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CHAPITRE XIII

LA C HABITÉ INTELLECTUELLE (Suite)

L'Église depuis vingt siècles pratique magnifiquement la charité intellectuelle. Elle répand à profusion l'enseignement supérieur. Elle fait plus et mieux encore. L'enfant du peuple est sacré comme l'enfant du riche, et il adroit comme lui à la lumière. L'enseignement populaire est une des plus hautes nécessités de l'ordre social. L'Eglise n'a jamais cessé de pourvoir à cette nécessité. Toujours nous la voyons distribuer l'enseignement populaire avec autant d'ardeur que renseignement supérieur. Sa charité intellectuelle porte la lumière dans les plus hasses vallées comme sur les plus hauts sommets.

I. « C'est l'honneur de l'enseignementchrétien, dit Ozanam, d'avoir aimé les hommes plus que la science, d'avoir ouvert à deux battants les portes de l'école. L'Église à fondé l'instruction primaire, elle l'a voulue universelle et gratuite, en ordonnant que le prêtre de chaque paroisse apprît à lire aux

petits enfants sans distinction de naissance, sans autre récompense que les promesses de l'éternité. » Cette affirmation ostd'un homme qui savait ceqn'il disait, qui avait étudié la question de très près en compulsant les vieilles archives de l'histoire. Faisons nous-mêmes une excursion rapide dans le passé.

Dès les premiers siècles nous voyons l'Eglise préoccupée des humbles et des petits, avant même d'otlrir son appui et ses lumières aux puissants d'icibas. Jésus-Christ lui a dit : « x\llez, enseignez. » Et, fidèle à son mandat, elle distribue à tous la double clarté de l'Evangile et de l'instruction humaine. Au II'' et au m" siècle, on voit des écoles et des bibliothèques auprès des églises. Au iv" et au v^ siècle, des écoles rurales et populaires sont fondées par les décrets authentiques des conciles. Au vi" siècle, dit Guizot, l'Ordre de saint Benoit fonde dans les Gaules de nombreux monastères, et chacun de ces monastères devient une école pour les classes populaires, et Guizot prouve cette assertion avec des noms propres, des chiftres, des documents incontestables. Au xiii'^ siècle, l'enseignement populaire semble un fait général, tant sont nombreux les conciles qui prescrivent aux évêques et aux curés de veiller à l'instruction de la jeunesse.

Voici Charlemagne, un puissant homme de

guerre, un génie organisateuretcivilisateurdepremier ordre : il veut que chaque abbaye entretienne une école oii les enfants puissent apprendre la lecture, l'écriture et le calcul. Il multiplie les conciles pour établir partout l'instruction primaire. En vingt ans, il réunit trois fois à Aix-la-Chapelle les évêques de son vaste empire, en vue de cette capitale atlairo. Sous cette impulsion, prêtres, religieux et évoques se mettent à l'œuvre. On a retrouvé il n'y a pas longtemps un fameux mandement publié en 797 par Théodulphe, évoque d'Orb-ans. Il y est dit : « Que les prêtres des bourgs et des villages tiennent des écoles. Et si un fidèle veut leur confier ses enfants pour leur faire apprendre les lettres, qu'ils ne refusent pas de les accueilliret de les enseigner, au contraire qu'ils mettent la plus grande charité àlesinstruire. En s'acquitlantdecette lâche, ils ne demanderont pas de salaire et n'en accepteront pas, excepté ce que les parents voudront bien leur olfrir spontanément comme marque de reconnaissance. » Les écoles établies par Théodulphe au VHi* siècle étaient gratuites. Ceux donc qui vantent la moderne gratuité de l'enseignement auraient tort de crier au prodige. Dès le viii' siècle, l'Eglise distribuait l'enseignement populaire sans demander un sou à personne.

Du xii^ siècle à la Hévolulion, les largesses de

l'Eglise envers les enfants du peuple se continuent et s'accentuent d'âge en âge. En 1179, au troisième concile de Latran, le pape Alexandre III prescrit qu'un maître sera établi dans toutes les cathédrales pour les écoliers pauvres. Pendant tout le moyen âge nous voyons les contrats d'apprentissage et de tutelle demander pour le pupille et l'apprenti la fréquentation des écoles et les moyens de s'instruire selon sa condition ; nous voyons cette clause stipulée pour de simples domestiques et pour des valets de ferme. Au xvi" et au xvii' naissent une multitude de Congrégations enseignantes pour l'un et l'autre sexe : les Ursulines, la Congrégation de Notre- Dame, les Filles de la Charité, les Filles de la Sagesse, les Frères des Ecoles chrétiennes. Le concile de Trente, cinquième session, entre dans les plus minutieux détails pour promouvoir l'instruction populaire. Le séminaire de Saint-Sulpice communique la même impulsion à tout le clergé de France. « Pour moi, écrit alors iM. Bourdoise à son saint ami M. Olier, pour moi, je le dis du meilleur de mon cœur, je mendierais de porte en porte pour faire subsister un vrai maître d'école, et je demanderais, comme saint François-Xavier, à toutes les universités du royaume des hommes qui voulussent bien, non pas aller au Japon ou dans les Indes prêcher les intidèles, mais aller dans les

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écoles de paroisses tenues pour les pauvres ; c'est là l'unique moyen de détruire les vices et d'établir la vertu, et je défie tous les hommes ensemble d'en trouver un meilleur. » Ces devoirs de l'Église de France furent largement exaucés. Les Frères des Écoles chrétiennes, en particulier, vinrentau-devant des enfants du peuple, et la Révolution elle-même, constatant leurs services, inscrivit dans le préambule de la loi du iSaoût 1792 : « LesFrères ont bien mérité de la Patrie. » Depuis on les a méconnus et chassés. Qu'importe? L'ingratitude ne supprime pas le bienfait, au contraire, elle le rend plus visible et plus méritoire, et il reste surabondamment prouvé que l'Eglise, dans le passé, a distribué largement l'enseignement populaire.

IL On a dit cependant que l'instruction n'existait pas avant 1789. Cette assertion est aussi futile que méchante. Voici d'abord un fait. Au xviii' siècle, toute paroisse un peu populeuse, en France, avait son école; on se plaignait même du trop grand nombre d'écoles. Or, quand on songe que le nombre des paroisses avant la Révolution était beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui et que presque partout il y avait un maître d'école, on reste stupéfait de l'audace ou de l'ignorance de ceux qui viennent nous dire qu'avant

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1789 l'instruction était réservée à quelques privilégiés de la naissance ou de la fortune. Voulezvous des chiffres, ? sous Louis XV, il y avait à Paris 160 écoles de garçons et 157 écoles de filles dans lesquelles le personnel enseignant était rétribué par les parents et les élèves. 11 y avait en outre 95 écoles gratuites pour les deux sexes. Si l'on tient compte que Paris a maintenant trois millions d'habitants, tandis qu'il n'en avait que 600.000 sous Louis XV, on verra que la proportion du chiffre des écoles est à l'avantage de l'époque de Louis XV. Voulez-vous des témoignages non suspects? Entendez Taine. «Avant la Révolution, dit-il, les petites écoles étaient innombrables. Il y avait, avant 1789, vingt-cinq mille écoles primaires, fréquentées et efficaces, qui ne coûtaient rien au Trésor, presque rien aux contribuables, très peu aux parents. Il y avait au moins 900 collèges (environ 300 de plus qu'aujourd'hui) comptant 72.000 élèves. Il yavait40.000 boursiers, tandis qu'aujourd'hui nous en avons à peine cinq mille. » Mais alors, comment expliquer que mon grand-père ne savait pas lire? C'est qu'il a été élevé pendant ou après la Révolution. Il n'y avait plus d'instruction publique à cette époque, et il en fut ainsi pendant presque quarante ans. Elle ne fut sérieusement organisée que par la loi de 1833.

Il y avait dans lescollèges, avant 89, 72.000 élèves, mais en 1800 il n'y en avait plus que 7.000. Et ce n'est pas seulement Taine, c'est encore Portails, Villemain, tous les hommes compétents qui sont unanimes à nous dire que la Révolution tua l'instruction en prenant les biens du clergé, qui faisaient vivre les écoles. La Révolution, après avoir démoli, ne reconstruisit rien. L'Empire se mit à l'œuvre de la reconstruction, puis la Restauration, puis la Monarchie de Juillet, puis les divers gouvernements qui se succédèrent ; et, à mesure qu'ils ouvrirent une nouvelle école, les courtisans du pouvoir ne manquèrent pas de s'écrier : voyezvous les progrès de la civilisation et des lumières! Voyez-vous notre supériorité sur les âges précédents! Et le lecteur, ignorant et crédule, ne manquait pas de répondre : c'est vrai! Les uns ignoraient, et les autres faisaient semblant d'ignorer qu'on ouvrait une école après en avoir fermé trois.

Et remarquez qu'avant 1789 les écoles populaires n'étaient pas seulement très nombreuses, mais encore presque toutes gratuites et sérieusement gratuites. Aujourd'hui, nous avons la gratuité de renseignement primaire. L'instruction primaire ne coûte rien ; c'est l'Etat qui paie, oui, mais où l'Etat prend-il de l'argent? Dans votre

poche par les impôts de toute espèce. Et au fond, qui est-ce qui paie les impôts? Tout le monde, et surtout l'ouvrier. Nous n'avons plus la mainmorte et la liberté des fondations ; en échange, nous avons l'impôt obligatoire. Le budget de l'instruction publique est de plus de 250 millions? Et d'où viennent ces 250 millions ? De la poche du contribuable, et j'ai dit : surtout de la poche de l'ouvrier. Car le commerçant peut rattraper ses impôts en élevant le prix de ses marchandises, le propriétaire en élevant le prix de ses loyers, mais l'ouvrier ne peut pas reporter sur d'autres le prix de ses impôts. Et enfin, tout le monde étant frappé par l'impôt, il arrive sou vent que l'ouvrier paie pour le riche : par exeniple nous payons par les impôts 50 millions par an pour les fils de riches qui sont élevés dans les lycées, et, chose plus criante encore, combien ci ouvriers, de pères de famille paient deux fois: une première fois par l'impôt pour les écoles dont ils ne veulent pas, et une seconde fois pour les écoles dont ils veulent ! Avant 1789, la gratuité de l'instruction primaire était bien autrement sérieuse. L'Eglise avait fixé pour l'instruction primaire un revenu annuel de 12 millions, à une époque où l'argent avait le triple de la valeur actuelle. Et d'où venaient ces 12 millions? De donations libres et spontanées. La gratuité existait.

mais, au lieu de reposer sur le budget de l'Etat et d'être par conséquent une imposition forcée, atteignant tout le monde, môme les gens sans enfants, frappant le pauvre au profit du riche et les catholiques au profit d'une secte, elle reposait uniquement sur la libéralité des fidèles, sur des biens légitimement acquis et sagement distribués. Elle était, par conséquent, réelle, loyale, généreuse, essentiellement juste et digne de respect. Combien donc nous aurions tort de verser des larmes attendries sur l'ignorance de nos pères! Sans doute on ne connaissait pas avant 1789 les grands mots d'instruction laïque, obligatoire et gratuite, on ne faisait pas montre de l'ensoigne ; mais on possédait la réalité. L'Etat ne prétendait pas tout faire ; il ne s'était point fait maître d'école, maître de pension, marchand de soupe; il n'inscrivait pas à ses budgets, généralement du moins, d'allocation pour l'enseignement primaire, pour cette excellente raison qu'il y était pourvu par un vaste système de fondations. Le résultat en était-il moins bon ? Il est permis d'en douter. L'Eglise était là, debout à son poste, donnant à l'enfant du peuple à peu près gratuitement une instruction suffisante dont les contribuables n'avaient pas à supporter les frais.

III. Et l'Eglise, dans notre temps, est restée fidèle à son passé. A l'aurore du xix^ siècle, elle était morte en France. Elle était ensevelie sous les décombres de l'ordre social. Il n'y avait plus d'enseignement populaire ; il n'y avait plus d'Église catholique. Elle renaît soudain avec le Concordat de Napoléon et avec le Génie du Christianisme de Chateaubriand. Et tout de suite avec l'Eglise renaissent les ordres enseignants, les Frères et les Sœurs, les Frères des Ecoles chrétiennes et les Sœurs de tout ordre et de tout costume. « Je ne conçois pas, dit Napoléon, l'esprit de fanatisme dont quelques personnes sont animées contre les Frères. C'est un véritable préjugé. Partout on me demande leur rétablissement. Ce cri général démontre assez leur utilité. )^ On recherche donc les quelques Frères qui ont survécu à la Révolution, on leur demande de reprendre leur apostolat, et c'est de cette restauration, sorte de plébiscite national, que date leur essor. Quant aux religieuses, elles apparaissent pondant le xix"' siècle sur tous les points du territoire. La sève féconde de nos diocèses fait germer des centaines de communautés locales, qui s'adaptent avec une flexibilité merveilleuse et la' plus ingénieuse charité aux besoins divers des populations. LesanciennesGongrégations reprennent possession du sol d'où les avait chas-

sées la Révolution. Les Filles de la Charité, les Filles de la Sagesse, et tant d'autres, reviennent et se remettent à leur mission d'institutrices et d'éducatrices.

Par ses ordres enseignants, l'Eglise ressuscite l'enseignement populaire, elle n'attend pas les ordres de l'Etat, elle ne tient pas compte de ses menaces et de ses prohibitions. Qu'on accepte ses services, ou qu'on les repousse, elle marche quand même, elle remplit sa fonction, elle instruit les enfants du peuple, elle pratique la charité intellectuelle. Napoléon, en 1808, promulgue le monopole universitaire, mais en même temps il est obligé de reconnaître qu'il a besoin des Frères et des Sœurs. « J'aimerais mieux, dit-il, confier l'éducation publique à un ordre religieux que de la laisser telle qu'elle est. » Et il se sert des Frères et des Sœurs qui restent juxtaposés et comme incorporés à l'Université napoléonienne. Cette situation hybride dure pendant la Restauration. En 1830, la charte de Louis-Philippe promet de pourvoir par une loi, dans le plus bref délai possible, à la liberté de l'enseignement. Mais la loi promise ne vient pas. C'est alors que Lacordaire et Montalembert ouvrent à Paris même une école sans autorisation. On les traduit devant la Cour des pairs, qui les condamne pour la forme à

100 francs d'amende. En 1833, une loi très importante est promulguée qui organise dans toute la France l'enseignement primaire et qui permet aux Frères et à quelques autres Congre'gations de tenir des écoles communales. Enfin la loi de 1850 complète la loi de 1833, et cette loi de 1850 nous conduitjusqu'en 1882, jusqu'à l'époque fatale qui a préparé la ruine totale de l'enseignement libre. Depuis vingt ans on a tout osé contre les Congrégations enseignantes, et, à l'heure présente, le sol de notre pauvre pays est tout jonché de leurs débris. Sous une forme ou sous une autre, elles revivront, et dans l'avenir comme dans le passé, l'Eglise continuera de répandre l'enseignement supérieur, secondaire et primaire. Sa charité est en même temps maternelle et intelligente. Elle ne se contente pas de soulager les corps; elle a pour les siens des tendresses et des délicatesses infinies.

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