CHAPITRE XX
Les œuvres sociales ont retenu longtemps notre attention. Il faut cependant nous arraclier à cet interminable sujet. En finissant, nous voudrions formuler ici quelques pensées pour guider et encourager les prêtres et les laïques qui se livrent à l'apostolat social. Nos désirs seraient comblés et notre but serait atteint si de cette longue étude sortait un peu de lumière et un peu de force pour le clergé et pour les catholiques décidés à entreprendre et à agir. Les œuvres sociales sont délicates et difficiles. Comment les faire réussir et prospérer? Parla lenteur, par la persévérance, par la bonté et par le dévouement surnaturel.
I. Dans toutesles œuvres d'évangélisation, mais surtout danslesœuvres sociales, nous pensons qu'il faut aller lentement, qu'il faut ambitionner de grands résultats et se contenter de résultats modestes. Voyons Jésus-Christ, notre maître et notre
modèle. Il a été certainement le plus grand des réformateurs sociaux; il en a été en même temps le plus sage, le plus prudent, le plus modéré et le plus patient. Il n'a soulevé aucune classe contre les autres classes, il n"a éveillé aucun appétit maisain, il n'a renversé immédiatement aucune institution. Il a opéré sa réforme sans secousses, sans bouleversements, sans déclamations ni violences. Il a procédé par la persuasion, par l'action pénétrante de sa divine doctrine, par l'infiltration lente des idées nouvelles qu'il apportait dans le monde. Quand Jésus-Christ parut sur la terre, il y avait des abus, de nombreux abus, des abus criants dans l'ordre familial, économique, social, politique. Il aurait pu les condamner expressément, les modifier subitement, les proscrire véhémentement, les supprimer tous immédiatement. Il ne l'a pas voulu. Il a laissé à la persuasion, au temps et à la grâce de son Père, le soin d'assurer le succès de sa réforme. Il a laissé croître l'ivraie à côté du bon grain, et à côté de l'ivraie il a simplement semé le bon grain, les germes qui devaient lever plus tard et produire des fruits, des fruits lents à mûrir, mais abondants et durables. Il a fallu des siècles pour que la puissante vertu sociale du christianisme imprégnât les institutions des peuples, pénétrât les législations et transformât. les mœurs
privées et publiques, pour que s'accomplît cette évolution pacifique qui a abouti à rétablissement d'un ordre social chrétien. La lenteur est le caractère des œuvres de Dieu. L'homme, qui ne vit qu'un jour, veut arriver tout de suite, il est pressé, il n'a pas le temps d'attendre. Dieu, qui est éternel, a le temps d'attendre et d'être patient, il ne se presse pas. Voyez les saints, ces parfaits imitateurs de Dieu et de Jésus-Christ. Comme ils procèdent lentement! comme ilsménagentlalibertéhumaine. C'estune leçon pournous autres, prêtres et laïques, qui voudrions réussir toujours, réussir tout de suite, réussir complètement. Entreprenons avec confiance et courage nos œuvres sociales, mettonsy notre cœur, notre temps et nos forces, et résignons-nous d'avance à ne pas jouir de la moisson, ou à ne récolter que quelques épis. Les insuccès apparents préparent d'ordinaire le succès réel et définitif.
IL La lenteur n'est pas un mal, pourvu qu'elle soit accompagnée de la persévérance. L'essentiel n'est pas de marcher vite, mais de marcher toujours. Les Œ'uvres sociales ne s'accomplissent pas sur la nature matérielle et brute qui obéit instantanément à notre action, mais sur l'humanité qui est libre et qui ne se donne qu'à la longue et après
mille résistances, sur rhumanité qui est imparfaite et qui ne se réforme qu'au prix des plus longs sacrifices. Lorsque la sœur Rosalie remarquait chez les pieuses compagnes qui l'assistaient dans son œuvre quelque découragement, lorsqu'elle sentait leur zèle refroidi par les mécomptes dont étaient trop souvent payées leur charité et la sienne : «0 mes enfants! leur disait-elle, n'accusez pas les pauvres. C'est leur faute, dit le monde ; ils sont lâches, ils sont inintelligents ; ils sont vicieux, ils sont paresseux. C'est avec de telles paroles qu'on se dispense du devoir si strict de la charité. Si nous avions passé par les épreuves de •ces pauvres gens, si notre enfance avait grandi, comme la leur, loin de toute inspirationchrétienne, nous serions peut-être loin de les valoir. » Ces paroles sont pleines de bon sens et de justice. Il faut avoir pitié de la pauvre iiumanité, et l'aimer assez pour ne jamais cesser de l'aimer. Les œuvres de charité et particulièrement les œuvres sociales sont des Œ'uvres de longue haleine. Former les générations de l'avenir, reprendre les substructions ébranlées de la nation, refaire la famille, la profession, la cité, améliorer les hommes et les lois, abolir les vieilles habitudes et en faire contracter de nouvelles, quelle vaste entreprise, quel travail progressif, quelle carrière illimitée ouverte
LES ŒOVRES SOCIALES? 215
à notre activité! Un geste héroïque ne peut pas suffire à résoudre la question sociale. Il faut des préparations, des commencements, des essais, des échecs subis et réparés, des retours en arrière suivis d'élans en avant, des concours qui viennent tantôt décupler les forces de l'apôtre et tantôt les contrarier, des déceptions et des ingratitudes qui avivent le zèle au lieu de l'éteindre... en un mot, il faut de la persévérance.
III. Il faut surtout de la bonté, beaucoup de bonté. Louise-Marie Rochebillard était à la veille de sa première communion. Sa mère lui dit : Demain, tu prieras pour la couturière. L'enfant embrassa l'ouvrière et elle sentit tomber sur son cœur une larme qui ne s'est jamais séchée, et c'est en quelque sorte dans cette première larme de bonté qu'ont germé toutes les œuvres féminines fondées par M"^ Rochebillard, la vaillante syndicaliste catholique de Lyon. Et une autre femme de grand cœur et de grande foi, M"" Marie Frossard, secrétaire générale de la Ligue patriotique des Françaises, dans le journal la Croix du 6 octobre 1908, écrivait ces remarquables paroles qui sont tout un programme : u Je ne sais pas comment chez les hommes se résolvent les questions sociales ; chez les femmes, où le cœur domine l'es-
prit, nous prétendons tout résoudre par la bonté. » Il n'y a pas deux métliodespourrésoudre les questions sociales, lune à l'usage des hommes et l'autre à l'usage des femmes. La bonté est la méthode unique qui réussit également aux hommes et aux femmes. Dans un article de tête du Peuple français du 10 janvier 1909, M. de Mun dépeint l'état d'âme de notre peuple déchristianisé, et il conclut : « Ses défiances, ses emportements, et jusqu'à ses haines, viennent du cœur, et le cœur seul peut les apaiser. C'est là qu'il faut aller, et nul ne peut atteindre un cœur, si, d'abord, il ne donne le sien. Ce don suprême accompli, tout paraît, sinon facile, au moins dicté par un devoir si haut, qu'il devient irrésistible. Car l'effort est naturel à ceux qui aiment. L'amour dompte la révolte de l'esprit, l'attrait du plaisir et la résistance de la paresse. Il fait plus encore : il porte aveclui, dans les sacrifices qu'il impose, desjoies ineffables. Quiconque a voulu servir le peuple le sait : à certains jours, après certaines paroles, devant certains acteS; la poignée de main d'un ouvrier est une récompense sans égale. L'amour du peuple sincère et désintéressé, l'amour pratique des faibles et des déshérités, est ainsi la condition première de l'action sociale. C'est l'essence même du régime chrétien, sa force et sa fécondité. Les
régimes matérialistes ignorent cette source de vie et ils meurent de sécheresse. » M. de Mun écrivait ces lignes au lendemain des élections sénatoriales de janvier 1909, et constatant la déroute méritée des progressistes, il ajoutait : « Le parti qui termine aujourd'hui sa carrière orgueilleuse, inspiré par des doctrines sans âme,' n'a pas su se tournergénéreusement vers le peuple, et le peuple l'abandonne. C'est la leçon de sa chute. » La bonté est une condition essentielle de succès dans les œuvres sociales.
Et cette bonté qui a son siège dans le cœur doit se manifester au dehors dans les procédés. L'attitude, le langage, la cordialité de l'accueil, un intérêt sincère, une bienveillance sans atl'ectation, mais sans contrainte, font plus que de riches fondations, plus que d'abondantes aumônes. Beaucoup de bonnes âmes, prêtes à tous les dévouements, sont souvent très gauches dans la manière d'appliquer leurs louables intentions. On va dans une famille pauvre avec quelques bons de pain ou de viande; on entre chez elle comme en pays conquis; on ne se donne pas, on s'impose. Bonté maladroite. On va dans un patronage; on a le désir de faire du bien, mais on oublie de laisser à la porte ses airs protecteurs et sa condescendance hautaine. Bonté maladroite. On s'occupe
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des miséreux et des malades abandonnés ; mais on ignore les labeurs et les douleurs dont on est directement responsable ; misères du sixième élage, surmenage de l'ouvrière, travail de la veillée et travail de nuit, souffrances du fournisseur qui nous cuit et nous fournit notre pain, etc.. On pratique la charité et on ne fait rien pour diminuer les injustices sociales dont on profite et dont on vit. Bonté maladroite. Un aide ceux qui sont tombés et on délaisse ceux qui sont encore debout. Bonté maladroite. Ne semble-t-il pas que de ce côté, en matière de bonté, notre éducation est loin encore d'être faite et que nous avons tous, prêtres et catholiques, beaucoup à apprendre et à réformer? Améliorons nos méthodes d'activité charitables et sociales dans le sens de la véritable charité chrétienne qui est amour, fraternité et don de soi.
IV. Pour réaliser un tel programme, pour faire réussir et prospérer les œuvres sociales, la simple bonté naturelle ne saurait suffire. 11 faut plus et mieux. H faut le dévouement surnaturel. Dans un très beau rapport, lu au Congrès des OEuvres de Rodez on 1908, sur la formation des hommes d'œuvres, l'éminent supérieur du Grand Séminaire de Versailles, M. l'abbé de la Porte, affirme et
explique en termes très heureux la nécessité du dévouement surnaturel.» Là où ce dévouement existe, dit-il, une œuvre, au sens chrétien du mot, est florissante et féconde. Là, au contraire, oii ce moteur principal est atrophié, rien ne marche et rien ne réussit, y eût-il d'ailleurs les autres conditions extérieures et matérielles du succès, comme : des souscriptions fructueuses, de nombreuses assistances, une brillante réputation... Maintenant le dévouement, c'est-à-dire l'oubli de soi, l'oubli de ses propres intérêts, le mépris de son bien-être, tout cela s'apprend-il et peut-il être l'objet d'une formation? Le grand Maître, en pareille matière, c'est le Maître intérieur, c'est Jésus lui-même, prenant possession d'une âme pour lui apprendre, à l'école de l'Incarnation, de la vie cachée, de la Passion, de la Croix et de l'Eucharistie, que les âmes ne se rachètent que comme s'est opérée une première fois la Rédemption du monde, par les sueurs et les larmes, par la douleur et jusque par le sangl Gomme disait un saint prêtre, les âmes coûtent cher, ^icovame. disait Lacordaire, au déclin de sa vie, devant les enfants de Sorrèze : « Si monépée s'est usée, jeunes gens, c'est à votre service. » Que celui qui veut être apôtre, non en paroles, mais en actes, de la classe ouvrière, se mette donc en présence de Jésus et en face de la
croix; il y trouvera de divines leçons qu'aucune expérience iiumaine ne saurait remplacer ! » Et avec son expérience et sou humilité, le vénéré supérieur ajoute : « A ce point de vue, on peut dire qu'il y a encore quelque chose à faire, dans notre ministère d'éducateurs de la jeunesse laïque ou ecclésiastique... Nous devrions former nos enfants et nos jeunes gens à cette école non diplômée par les hommes, mais quia eu son institution divine au Calvaire : l'écoledu sacrifice. Je mets en fait, par exemple, qu'un vicaire de paroisse, un jeune prêtre directeur de patronage, ne sera jamais vraiment un homme d'œuvres s'il veut en même temps faire des concessions aux usages du monde, cultiver des relations autres que celles de son ministère, et, je lâche le mot qui me brûle les lèvres, s'asseoir assez souvent autour des tables bien servies des bonnes familles de la paroisse. Il faut choisir entre l'apostolat du peuple et la fréquentation des salons. »
Au chapitre xii de son Epître aux Romains, l'apôtre saint Paul leur trace ainsi leur devoir : « Frères bien-aimés, ne vous vengez jamais... Mais au contraire si votre ennemi a faim, donnezlui à manger; s'il a soif, donnez-lui à boire. En agissant de la sorte, vous amasserez des charbons de feu sur sa tète, qui feront fondre la glace
de la haine qu'il a pour vous. Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais venez à bout du mal par le bien. » Restons sur ces belles et grandes paroles. Dans toutes nos œuvres d'apostolat, et particulièrement dans nos œuvres sociales, soyons remplis de l'Esprit de Dieu et agissons virilement. Regardons les âmes, Jésus-Christ et le ciel. Notre faiblesse personnelle est immense. Mais la force divine est intinie. On la puise aux pieds du Crucifix et devant le Tabernacle.