CHAPITRE II
Est-il possible de supprimer la pauvreté? Non, avons-nous dit, cela n'est pas possible. 11 y aura toujours des pauvres. Les sources de la pauvreté sont intarissables et éternelles. Est-ce à dire qu'il n'y a rien à faire, qu'il faut se croiser les bras et abandonner l'humanité à son triste sort? Nullement. Il est possible de diminuer la pauvreté, et nous allons voir comment.
I. Cela s'est fait dans le passé. Le sort de l'espèce humaine s'est amélioré depuis deux ou trois siècles, surtout depuis cinquante ans. Ilyaquelques siècles, les moyens de l'agriculture, ceux du commerce qui la supplée quand les saisons lui ont été contraires, étaient tellement insuffisants que les disettes emportaient des milliers et des milliers d'hommes. Des quantités innombrables de malheureux périssaient de faim sur les routes ou sur les places publiques. On ne voit plus cela au-
joiird'hui. Le vivre est plus assuré qu'autrefois. — Il y a eu aussi une amélioration sensible dans le logement, dans le vêtement. Je ne veux pas dire que le mal a disparu de ce monde. Non, il reste sur les épaules de Thumanité une part considérable de misère. Ce fardeau a déjà été allégé; il est possible de l'alléger encore ; le travail est plus actif et plus fécond, l'intérêt des capitaux est descendu de six pour cent à trois pour cent, certains objets de consommation ont diminué de prix, le salaire de l'ouvrier s'est accru... Voilà des progrès qui nous disent qu'il est possible d'améliorer l'avenir, comme il a été possible d'améliorer le passé. Quels que soient les progrès de la médecine, vous n'arriverez jamais à supprimer les maladies; mais vous pouvez cependant et vous devez espérer qu'on arrivera à les mieux connaître, à les mieux soigner et à les mieux guérir. Ainsi en est-il de la pauvreté. On ne peut pas la supprimer; mais on peut et on doit la diminuer.
Comment la diminuer? La question est délicate. Essayons de la débrouiller. Les sources de la pauvreté sont multiples; il faut donc aussi que les remèdes soient multiples. Tantôt la pauvreté vient de l'inconduite; guérissons-la par des œuvres de moralisation. Tantôt la pauvreté vient d'un état social mal arrangé, déséquilibré, inique; guérissons-
la par des œuvres dejustice. Tantôt la pauvreté vient de la malchance, d'accidents dont personne n'est responsable; guérissons-la par des œuvres de charité. Voilà les trois grands remèdes qui doivent guérir, ou du moins diminuer la pauvreté. Un seul serait insuffisant; deux seraient insuflisants; il faut employer les trois ensemble, les employer simultanément et courageusement. Entrons dans quelques détails.
11. 11 faut diminuer la pauvreté par des œuvres de moralisation. Souvent la pauvreté naît de l'immoralité, de l'ivrognerio, du jeu, du luxe, de la paresse, de la débauche sous toutes les formes. Tel mendiant à qui vous jetez une obole va l'échanger contre une liqueur abrutissante qui le dégrade corps et àme. Tel indigent à qui vous faites la charité en profite pour se dispenser de la loi du travail et de l'effort. Tel homme qui languit dans la misère est malheureux par sa faute; il est la victime de son inconduite. D'oii il suit que, pour remédier efficacement à la pauvreté, il faut de toute nécessité remonter à sa cause et latleindre dans ses racines.
Il faut moraliser le pauvre. Gomment? t*ar l'école? Ne nous faisons pas illusion. On a pensé et on a dit que^ pour rendre un homme vertueux,
il suflisait de lui apprendre à lire, à e'crire et à compter, que l'école devait guérir toutes les maladies, soulager toutes les misères et prévenir toutes les indigences. C'est une pure plaisanterie: 1° l'école ne s'adresse qu'à l'enfance et son action finit à l'heure même où les besoins du peuple commencent ; 2° l'école par elle-même et isolée de la religion, récole neutre et sans Dieu peut bien atteind re l'esprit et lui donner un peu de science ; elle est impuissante à atteindre les cœurs et à les façonner. Savoir lire est souvent une occasion d'immoralité, parce que c'est souvent une occasion de lire ce qu'il y a de plus démoralisateur. Et, de fait, si l'on consulte les statistiques de la justice criminelle, on voit que la progression du nombre des jeunes détenus suit parallèlement le progrès du nombre des écoles.
Pour diminuer la pauvreté, il faut moraliser le pauvre. Comment? Par la loi? Hélas! on a fait des lois contre l'ivrognerie, des lois contre le luxe, des lois contre le jeu , des luis contre la paresse, des lois contre la débauche, des lois contre tous les vices! Nous ne disons pas que les lois sont inutiles. Nous disons qu'elles sont insuffisantes. Elles sont fondées sur les mœurs d'un peuple, elles ne les suppléent pas. Jamais la contrainte et la force légale ne sauraient remplacer la persuasion et la cons-
cience. Pour moraliser, il faut autre chose que la loi, autre chose que l'école.
Il faut la religion, l'Eglise, le sacerdoce catholique. Le prêtre est un puissant agent de moralisation. Il éclaire les esprits et il touche les cœurs. Il a sur ses lèvres une doctrine infaillible, précise, consolante ; il prêche les droits, les devoirs, les divines espérances. Il a dans sa main la Croix, l'Évangile, l'Eucharistie, c'est-à-dire la lumière, l'exemple, la force. Il a dans son cœur la sublime charité. Il sait consoler l'affligé, le visiter, souff'rir son ingratitude, ses résistances et ses mille défauts, avec une patience que rien ne lasse. Libre de tous les soins de la famille et de tous les soucis de la richesse, il met sa vie à la disposition de ses frères. Recruté à la fois dans les rangs supérieurs et dans les rangs inférieurs de la société, également honoré de tous à cause de son caractère, il est l'intermédiaire naturel entre le riche et le pauvre, et par ses origines autant que par ses fonctions, il est le plus apte de tous à faire accepter la morale évangélique, à soulager la pauvreté et à la diminuer. Et puis il discerne l'indigence véritable de l'indigence simulée. Il est initié aux secrets des âmes, aux secrets des familles, à la cause de leur misère, à l'étendue de leurs besoins, à la nature des vrais remèdes. Il sait accom-
pagner son offrande d'un bon conseil, d'un mot de Dieu, d'une parole du ciel, guérir les maux de l'àme en même temps que les mots du corps, inspirer des habitudes d'ordre, de tempérance et d'économie. Par ses mains, l'aumône est moralisatrice autant que bienfaisante. Vous voulez diminuer la pauvreté. C'est bien. Vous voulez vous passer de Jésus-Christ. C'est mal. Tout ce que vous faites pour le pauvre sans Jésus-Christ ne fera qu'élargir ses convoitises, son orgueil et son malheur. Comment diminuer la pauvreté? Par des œuvres de moralisation animées de l'esprit chrétien.
111. Cependant il ne suffit pas de moraliser. 11 faut diminuci' Ja pauvreté par des œuvres de justice. La pauvreté ne vient pas toujours de l'immoralité, et il serait vraiment plaisant, il serait cruel de dire : moralisons le peuple et il n'y aura plus de pauvres. Non, cela ne suffit pas, c'est le tiers seulement de notre devoir. Souvent la pauvreté naît des injustices sociales, d'un état économique mal équilibré qui ne tient pas suffisamment compte des droits des petits et des faibles. Tantôt le travail manque, et l'absence de ti'avail amènela faim et la misère. Tantôt le travail est mal rétribué, et si le salaire nourrit l'ouvrier, il ne nourrit
JUSTICK ET CIIAKITÉ. — 10.
pas sa famille. Tantôt le travail est excessif, et, en ruinant les forces du travailleur, il le voue lui et les siens à une pauvreté fatale et précoce. Il est écrit que l'homme doit gagner son pain à la sueur de son front, que c'est par le travail que Ihomme doit chasser la pauvreté. Or souvent le travail est absent, ou il est excessif, ou il n'est pas suffisamment rétribué, et la pauvreté se présente sur le seuil, menaçant des mômes souffrances le père, la mère et les enfants ! Que faire? Suffit-il de dire : Moralisons? Non, ce serait une ironie par trop cruelle. Suffit-il de dire : Faisons l'aumône? Non. Il y a autre chose à faire. La charité complète la justice, mais ne la remplace pas.
Faisons des œuvres de justice. Sans vouloir renverser l'ordre social, parce qu'il est imparfait, tâchons de l'améliorer et de le rendre moins imparfait. Dans la mesure du possible, rendons le travail accessible à tous. N'imposons pas aux forces humaines un labeur qui les écrase et les dépasse. Faisons en sorte que l'ouvrier, par un gain raisonnable, trouve dans son travail la compensation de ses sueurs et le moyen de vivre. Rendons-lui le jour de repos auquel il a droit. Il a droit à un jour de repos sur sept ; ceci lui est garanti par Dieu même, et personne au monde ne peut abroger cette charte divine qui affranchit le travailleur, qui sauve
son àme et son corps. Priver l'ouvrier de son dimanche, c'est une grosse injustice sociale, et une société est en état de péché mortel, quand elle viole ou laisse violer impudemment la loi sacrée du repos hebdomadaire. Je ne veux pas revenir ici sur les œuvres de justice, dont j'ai longuement parlé et qui sont nécessaires et possibles; je rappelle seulement qu'il y a quelque chose à faire, qu'il importe de répartir plus équitablement les charges sociales et de viser sans cesse au perfectionnement social. Le stationnement, c'est la mort. Pour diminuer la pauvreté, ajoutons aux œuvres de moralisation des œuvres de justice.
IV. Est-ce tout? Non, pas encore. Il faut diminuer la pauvreté par des œuvres de charité. Vous aurez beau multiplier les œuvres de moralisation et les œuvres de justice, vous n'établirez jamais ici-bas le règne universel de la vertu et de l'équité; il restera toujours des vices et des injustices qui engendreront la pauvreté. Que faire? Se croiser les bras, gémir et s'abstenir? Non. Il faut faire appel à la divine charité et lui demander de réparer les brèches sans cesse renaissantes d'un mur qui tombe toujours. La charité répare.
Elle complète. Je suppose un peuple très moral et un état social très équitable, il restera encore
immensément à faire. Car la pauvreté ne naît pas seulement de l'immoralité et des injustices sociales. Elle naît encore de la malchance, de mille accidents dont personne n'est responsable ; elle nait de rinfirmité, de la maladie, de la démence, de la vieillesse; Souvent elle assiège de pauvres enfants dès leur berceau, et on hérite de l'indigence comme on hérite de l'opulence. Même quand nous aurons fait de notre mieux, quand nous aurons puissamment moralisé les classes populaires, quand nous aurons doublé les salaires par des moyens légitimes et diminué des trois quarts le prix des choses nécessaires à la vie, il restera sur notre chemin d'immenses et multiples infortunes, et en présence des gémissements immortels et incessants de la pauvre humanité, il faudra multiplier à l'infini les œuvres de charité. La charité gardera dans le monde sa place royale et son rôle indispensable. Ne disons pas de la justice et de la charité que l'une peut remplacer l'autre et que celle-ci est supérieure à celle-là. Mais non. Elles sont toutes les deux nécessaires, et, pour diminuer la pauvreté, il importe de recourir simultanément à des œuvres de moralisation, à des œuvres de justice et à des œuvres de charité.