‹ Justice et charitéChapitre 26 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Église catholique n'est pas une institution de philanthropie humaine. Elle estune institution divine qui a pour but premier et immédiat le salut éternel des âmes, et elle met au-dessus de tout les œuvres de zèle qui donnent aux âmes la lumière, la vertu, la grâce, la vie même de Dieu. L'Eglise cependant ne saurait oublier qu'elle doit sanctifier et sauver des âmes qui sont localisées et comme enveloppées dans un réseau de misères corporelles et que sa mission seconde est de créer et de susciter des œuvres de charité pour le soulagement des corps, comme sa mission première est de créer et de susciter des œuvres de zèle pour la régénération des âmes.

Explorons le vaste domaine des œuvres de charité. Et d'abord une question préliminaire se pose,

JUSTICE ET r.H\RITK. — 15.

que nous allons essayer de résoudre. Est-il possible de supprimer la pauvreté? Nous allons entendre là-dessus la réponse des faits, la réponse des utopistes et la réponse de Dieu,

I. Il y a dans l'Evangile un mot qui a été souvent mal compris et qu'il est nécessaire d'expliquer tout de suite. Lorsque les disciples s'indignaient de la prodigalité de Marie-Madeleine versant aux pieds du Maître un vase plein de parfums, Jésus-Christleur répondait par ces paroles : u Pourquoi affligez-vous cette femme? Ce qu'elle vient de faire pour moi est une bonneœuvre. Car vous avez toujours des pauvres parmi vous ; mais moi, vousne m'avez pas toujours. » Jésus-Christ ne promulgue pas une loi, la loi du paupérisme à outrance; il ne faitpas une prophétie, la prophétie de la misère à perpétuité , il constate un fait, le fait du paupérisme qui existait de son temps et dans son pays, qui a toujours existé et qui probablement existera toujours.

Qu'est-ce qu'un pauvre? C'est celui qui manque du pain quotidien, et par le pain quotidien, j'entends tout ce qui alimenle la vie : la nourriture, le vêtement, l'habitation, et, parce que l'homme est essentiellement un être familial, celui-là est pauvre qui manque du pain quotidien pour lui, pour sa femme et pour ses enfants. Or, a-t-on

toujours VU et verra-t-on toujours sous le soleil ce phénomène lamentable de la pauvreté? Oui.

Il y a toujours eu des pauvres. Qu'étaient-ce, dans l'ancien monde, que ces millions d'hommes qui, conduits par Darius et Xerxès, tombaient de la Perse sur la Grèce? C'étaient des armées de pauvres. Qu'étaient-ce, au IV* siècle de notre ère, que ces millions de Barbares qui, conduits par Genséric, Attila, Odoacre, envahissaient l'Empire romain et le mettaient en pièces? C'étaient des armées de pauvres qui venaient chercher sur un sol fertile leur pain quotidien. II y a eu des pauvres avant Jésus-Christ; il y en a eu après Jésus-Christ; il y en a eu chez lès païens et il y en a eu chez les chrétiens. Il y en a eu au moyen âge.

Il y en a aujourd'hui. Voyez de quoi se compose notre société contemporaine : quelques riches, mais en petit nombre; un peu plus de gens aisés, mais pas beaucoup encore; enfin un nombre infini de gens qui n'ont que le strict nécessaire; et beaucoup qui ne l'ont pas, qui sont pauvres. Allez chez les peuples les plus riches; c'est là précisément que la pauvreté abonde, par exemple en Angleterre, en Amérique. Aux Etats-Unis, des milliers de misérables, venus pour chercher fortune, succombent dans les quartiers pauvres sous Tégoïsme des forts, qui ont réussi et qui

triomphent insolemment. La pauvreté est de tous les lieux et de tous les temps.

Il y aura toujours des pauvres. L'humanité passera par hien des états différents ; elle vivra sous des sceptres de toute forme et de toute pesanteur; elle fera des inventions, des révolutions, des transformations successives ; elle introduira dans son sein des améliorations inouïes, bienfaisantes, dignes d'admiration et de reconnaissance. Laissez-la faire, encouragez-la dans ses efforts, dans ses essais, dans ses progrès; mais soyez bien sûrs qu'elle ne supprimera pas la pauvreté. L'humanité est ainsi faite que la pauvreté suinte d'elle comme l'humidité suinte d'un vieux mur. Chaque année l'hiver donne ses neiges, le printemps ses fleurs, l'été ses moissons, l'automne ses fruits, et l'humanité, en toute saison et en tout siècle, donne ses pauvres avec la faim dansles entrailles, des larmes dans les yeux, des prières aux lèvres, des haillons delà tête aux pieds. Il y aura toujours des pauvres Est-ce bien sûr? Oui, parce que les sources de la pauvreté sont immortelles et intarissables.

Tantôt c'est la santé qui manque. Le grand nombre des hommes gagne son pain quotidien par le travail, et certaines maladies incurables, des accidents divers constituent une incapacité de tra-

vaillcr irrémédiable. Ces cas lamentables ne sont pas rares, ils sont très fréquents, et devant ces multitudes d'aveugles, de paralytiques, d'estropiés, de mutilés et d'impotents, tous nos hospices, avec leurs portes ouvertes à deux battants, ressemblent à des coquilles de noix rangées sur le rivage pour recevoir et contenir la mer.

Mais je suppose que d'un coup de baguette magique vous avez supprimé les maladies et les accidents, la pauvreté est- elle parla même supprimée? Non. Tantôt la santé manque, et tantôt c'est le travail qui se dérobe. Encore une source abondante de pauvreté. Qui travaille a du pain, oui, mais le travail n'est-il pas un privilège comme la fortune? Que de bras qui voudraient êtreoccupés et qui ne peuventl'être ! Le chômage prolongé c'estla misère, misère poignante quand l'ouvrier, sans économie le plus souvent, voit souffrir à côté de lui ses vieux parents, sa femme et ses enfants, qui, comme lui et avec lui, vivent au jour le jour. Les maladies, les accidents et le chômage étant éloignés, la pauvreté est-elle à jamais conjurée? Hélas! non.

Voici une troisième cause qui la rend encore possible et souvent inévitable. Cet homme a la force de travailler, et il travaille. Mais le salaire est insuffisant. Ce père de famille gagne trois francs par jour, et il aune femme et cinq enfants àtiouriir.

Cette malheureuse femme est veuve avec plusieurs enfants, et elle gagne vingt ou trente sous en usant son temps, sa vue, ses forces à pousser Taiguille de six heures du matin à neuf heures du soir. Je n'incrimine personne, je constate des faits, et je dis que, dans notre état économique actuel, pas mal de gens sont fatalement voués à la pauvreté,

Et puis, à la pauvreté involontaire et forcée, vient se joindre la pauvreté voulue et coupable. Tel homme a la santé; il a du travail; il a un large salaire; mais il n'a pas de vertu, pas de moralité, pas de tempérance. Encore une cause trop fréquente de pauvreté. Voyez ces maisons de scandale oii les travailleurs viennent perdre leur temps, leur santé, leur salaire dans l'oisiveté, dans la dissipation, dans le jeu, dans la débauche. Comptez, si vous le pouvez, les paresseux départi pris, les vagabonds, les dissipateurs, les joueurs à tout perdre, les débauchés sans respect humain, les enfants abandonnés, les Messalines hors de service et n'ayant pas de refuge... C'est tout un peuple sans cesse agrandi, au sein duquel se développe sans mesure le chancre affreux d'un incurable, d'un indéracinable paupérisme. Atout ce triste monde il faut du pain pour vivre, et il n'en a pas.

Le manque de sajité, le manque de travail, je

manque de salaire, le manque de vertu : voilà les sources de la pauvreté et ces sources sont plus ou moins intarissables dans l'humanité. Quand Tune est tarie dans un endroit, les autres un peu plus loin jaillissent avec abondance. Il y aura toujours des pauvres. Il y en a eu autrefois, il y en a aujourd'hui, il y en aura demain, ainsi l'atteste l'évidence des faits. Est-il possible de supprimer la pauvreté?

II. Les utopistes disent que, si l'on prenait à ceux qui ont trop pour donner à ceux qui n'ont pas assez, on supprimerait la pauvreté, on rétablirait l'équilibre, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. La méthode n'est pas acceptable. L'idée est mauvaise.

L'idée est mauvaise, car il n'est jamais permis de commettre un mal pour arriver à un bien, Godefroy de Bouillon, le sage des sages, le chrétien accompli, était blessé. Pour mieux apprendre à le soigner et à le guérir, les médecins eurent l'idée de blesser un prisonnier musulman et de risquer la vie de cet infidèle pour sauver la vie du chevalier chrétien. Godofroy de Bouillon s'y opposa. Non sîtnl facienda mala ut eveniant bona. Mon voisin est pauvre; je puis et je dois même dans une certaine mesure me dépouiller en sa faveur; mais

personne n'a le droit de me prendre ce qui est à moi pour le lui donner. La propriété individuelle est sacrée. Il n'est pas permis de prendre à ceux qui ont trop pour donner à ceux qui n'ont pas assez.

D'ailleurs, cette méthode violente de supprimer la pauvreté, outre qu'elle est illégitime, serait inefficace et sans résultat. Les riches sont très peu nombreux; vous leur otez une portion de ce qu'ils ont pour donner à l'immense nombre de ceux qui n'ont que le nécessaire ou moins que le nécessaire. Allez-vous améliorer le sort des pauvres en leur partageantles biens des riches? Non, vous ne procurerez à aucun le bien-être et vous détruirez chez tous l'ardeur à produire. En tarissant la richesse, vous tuerez le travail etl'émulation, et, après avoir établi une égalité mécanique qui durera à peine quarante-huit heures, vous aurez la douleur de voir sévir partout une pauvreté beaucoup plus intense. Vouloir universaliser la richesse et supprimer la pauvreté est un rêve qui ne tientpas debout. Chez quelques-uns, ce rêve est généreux, et il importe de les éclairer. Disons à ces hommes sincères qu'ils, se trompent et que leurs espérances sont destinées à échouer dans la déception. Mais chez d'autres, chez la plupart, ce rêve n'est qu'un moyen malhonnête de se rendre populaires. Ils ne sont pas les serviteurs, mais les exploiteurs du

peuple. Ils cherchent à mettre dans leurs mains le dangereux inslrumentde la multitude. Démasquons ces malCaiteurs publics. Ne craignons pas de leur dire qu'ils sont des criminels et qu'ils préparent sciemment la décadence sociale et la ruine universelle. Diminuer la pauvreté, oui, c'est possible et c'est nécessaire, et nous verrons ce qu'il y a à faire pour cela; mais la supprimer en prenant à ceux qui ont trop pour donnera ceux qui n'ont pas assez, ce serait injuste, et ce n'est pas possible. Il y a eu des pauvres; il y en a aujourd'hui; il y en aura toujours. Essayons de nous expliquer ce douloureux mystère de l'histoire humaine, en entendant là-dessus la réponse de Dieu.

III. A première vue, la pauvreté est un phénomène scandaleux, un phénomène qui semble accuser et mettre en défaut la Providence. Depuis l'aigle et le lioa qui chassent dans les déserts jusqu'à l'insecte qui butine dans la corolle d'une fleur, tout être ici-bas mange à sa faim et boit à sa soif. L'homme fait exception. Il manque quelquefois du nécessaire. Il manque du pain quotidien. Il est pauvre. Pourquoi cela? Pourquoi ce phénomène affligeant? Voici quelques-unes des raisons qui expliquent le mystère de la pauvreté.

1° La pauvreté est un lien social. Elle est voulue

de Dieu, comme l'inégalité des conditions, pour établir entre lliomme et riiomme ce constant échange de rapports et de services qui est le lien le plus puissant de la famille humaine.

2° La pauvreté est une occasion de pratiquer les plus hautes vertus. Elle est bonne à qui la secourt et meilleure à qui la subit. En privant le plus grand nombre des hommes de la richesse, elle les affranchit de la plus redoutable des tentations. En forçant le riche à venir au secours de l'indigence, elle fait pratiquer la justice, la charité, la bienveillance, le détachement. Elle procure au pauvre une moisson de mérites, quand elle est bien acceptée.

3° Quelquefois la pauvreté est un châtiment et quelquefois elle est une épreuve. La pauvreté coupable est le châtiment du vice, et bien loin d'accuser la Providence elle la venge, elle atteste la justice de Dieu qui, dès ce monde, attache la punition à la faute. La pauvreté innocente est l'épreuve de l'homme qui retrouvera dans une vie meilleure la compensation des souffrances de la vie présente. « La religion chrétienne, dit Thiers, exerce sur le monde une domination continue, et elle la doit entre autres motifs à un avantage que seule elle a possédé entre les religions. Cet avantage savezvous quel il est? C'est d'avoir seule donné un sens

à la douleur. Aussi, tandis que le paganisme n'a pu supporter un moment l'examen de la raison humaine, le Christianisme dure après que Descartes a posé le fondement de la certitude, après que Galilée a découvert le mouvement de la terre, après que Voltaire et Rousseau ont renversé les trônes. Et tous les politiques sages souhaitent qu'il dure. » Ces paroles de Thiers tombent comme un soufflet sur la joue des politiques idiots et sectaires qui travaillent à la destruction de l'idée chrétienne.

Page 1