'ouvrages très bien faits qui donnent toutes les indications nécessaires sur la question sociale et le répertoire détaillé des œuvres possibles. Cette étude préalable esta la portée de quiconque veut se livrer à l'action. Dons le catalogue aussi loi^ que varié des œuvres à faire, on choisit celle qui répond le mieux à la situation du contre qu'on veut améliorer. Une seule œuvre, bien adaptée et bien menée, donne plus de résultats que vingt entreprises incohérentes. Quelle que soit sa nature, si elle réussit, elle deviendra le pivot de toutes les créations nouvelles que feront surgir les besoins, et elle les fera toutes réussir. La lumière ici est deux fois nécessaire, d'abord pour connaître le pays où l'œuvre sera fondée, et ensuite pour connaître dans son essence, dans sa vertu, dans son mécanisme, l'œuvre qui sera fondée.
Connaître le pays oii l'œuvre sera fondée. Dans le Manuel social pratique édité par l'Action populaire de Reims, M. H.-J. Leroy écrit : « Dans une même province, une paroisse dillère souvent d'une paroisse, sa voisine. Le sol, la culture, le commerce, les habitants sont autres, et par suite les intérêts, les besoins ou les soutl'rances, comme
aussi les aptitudes, les possibilités ou les impossibilités. Ici les ressources sont nulles, ailleurs elles abondent. Quelquefois, cette étude sera sommaire, elle sera facile. Elle n'est plus à faire parce qu'elle a e'té faite par suite du seul mouvement de la vie. Lorsque la population est faible, assemblée autour dumêmeclocher, tout le monde connaît tout le monde ; du moins on le dit et on le croit. Souvent, une observation plus attentive causerait plus d'une surprise. Dans les grands centres, il est évident qu'on ne se connaît pas. Que de cboses donc à apprendre sur la stabilité de la population, sur le taux des salaires, la dépense, l'épargne, les dettes, les hypothèques, la santé, les accidents, l'alimentation, l'hygiène, le loyer, le métier! Et, pour s'élever à un ordre supérieur, combien d'éléments nécessaires aussi, à savoir : la religion ou l'irréligion, les mœurs familiales, les habitudes scolaires, les jeux ou divertissements... » Il est évident qu'on peut très bien avoir vécu des années dans une ville ou même dans un village et ne les connaître que très superficiellement. Et d'un autre côté, il est également évident que, pour fonder une o'uvre, il ne suffit pas de vouloir, il faut encore savoir, savoir d'abord les conditions de vie faites à ceux qui nous environnent.
Et puis savoir les conditions de succès de l'œuvre qui est à fonder. Les œuvres sociales sont complexes et délicates. Elles intéressent la théologie. Léon XllI a déclaré qu'étant religieuses par leur fond, elles ressorti ssent au jugement de la religion et' de la morale. Elles sont juridiques; elles commencent, en effet, à remplir la législation, elles inspirent et rédigent le code du travail; elles ont sans cesse recours aux lois. Elles sont financières et commerciales dans leurs opérations, par leurs gains et aussi par leurs pertes, car qui dit la possibilité de gagner, dit en même temps la possibilité de perdre. Elles sont agricoles, industrielles ou manufacturières; suivant la diversité de pays, elles font du blé, du vin, des étoffes, des métaux. Aussi, dans une Instruction pastorale à son clergé, M^"" de Vauroux, évêque d'Agen, a-t-il bien soin d'écrire : « 11 faut ne rien commencer avant d'avoir étudié à fond le mécanisme des œuvres que vous avez l'intention d'établir. Ne confondons pas une notion exacte et détaillée avec les idées superficielles, vagues, mais trop faciles à acquérir que nous fournit la lecture des journaux et des brochures de propagande. Telles institutions ne réussissent pas, faute d'être assises sur des bases solides, faute d'une organisation nettement conçue et fortement
réalisée, A la science théorique, il est indispensable de joindre celle que nous donne l'expérience. » Pour entreprendre les œuvres sociales, il ne suffit pas d'avoir quelques idées très générales et quelques sentiments très généreux. Ilfaut savoir. Ce n'est pas tout.
II. Il faut se faire aider d'une élite. Pour accomplir son œuvre d'évangélisation, Jésus-Christ a groupé autour de Lui douze apôtres. Et M^*" Dupanloup, parlant de l'attitude que le clergé, devait avoir vis-à-vis de l'action des laïques, disait : « Cette action, nous ne devons ni la contrarier, ni la subir; nous devons la diriger. » Nous voulons agir sur le peuple ; servons-nous du peuple lui-même. Le fondateur du campagnonnage catholique allemand, Kolping, écrivait en 1849, dès le début de son œuvre immense: « C'est une bonne chose que les ecclésiastiques s'occupent partout de fonder des associations de compagnons ; mais nos meilleurs missionnaires, ce sont les compagnons eux-mêmes. S'ils ont un juste sens de l'association, s'ils en sentent douloureusement l'absence dans les autres villes, s'ils se réunissent, alors, pour une démarche chez le curé, s'ils le supplient de s'occuper d'eux pour l'amour de Dieu, alors le succès est assuré. » On dit quel-
quefois que le peuple est un grand enfant : ce n'est pas tout à fait faux; mais il se croit homme et il vent qu'on le traite et qu'on lui parle comme s'il l'était. Il ne faut donc pas l'aimer autrement qu'il ne veut être aimé. Il faut aller à lui par ceux qui vivent avec lui et comme lui, qui sont issus de la même origine et voués au môme travail. Il faut dégager de la masse populaire une élite, un groupe restreint de quelques unités sûres qui se forment et se bonilient en s'appliquant à une œuvre et qui la développent au fur et à mesure des besoins et des succès. C'est la théorie du noyau, du germe, de la minorité ardente et convaincue. C'est, on peut le dire, la loi universelle. Dans l'ancien régime, qu'était-ce que la chevalerie et la corporation? La chevalerie était le résultat d'une élite chez les nobles, et la corporation, le résultat d'une élite chez les artisans. Dans les temps modernes, les socialistes n'agissent que par une élite; un très petit nombre conduit tout le troupeau; la masse suit sans même savoir oîi elle va. Les oeuvres sociales ne se constituent, ne peuvent vivre et progresser que par le dévouement et sous la direction de quelques-uns, les meilleurs.
Où les trouver ces quelques-uns que nous appelons les meilleurs? Nous les avons sous la main.
Beaucoup de braves gens ne demanderaient pas mieux que de se rendre utiles et d'employer un peu de leur activité dans une œuvre à fonder ou à faire vivre. Ils sont retenus par l'incertitude de cequ'ily aàfaire et la difficulté de la première mise en train. Comme les ouvriers de la vigne dont il est parlé dans TEvangile, ils ne font rien parce que personne ne les a emhduchés, ne mo nos conduxil. Ils attendent que l'on fasse appela leur activité, à leur initiative et qu'on leur montre les moyens de la rendre féconde. Ce sont des apôtres à l'état inconscient, des auxiliaires inemployés, des collaborateurs en disponibilité. Il faut les voir, les convoquer, les former. La formation d'une élite est nécessaire ; elle est difficile incontestablement; elle est cependant possible au moyen de la lecture, de la conversation, du cercle d'études, de la conférence. La lecture sème des idées et fait peu à peu la conquête de l'opinion; elle prépare le sol sur lequel germeront plus tard les œuvres sociales. Le cercle d'études et la conversation continuent l'action de la lecture, résolvent les objections, répondent aux interrogations. La conférence fait réfléchir, ouvre des horizons, ébranle la volonté. L'apostolat par les œuvres sociales doit s'exercer en quelque sorte à deux degrés. On agit et l'on se fait aider par des intermédiaires qui sont d'abord
des disciples, et qui, bien formés, deviennent des chefs capables de conquérir le nombre et de cueillir le succès.
m. Prêtres et catholiques^ à la ville et à la campagne, essayons donc de faire quelque chose sur le terrain des œuvies sociales : mutualités, assurances contre la maladie, le chômage, la vieillesse, le décès; assurances contre la mortalité du bétail; caisses de retraites, habitations ouvrières, jardins ouvriers, coopératives, caisses rurales et crédit agricole, ateliers d'apprentissage, écoles ménagères, ligues antialcooliques et contre la licence des rues, ligues pour le repos hebdomadaire, etc. Parlant à l'assemblée des corporations catholiques ouvrières, le 20 novembre 1907, à Grenade, M^' de Badajoz s'écriait : « Et nous, que faisonsnous? Nous continuons à rester dans nos sacristies comme au xviii'" siècle, attendant qu'on nous appelle pour confesser un malade, qu'on nous cherche pour arranger un mariage mal en train, ou qu'on nous consulte pour une affaire de conscience... Il faut sortir de la sacristie, et de l'Eglise, et de la cathédrale, et du couvent, sans perdre l'esprit de Dieu et sans cesser d'implorer les secours du ciel ; il faut connaître l'état de la société actuelle, étudier ses nécessités et travail-
1er, toujours inlassables, non seulement avec les pauvres, mais avec les riches, pour les rendre «chrétiens, pour restaurer tout dans le Christ, suivant la devise de Pie X, en apprenant la tactique moderne et en usant des mêmes armes que nos adversaires... » Que si cet appel à l'action nous paraissait trop vague, que si la parol« d'un évêque espagnol nous semblait venir de trop loin, entendons tout près de nous les précisions que nous donne M. le comte de Mun : « Dans toutes les paroisses, on peut établir, sinon une école chrétienne, au moins un patronage de garçons et un patronage de filles, plus efficaces souvent que l'école elle-même; on peut former un cercle d'hommes, une association de mères de famille ; on peut monter une bibliothèque populaire, organiser une réunion d'études où les travailleurs intelligents viendront cultiver leur esprit, élever leur âme, s'apprêter aux luttes, auxcontradictions de l'atelier, du cabaret et du syndicat, où des conférenciers familiers, des causeurs amicaux s'entretiendront avec eux de leurs intérêts et de leurs besoins ; dans beaucoup de paroisses on pourrait créer une de ces sociétés de gymnastique ou de tir déjà si nombreuses et si florissantes ; dans tous les centres un peu importants, il faudrait établir la distribution des journaux et des publications chrétienne-
ment rédigés. Tout cela peut être immédiatement entrepris presque partout; et dans combien de régions industrielles ou agricoles pourrait-on fonder aussi, avecl'appui moral et s'il se peut le concours actif des propriétaires, des syndicats chrétiens ou au moins indépendants de cultivateurs et d'ouvriers, créer des caisses de retraite, d'assurance contre les accidents, des mutualités familiales, des caisses rurales, des jardins ouvriers, des secrétariats du peuple ! Et alors quels services rendus, quel bien accompli, quel mal conjuré, quelle action exercée, quelle influence acquise ! . . . On cite, il est vrai, des pays ingrats, où, dit-on, « il n'y a rien à faire » ; mot terrible, indigne d'un cœur chrétien, mot accusateur, bien plus de ceux dont il avoue les défaillances, que de ceux dont il flétrit les résistances! En combien de ces terres ingrates, avant de dénoncer leur stérilité, a-t-on sérieusement tenté de jeter la semence? J'ose affirmer que, sauf en de bien rares exceptions, partout, au contraire, « il y a quelque chose à faire ». C'est l'expérience de tous ceux qui se sont occupés des œuvres sociales, que jamais les concours populaires ne leur ont fait défaut... Pourquoi le clergé, pourquoi les classes élevées se dérobent-ils trop souvent à la tâche?» Ces apostrophes sont véhémentes; mais, si quelqu'un aie
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droit de les proférer, n'est-ce pas le grand catholique qui a payé de sa personne et qui s'est donné à l'action sociale avec une générosité inlassable? M. le comte de Mun est d'ailleurs le premier à reconnaître et à saluer « la magnifique floraison d'oeuvres populaires créées par les catholiques depuis trente ans ».
Qu'on se rappelle seulement quelques-unes des initiatives catholiques en faveur de l'amélioration matérielle et morale du pays pendant ces dernières années. Quel est l'industriel qui, des premiers, a organisé son usine corporativement, avec conseil d'usine, salaire familial, retraites, etc.? Un catholique, M. Harmel, au Val-des-Bois. A qui est due la création de la plupart des syndicats agricoles"^ A des catholiques, MM. de Gailhard-Bancel, Milcent, etc.
Quel est le premier promoteur, en France, des caisses rurales de crédit? Un catholique, M. Durand, de Lyon. Et par qui ont été créées la plupart des caisses rurales? Par des curés, des vicaires, des laïques catholiques.
Qui a pris l'initiative de caisses pour assurer .. une dot aux jeunes filles ? Un prêtre, l'abbé Sécheroux, de Pithiviers.
Qui a fondé l'œuvre des jardins ouvriers et la propage en France? Un prêtre, l'abbé Lemire, et
JUSTICE ET CHAKITÉ. — 14.
des catholiques, M"^ Hervieux, à Sedan, le D"" Lancry, etc.
Qui a fondé en France la première école normale ménagère? Une catholique, la comtesse de Diesbach.
Qui a fondé la ligue de protection de la jeune fille? Une catholique, M"^ de Reynold.
Qui a fondé les célèbres syndicats féminins de Lyon? Une catholique. M"" Rochebillard.
Qui a proposé le premier projet de loi sur les syndicats? Un catholique, M. de Mun. Et un des premiers projets de loi en faveur des retraites ouvrières? Un évéque-député, M^' Freppel.
Les catholiques ne font que leur devoir; mais ils le font. Que les autres en fassent autant. Les catholiques ne prétendent pas avoir le monopole des œuvres sociales; mais ils ont droit d'affirmer qu'ils ne sont pas dans la nation des ouvriers inutiles, ils ont droit de réclamer sinon la reconnaissance, au moins la justice.