LES ŒUVRES SOCIALES ONT TOUJOURS EXISTE
l'honneur, c'était déjà lui rendre une portion notable du bonheur. Cependant l'Eglise ne s'en est pas tenue là, et il faut voir maintenant de quel cœur elle a travaillé à la félicité de la classe ouvrière. Certes elle ne la pas déchargée de tous les fardeaux. C'est impossible. Mais elle a grandement amélioré son sort. Pour rendre l'ouvrier heureux autant qu'il peut l'être, il ne s'agit pas de le dispenser du travail. Le travail est une loi divine, une nécessité, une noblesse. On ne peut pas, on ne doit pas le supprimer. L'ouvrier estime son travail, il aurait tort de demander et il ne demande pas d'en être affranchi. Ce qu'il demande et ce qu'il a le droit do demander, c'est que : 1° son travail ne soit pas perdu; 2" que son travail ne soit pas ininterrompu. S'il travaille sans profit et s'il travaille sans cesse, il est malheureux. Que lui faut-il donc ? Un foyer et des autels, un foyer où il apporte ses sueurs à des êtres qu'il aime, des autels où il vientreprendre haleine sur le cœur d'un Dieu qu'il adore. Voilà ce que l'Eglise a donné à l'ouvrier pour le rendre heureux autant qu'il peut l'être.
I. L'Eglise a donné à l'ouvrier tin foyer. L'ouvrier est père, et la première condition de son bonheur est qu'il puisse avec son travail nourrir
sa famille. Avoir un foyer et faire vivre ses enfants, c'est la grande affaire qui préoccupe le riche et qui tourmente Tarlisan, L'Eglise pouvaitelle se désintéresser d'un tel objet? Chargée directement du salut des âmes, pouvait-elle traiter comme une quantité négligeable les exigences de la vie matérielle et familiale? Pouvait-elle dire à l'ouvrier : « J'ai la mission de te faire gagner le ciel, je n'ai pas la mission de te faire gagner ton pain et celui de ta famille. Tire-toi d'affaire tout seul. » Non, l'Eglise ne pouvait pas dire cela, et ce n'est point ainsi qu'elle a procédé.
Dès l'origine, en même temps qu'elle répand l'Evangile, semence de la vie spirituelle, elle se préoccupe de la vie matérielle de ses enfants, les ouviiers. Elle revendique pour eux le salaire, marque de la liberté. L'injustice fondamentale de l'ordre social païen était l'absence de salaire. Les esclaves dans le paganisme étaient de simples rouages qui créaient la richesse sans pouvoir en retenir aucune portion à leur profit. Ils travaillaient pour les autres et non pour eux. Us ne vendaient pas leur travail, ils étaient contraints de le donner gratuitement. Ils faisaient acquérir à autrui, ils n'acquéraient pas pour eux-mêmes. J'entends l'apôtre saint Jacques qui proteste énergiquement contre ce renversement des lois écono-
miques les plus élémentaires. « Il est temps, s'écrie-il, riches, que vous pleuriez, que vous poussiez des hurlements ; car le salaire dû à ceux qui ont moissonné pour vous vos immenses domaines et qui, par votre injustice, n'ont rien reçu en échange, ce salaire crie contre vous, et ce cri est arrivé jusqu'aux oreilles du Dieu des armées. «L'Eglise revendique le salaire en faveur des ouvriers. Aujourd'hui, cela n'a l'air de rien, tant c'est juste et tant c'est devenu naturel. Il y a dix-neuf siècles, c'était une révolution.
L'Eglise fait plus et mieux. Elle cherche etelle procure dii travail aux ouvriers. Oh ! comme l'Eglise est toujours bien la même, toujours également bonne et secourable. Tous les jours, sous nos yeux, elle verse des millions dans le sein de la classe ouvrière en lui procurant du travail. Il y a de sinistres farceurs qui nous accusent d'être les ennemis du peuple qui vit de l'argent que nous lui faisons gagner honorablement. La religion n'a jamais procédé autrement. Dès les temps apostoliques, l'Eglise convertit l'homme du peuple, le parasite, le cocher du cirque, le gladiateur, le mime, le devin, le serviteur des idoles, le misérable jouet des voluptés antiques, et, en même temps qu'elle les convertit, elle les arrache à l'oisiveté ou à des situations pires que l'oisiveté ; elle
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leur cherche et leur procure du travail ; elle en fait des ouvriers. Elle convertit la courtisane, la comédienne, la danseuse, la joueuse de flûte, et elle en fait des ouvrières. Et, par la bouche de saint Augustin, j'entends l'Eglise qui s'écrie avec joie : « Ils ne volent plus, ne pillent plus, ne dérobent plus ; ils ne sont plus cochers, chasseurs, histrions, voués aux gains honteux ; ils produisent innocemment et honnêtement ce qui est nécessaire aux besoins des hommes ; ils sont forgerons, constructeurs, cordonniers, laboureurs ou artisans de même nature. »
Avec du travail et un salaire, l'ouvrier fait vivre son foyer. Au commencement du v'^ siècle, saint Jean Chrysostome nous représente l'atelier de l'ouvrier chrétien comme une ruche laborieuse où l'on chante en famille, la femme et les enfants assis devant le métier à filer, le mari debout devant son établi. La vie se passe ainsi dans l'humble famille : le travail et la joie y sont également intarissables. Et quand son dernier jour est arrivé, le vieil ouvrier chrétien meurt en paix. Sur sa tombe, ses enfants, ses confrères écrivent quelque épitaphe semblable à celle-ci qui résume la vie d'un fabricant de dés d'ivoire au v*" siècle : « De peu de chose, il nous a élevés à une condition médiocre, mais dont personne n'eût pu rougir. Il a été le premier
de sa corporation ; c'est lui qui exhortait ses compagnons ; il fut d'une admirable bonté, d'une admirable innocence. » Et l'on grave sur sa tombe son instrument de travail, le vieil outil qui fut à la peine et qui doit ('tre à l'honneur. Voilà l'ouvrier citadin créé par l'Église. Il a dans le cœur la joie, dans la main l'outil, et dans sa maison une famille qu'il aime et qu'il nourrit de son travail. L'puvrier agricole, lui aussi, a reconquis un foyer : Le serf du xiv" siècle a une vie honorable, suffisamment lucrative et douce. Il a une maison et des champs dont il paie le loyer en redevances et en services rendus au seigneur. Il connaît les joies de la famille et la plus grande de toutes ces joies pour un père, celle de voir ses enfants appelés un jour à une situation supérieure à la sienne. Il connaît les joies saines de l'épargne, l'orgueil légitime de la propriété conquise par la privation et lelTort. Il jouit d'une aisance presque comparable à celle des paysans de nos jours. Au xui* siècle, l'ouvrier des villes et des campagnes est a peu près partout réhabilité et heureux. L'Eglise lui a rendu un foyer.
II. L'Eglise a donné à l'ouvrier des autels. Père de ses enfants, l'ouvrier est en même temps fils de Dieu, et il lui faut un foyer où il apporte ses
sueurs à des êtres qu'il aime, des autels où il vient reprendre haleine sur le cœur d'un Dieu qu'il adore. Vous aurez beau donner à l'ouvrier du travail, vous aurez beau décupler son salaire, vous aurez beau le constituer roi au milieu de son foyer ; si vous ne lui offrez pas une religion qui le repose, le relève, le moralise et le transfigure, il ne sera point heureux. L'ouvrier n'est pas une machine. L'ouvrier a une âme. Donnez-lui donc des autels. Ici surtout l'Eglise s'est montrée libérale et magnifique.
Dès le 11" siècle, j'entends Tertullien qui s'écrie : « Le moindre ouvrier chrétien connaît mieux que Platon la nature et les perfections de Dieu. » Gomment cela? Parce qu'il a son dimanche. Il a son dimanche et il a des fêtes chômées en nombre considérable. Les empereurs chrétiens du iv'' et du v' siècle interdisent, le dimanche, les actes juridiques, les procès, les représentations théâtrales, les courses du cirque, les lamentables combats de bêtes. Constantin ordonne que tout service militaire soit suspendu le dimanche, et il garantit au soldat cette liberté religieuse que lui disputent aujourd'hui de misérables sectaires. Dès l'origine, l'Eglise garantit au peuple le repos hebdomadaire. Quel immense bienfait! Le travail manuel ininterrompu brise le corps et dégrade
l'âme ; de là, en partie, la misère physique et morale de l'ouvrier moderne quand, infidèle aux préceptes de l'Eglise, il se refuse tout repos ou use mal du repos qui lui est accordé. Il faut au travail manuel une interruption régulière, un répit sanctifié par la prière. L'ouvrier doit à l'Eglise d'avoir retrouvé et reconquis les jours de repos auxquels il a droit.
Au ix*" siècle, le dimanche est entré dans les mœurs. Partout dans les villes et dans les campagnes s'.élèvent des sanctuaires moins humbles, moins rustiques qu'on ne serait tenté de le croire. Charlemague ordonne de décorer de peintures murales les églises qui font partie du domaine royal, et certains documents très authentiques nous permettent de juger de la magnificence qu'offraient en certains jours ces sanctuaires destinés au peuple.
Nous arrivons au xiii* siècle. Voyez-le cet ouvrier jadis si avili et si malheureux, cet ouvrier qui n'était pas même un homme, res, voyez-le tel querEgliserarelevéetennobli,dansunecathédrale du moyen âge. Le voici vêtu de ses habits de fête et le cœur plein d'allégresse, escorté de sa femme et de ses enfants, le voici sur le seuil du temple. L'orgue le salue comme un roi ; le prêtre se lève et l'accueille comme un frère; les vitraux lui re-
disent avec leurs brillantes couleurs l'histoire de Jésus ouvrier; la peinture fait revivre à ses yeux tous les glorieux héros du travail; la statuaire et tous les arts enivrent de saintes émotions son âme et ses sens. Là, il se sent enfant de Dieu, frère de Jésus-Christ, l'égal de tous. Là il chante, le matin, avec le vieux Credo de ses pères, l'hymne de sa liberté ; et, le soir, à roffice des vêpres, il répète les paroles du prophète royal : « Louons le Seigneur, car il a regardé le pauvre dans sa misère, et il l'a placé parmi les princes... t/^' stercore erigens pauperem! >^ et, le lendemain, l'ouvrier du xui* siècle retournait à son travail, l'esprit illuminé de clartés souveraines, l'âme embaumée de parfums et ravie des harmonies du ciel. L'Eglise en lui donnant des autels lui faisait aimer davantage son foyer. Et en même temps qu'elle mettait sur son front un signe d'honneur, elle versait dans le calice de son cœur une goutte de véritable bonheur.
Hélas ! nous avons fait du chemin depuis ce temps-là. On a dit à l'ouvrier: ((Laisse-là l'Eglise avec ses vitraux, ses cathédrales, ses chasubles d'or et ses fêtes. Tout cela était bon quand tu étais dans les langes de l'enfance... » Et l'ouvrier a déserté les autels. Et l'ouvrier a perdu son dimanche. En est-il plus heureux ? Son foyer
lui est-il devenu plus cher depuis que la religion lui est devenue moins familière? Les faits nous disent avec une triste éloquence que l'ouvrier n'a rien gagné à s'éloigner de Jésus-Christ, son docteur, sou modèle et son maître, et qu'il a beaucoup perdu. Pour résoudre la question ouvrière, il faut revenir au Christianisme. C'est l'Eglise qui a rendu à l'ouvrier l'honneur et le bonheur, et ce double bienfait émané de son cœur ne peut être et ne sera garanti que par sa divine et constante intervention. Tout s'est fait par elle; rien ne se refera sans elle.