CHAPITRE XII
Nous n'aurions qu'une idée médiocre et très fausse de la charité chrétienne, si nous pensions que l'Eglise ne s'occupe que des besoins matériels de l'humanité. L'Eglise voit les choses de plus haut et son regard descend plus profondément dans notre nature si riche et en même temps si pauvre. Il est une charité que l'on peut appeler intellectuelle et qui s'adresse à notre intelligence pour l'éclairer, pour l'enrichir, pour la transfigurer dans la lumière et dans la science. L'enseignement est une charité, et d'abord l'enseignement supérieur qui est appelé à rendre de si éminents services à la jeunesse, à la religion et à la société.
Le haut enseignement forme la jeunesse; il s'adresse aux classes influentes, à l'élite des esprits; il porte son effort dans le domaine des principes, là où s'élaborent les doctrines et d'oi^i partent les grands courants d'opinion. Ce sont
les idées qui mènent les faits, et c'est l'enseignement supérieur qui crée les idées. Aussi l'Kglise a-t-elle été toujours très ardente à le distribuer. Elle a pratiqué magnifiquement la charité intellectuelle.
I. Dans le passé, l'Eglise a déployé un zèle infatigable pour l'érection des universités. Tous les foyers de savoir qui ont éclairé le moyen âge ont été son œuvre. Dès que la foi prenait possession d'un empire, l'Eglise se hâtait d'y installer l'enseignement supérieur.
L'Université de Paris date de l'année 1200, au moment même où s'ouvre le grand siècle de saint Louis. Philippe-Auguste lui donne son premier acte de naissance. Le pape Innocent III la consacre par deux bulles célèbres et la prend sous sa protection magistrale. Et savez-vous combien elle compte d'écoliers? De 46 à 20.000. C'est à son Université que Paris doit d'être devenue, au moyen âge, la capitale intellectuelle de l'Europe chrétienne, et c'est à la Papauté, en premier lieu, que Paris a été redevable de son Université.
Et puis, autour de l'Université de Paris, mère et maîtresse de toutes les écoles françaises, rayonnaient vingt-trois universités provinciales, parmi lesquelles se distinguaient spécialement celles
d'Orléans et de Toulouse. Et au-dessous de ces grands établissements, 562 collèges, tenus par des cardinaux, des évêques, de simples prêtres, quelquefois par des familles seigneuriales, donnaient l'enseignement secondaire à plus de 72.000 élèves. Trente-six de ces collèges étaient établis dans l'enceinte même de la capitale. Que dites-vous de ces chiffres ? Vraiment ceux qui accusent l'Eglise d'obscurantisme ne sont que de faux déclamateurs et de sinistres farceurs, ou ils ne savent pas un mot d'histoire, ou ils outragent sciemment la vérité. Dans un cas comme dans l'autre, leur témoignage est nul.
C'est d'ailleurs dans toute lEurope que l'Eglise a fondé des universités, à l'imitation de celle de Paris. Rien n'est plus curieux que cette floraison universelle de l'enseignement supérieur. Du xii" au xvi*" siècle, sur toute la surface de l'Europe, l'Eglise allume des foyers de science; elle ouvre à l'élite des intelligences des asiles studieux où toutes les branches du savoir humain, théologie, philosophie, jurisprudence, médecine, littérature, sont cultivées avec une égale ardeur. Elle érige, elle enrichit, elle discipline, elle gouverne ces universités si nombreuses et si florissantes, qui ont les papes pour protecteurs, les saints pour maîtres, la chrétienté pour auditoire. Au nom des
faitslesplus authentiques etles plus incontestables, j'affirme que l'Eglise clans le passé n'a pas été au-dessous de sa mission, qu'elle n'a pas mal administré le patrimoine de l'esprit humain, et que l'enseignement supérieur n'a eu qu'à se louer de sa bienfaisante tutelle. J'affirme que l'Eglise et l'enseignement supérieur sont faits pour se comprendre et pour marcher ensemble, et qu'on ne peut pas séparer ce que Dieu et les siècles ont si intimement uni. J'affirme que partout où renaît l'Eglise, aussitôt elle demande à fonder, et elle fonde l'enseignement supérieur, aussitôt elle se met à enseigner la philosophie pour la préserver des écarts de l'orgueil et lui faire accepter le joug de la foi, l'histoire pour la dégager des erreurs et des mensonges qui la déshonorent, la littérature pour lui faire chanter le vrai, le bien et le beau, les sciences mathématiques, physiques et naturelles pour les rapporter à Dieu leur auteur.
II. 11 est facile de voir comment elle a procédé dans le passé, en constatant où en était l'enseignement supérieur en 1789, à la veille de la Révolution. Déjà à la fin du xv" siècle, à la veille du protestantisme, la France à elle seule comptait déjà dix-sept universités. A la fin du xvni" siècle, à la veille de la Révolution, elle en compte vingt-trois.
parmi lesquelles se distinguent spe'cialement celles d'Orléans et de Toulouse. L'Université d'Orléans était très célèbre, on y venait de partout. Dans l'espace de 250 ans, 13.000 étudiants allemands ont quitté leur patrie pour venir étudier à l'Université d'Orléans notre langue, le droit civil et le droit romain. Et nous l'avons dit, au-dessous des 23 universités provinciales, 562 collèges donnaient l'enseignement secondaire à plus de 72.000 élèves.
Et puis, ce qui est de nature à nous surprendre davantage encore, c'est la large gratuité de l'enseignement supérieur et secondaire avant la Révolution. Rien qu'à l'Université de Paris, il y avait 619 bourses créées par le clergé pour les étudiants pauvres. Dans un rapport présenté au roi Louis-Philippe, en 1842, sur l'instruction secondaire, Villemain, alors ministre de l'Instruction publique, constate qu'avant 1789, sur 72.000 élèves, plus de 40.000 bénéficiaient de la gratuité entière ou partielle. Et il ajoute qu'alors l'inslruction était beaucoup plus accessible qu'aujourd'hui aux classes moyennes ou pauvres. Retenez cet aveu. La charité chrétienne, l'Eglise avait créé avant 1789 un capital suffisant à l'entretien et aux frais d'études de 40.000 boursiers pour l'enseignement secondaire.
On entend dire quelquefois que la Révolution a
LA CHARITE INTELLECTDELLE li'é'.i
inventé et fondé le haut enseignement. C'est une légende qui est fausse, archi-fausse. Quand vint la Révolution, que fit-elle? Elle supprima tout l'ancien personnel de l'enseignement; elle aliéna tous les biens immeubles des anciennes écoles. Des 2t universités qui existaient alors 23 disparurent ; une seule resta, celle de Strasbourg, parce qu'elle était protestante. Les 562 collèges de France, oii plus de 72.000 élèves recevaient l'instruction secondaire, furent tous spoliés et fermés, et les professeurs qui les desservaient mis dans l'alternative de l'apostasie ou de l'exil. Voilà l'histoire. L'impartiale histoire nous dit qu'à travers vingt siècles l'Eglise a ouvert partout à l'enseignement supérieur de magnifiques établissements, et ces établissements, ce n'est pas l'Eglise qui les a fermés ; ces foyers de science, ce n'est pas l'Eglise qui les a éteints.
III. Au sortir de la Révolution, l'Eglise s'est aussitôt remise à l'œuvre pour reconstruire ce qui avait été abattu. Elle a dû d'abord repeupler le sanctuaire et donner au peuple des pasteurs à la place de ceux qui avaient péri. Elle n'a pas pu tout de suite, malgré ses désirs, créer des docteurs et des universités. Elle est allée au plus pressé. Mais peu à peu, au fur et à mesure que
le temps le lui a permis, elle a pris en mains la cause de l'enseignement. Vers 1830, elle a d'abord obtenu la liberté de l'enseignement primaire, et elle a couvert la France d'écoles religieuses. En 1850, sous la poussée de l'opinion publique, elle a conquis la liberté de l'enseignement secondaire. Enfin, en 1875, on lui a octroyé la liberté de l'enseignement supérieur, et, bien que, depuis, cette liberté ait été restreinte par beaucoup d'entraves, l'Eglise s'en est emparée, et, autant que cela est possible, elle s'en sert pour ramener la foi dans les hautes sphères du savoir. Il est intéressant de voir l'Eglise, au milieu des luttes contemporaines, appliquée et en quelque sorte acharnée à l'œuvre de l'enseignement supérieur.
En Amérique, elle vient de créer et elle possède des universités à Québec-Montréal, à Washington, à Saint-Louis du Missouri, à Santiago du Chili. Elle se demande comment elle pourra bientôt donner au Japon qui se civilise le haut enseignement. Elle a en Suisse l'Université de Fribourg. Elle a en Asie l'Université de Beyrouth. Elle vient d'obtenir en Irlande la fondation de l'Université de Dublin. En Espagne et en Italie, elle ne donne pas encore l'enseignement supérieur ; mais elle s'y prépare et elle finira par y arriver.
En Belgique, l'Université de Louvaina pris nais-
sance on 1834. Elle a eu des débuts assez diffi-
elles. Pendant trente ans son existence a été obscure et traversée. C'est seulement dans les trente dernières années qu'elle a pris son développement et révélé sa vigueur. Aujourd'hui ses anciens élèves sont partout. Ils se sont fait une place prépondérante dans leurpays. Ce n'est point à lafaveurqu'ils doivent leurprimauté,carils étaient entrés dans la vie sous la domination de leurs adversaires. Mais ils se sont imposés par leur mérite. Et dans ces positions noblement conquises, ils ont fait entrer, avec leurs principes, leurs croyances, leurs vertus, et par là ils ont préparé et finalement remporté la victoire. Pourquoi les catholiques belges ont-ils pu conquérir la liberté et le pouvoir? Tous ceux qui ont étudié l'histoire de ce pays vous diront que la cause de ce grand succès doit être cherchée dans le développement de l'Université de Louvain. L'Eglise reprend donc vigoureusement dans le présent ses traditions et ses habitudes du passé. Sur tous les points du monde, elle travaille à la diffusion de l'enseignement supérieur.
IV. En France, depuis 1875, elle n'est point restée inactive. Sans doute on a voulu peut-être trop faire d'un seul coup, et une seule université
catholique très puissante eût suffi pour, commencer. Il faut dire aussi que les catholiques français n'ont pas assez compris leur devoir. Après avoir procuré à leurs fils pour les années de collège un milieu chrétien, ils oublient trop souvent de les envoyer à nos Facultés supérieures, lesquelles se trouvent par là privées des ressources pécuniaires et des élèves qu'elles devraient avoir. Malgré ces causes de faiblesse et d'infériorité, nos Instituts catholiques ne font cependant pas trop mauvaise figure dans la nation.
Ils n'ont que trente ans d'existence, et déjà ils possèdent un corps professoral éminent. Les élèves, il est vrai, sont beaucoup inoins nombreux que dans les établissements officiels. Si toutes les familles qui forment la clientèle naturelle des collèges catholiques continuaient leur confiance aux Facultés qui en sont le prolongement, celles-ci auraient une population scolaire très abondante. Cela doit venir. Cela viendra.
11 faut beaucoup d'argent pour faire vivre et prospérer renseignement supérieur catholique. On en a déjà trouvé. On en trouvera encore davantage. On en trouve bien pour les œuvres de charité matérielle, qui n'ont qu'un but de salut individuel. On doit en trouver aussi et surtout pour les grandes œuvres d'intérêt social, telles que
le haut enseignement catholique, d'où dépendent la direction du mouvement intellectuel, l'orientation des idées et hi formation du cerveau du pays. L'enseignement supérieur catliolique coûte cher. Qu'importe? Il est nécessaire; il répond à un besoin. Voyez ce que fait l'Etat. Il prend jusqu'à 300.000 francs dans la poche des contribuables pour doter un observatoire d'une lunelle afin que la France ne descende pas au dernier rang des nations civilisées. 11 n'a pas tort. Ainsi doivent agir les catholiques. L'enseignement supérieur mérite les plus grands, les plus héroïques sacrifices. Les services qu'il rend à la société et à la religion sont immenses. Nos universités catholiques françaises sont loin d'être arrivées à leur plein développement. Ne nous en étonnons pas trop. Des œuvres de pareille importance ne se fondent pas en un jour, ni même en trente ans. Js^os admirables universités du moyen âge ont mis des siècles à s'établir, comme nos admirables cathédrales à se construire. Il faut une longue suite d'années pour que le gland produise le chêne, et pour que le chêne devienne un grand arbre. Ne soyez pas surpris si, en un temps relativement bien court et au milieu de difficultés sansnombre, nos Facultés ont progressé lentement. Comprenons de mieux en mieux leur importante
mission et travaillons de plus en plus à leur prospérité. L'œuvre est doublement intéressante. Elle est à la fois patriotique et religieuse. Elle émane du génie et du cœur de la sainte Eglise. Elle est la plus éclatante manifestation de la charité intellectuelle catholique.