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CHAPITRE V

LES ŒUVRES SOCIALES ONT TOUJOURS EXISTÉ DANS L'ÉGLISE [Suite]

2° Les anciennes corporations

Les œuvres sociales ont toujours existé dans l'Eglise. Dès l'origine, nous voyons l'Eglise procéder à la réhabilitation de l'ouvrier. Puis elle se met à organiser le monde ouvrier; elle institue les corporations ouvrières. Les anciennes corporations ont duré plus de six cents ans ; elles ont survécu à plusieurs dynasties et aux guerres les plus colossales. A l'heure qu'il est, des économistes et des publicistes sérieux se demandent si ce ne serait pas un bien de faire sortir le régime corporatif du sépulcre oij il dort depuis plus d'un siècle. Déjà des efforts ont été tentés en ce sens, et les syndicats professionnels qui surgissent partout, que sont-ils sinon un retour à l'ancienne organisation du travail et comme une renaissance de nos vieilles corporations? La question des cor-

porations n'est donc pas seulement historique, elle est toute palpitante d'actualité. •

I. Faisons d'abord en quelques mots Vhistoii'e des corporations. « Il n'est pas bon que l'homme soit seul », telle est la grande et féconde parole que Dieu a jetée sur le berceau du monde. Non, Dieu n"a pas voulu que l'homme fût seul, parce que la solitude, c'est la faiblesse, c'est la stérilité, c'est l'impuissance dans l'égoïsme. Il n'était pas bon que l'homuie ressemblât à ce grain de poussière que le pied heurte et chasse devant lui sur une route, à la feuille légère et séchée que le vent emporte et ramène à son gré. Dieu a donc d'abord créé Ja famille, cette douce chose, puis la patrie, société plus large et non moins belle, et enfin, couronnant son œuvre, Dieu a fait l'Eglise, société la plus vaste et la plus élevée de toutes, la société de tous les hommes avec lui.

Mais en dehors de ce triple lien de la famille, de la patrie et de la religion, les hommes ont senti le besoin de s'associer entre eux par des liens plusnombreux et plus particuliers. Le savant a mis la main dans la main du savant, et l'on a vu naître des sociétés scientifiques qui, en accumulant la lumière, ont centuplé les résultats ; on a vu najtre ces grandes Universités du moyen âge qui

.ILSTICE ET CIIARITK.

ont sauvé les lettres, les sciences et les arts, qui ont distribué à profusion l'enseignement et qui ont donné à la civilisation chrétienne un éclat incomparable. Le besoin de l'association s'est fait sentir dans le monde du travail aussi bien que dans le monde de la pensée. L'ouvrier a mis la main dans la main du patron, son maître, et de l'ouvrier, son frère, et ils se sonl dit : « Unissonsnous par une assistance mutuelle contre la souffrance, contre la vieillesse, contre la maladie et la mort, contre la concurrence injuste; mettons en commun nos intérêts, nos labeurs, notre habileté professionnelle et notre foi religieuse. » Et Ton a vu naître des sociétés ouvrières, qui, sans faire disparaître le travail et la douleur, ont su cependant en adoucir les rigueurs et en tempérer l'amertume ; et l'on a vu surgir dans l'ancienne France des corporations, arbre immense dont les multiples rameaux ombrngent plusieurs siècles de notre histoire nationale.

Cela ne s'est pas fait tout seul ni en un jour. Les corporations ouvrières sont nées d'un besoin delà nature humaine et du souffle inspirateur et incessant de l'Église catholique. Au vi" siècle, le monde romain était en poussière. Les invasions avaient tout renversé. Il ne restait rien de vivant que l'Église. Elle avait* toute la vie en elle. La

voilà ! Ses bras vigoureux se mettent à reconstruire le monde, et par une élaboration lente qui va du vi' au xi^ siècle elle organise la classe ouvrière. Dune main, elle crée les Universités pour le monde de la pensée, de l'autre main, elle crée les corporations pour le monde du travail. Voyons-la à l'œuvre.

D'abord elle forme des travailleurs. C'était nécessaire. Le monde païen était fondé sur l'esclavage. L'Eglise renverse cette infamie. Elle réhabilite les esclaves, elle en fait des hommes, des ouvriers libres. Et le jour oii il y eut un certain nombre d'hommes libres formés au travail manuel, l'Eglise songea aussitôt à les grouper ensemble par métiers, à les partager en corporations.

Elle leur offre dans ses monastères l'exemple de l'association. Les abbayes sont non seulement des lieux de prière et de science, mais de véritables ateliers où l'on voit des familles entières de tisserands, de maçons, de charpentiers, de corroyeurs, de tailleurs, de fondeurs, où s'installent des verreries, des forges, des manufactures de drap, de laine et de lin. Delà à la corporation il n'y avait qu'un pas. Blanqui lui-même le reconnait. « Les corporations industrielles, dit-il, doivent leur origine à l'organisation du travail dans les couvents. >y Et en elfel, de tous côtés, en

dehors de l'abbaye, des laïques dirigés par un évêque ou un abbé s'efforcent de copier la corporation du cloître.

Après la grande terreur de Tan mille-, voici un événement considérable, la reconstruction des églises. L'Europe chrétienne se couvre de la blanche robe des sanctuaires. Des populations entières s'ébranlent; les ouvriers donnent leur temps, avec quelle joie ! Les femmes et les enfants font de petits tas de pierres ou remuent le mortier. Tout le monde travaille, tout le monde chante en travaillant. Tous les corps de métiers juxtaposés parlent entre eux de leurs intérêts et de leurs coutumes. Ils se constituent en corporations ou en confréries permanentes. Ils choisissent leurs patrons. Ils rédigent leurs statuts. Les papes prodiguent des indulgences. Les évêques, les prêtres et les religieux donnent la direction, les conseils, les encouragements. La royauté approuve et sanctionne.

Et enfin au xni" siècle, nous voyons les corporations descendre sur la place publique de leur commune, se grouper par métiers autour des bannières où resplendissent les images de quelques pauvres artisans, saluer ces images et s'aborder en disant : « 11 faut faire bon et loyal ouvrage ; il faut veiller aux libertés de notre métier; allons

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demander au roi de confirmer nos chartes. » Et ils y allaient, avec une soumission presque indépendante, leurs bannières en tête, libres et tiers. Les corporations étaient sur pied. Le monde ouvrier était organisé. L'Eglise avait fait cette œuvre gigantesque.

Nous voyons pour la première fois, au xm" siècle, les corporations escorter triomphalement le corps de Jésus-Christ. Elles sont là dans toute l'humilité, mais dans tout l'éclat de leur gloire; elles suivent leurs bannières ; enfin les métiers si méprisés autrefois avaient conquis leur place d'honneur entre les magistrats de la cité et les prêtres de la sainte Eglise ; non seulement ils étaient libres, mais ils étaient puissants, ils étaient honorés, ils étaient unis et ils s'aimaient.

La suite de leur histoire serait trop longue à raconter par le menu. Disons seulement que, dans cette longue histoire qui va de saint Louis à Louis XVI, leur prospérité a été souvent entravée soit par les abus qui sont venus en altérer la pureté primitive, soit par les grandes guerres du XV* et du xvi" siècle qui ont ensanglanté l'Europe et bouleversé les affaires commerciales, soit par la fiscalité royale qui fit peser sur la classe ouvrière une réglementation trop lourde. Plus d'une fois, sous prétexte de protéger et de relever les corpora-

tions, les rois en tirèrent le plus d'argent possible. Henri III, Henri IV et Louis XIV exaltent le régime corporatif; ils ont raison ; mais ils pressurent les communautés d'arts et métiers sous les formes les plus variées, ils en font une source de revenus pour le fisc royal ; ce fut un grand mal. Les corporations étaient nées de la libre initiative des peuples et de la salutaire influence de l'Eglise; à mesure que les mœurs chrétiennes s'affaiblirent et que s'accentua le mouvement de la centralisation administrative, les corporations devinrent de plus en plus languissantes. Elles succombèrent définitivement, d'abord sous un décret de Louis XVI, puis, quinze ans après, sous un décret de la Constituante. Cette grande institution d'origine chrétienne, ce vaste édifice commercial et industriel du moyen âge, cette belle organisation du monde ouvrier avait vécu dix siècles.

II. Pour mieux les connaître, étudions maintenant la structure des corporations. Les corporations étaient de véritables puissances qui tenaient dans la vie nationale une place considérable. Elles se composaient de quatre classes harmonieusement étagées et superposées : les apprentis, les compagnons, les maîtres et les gardes ou jurés.

1° Les o/î/jre/i/fs d'abord. Voici l'enfant qui vient

de naître; on s'empresse de le portera l'église, car pour entrer dans une corporation ou un métier, il fallait être né de loyal et légitime mariage. La porte de l'apprentissage était rigoureusement fermée aux bâtards. Ne crions pas à l'intolérance. Cette intolérance garantissait les bonnes mœurs. L'homme du peuple hésitait avant de se jeter dans les hontesdu concubinage ; il pensait à ses enfants, à leur futur déshonneur, à leur misère future, et, plein d'un salutaire elîroi, il entrait en loyal et légitime mariage. Voilà donc l'enfant qui entre en métier. Il est libre de choisir son métier. Pour être apprenti, il faut avoir un certain âge qui varie suivant les professions. C'est ainsi que les charpentiers voulaient que les aspirants à l'apprentissage eussent au moins quinze ans. Le contrat d'apprentissage est dressé ou devant deux ou trois prud'hommes du métier ou devant notaire en présence des jurés. La durée de l'apprentissage est variable suivant les pays et les métiers. Maintenant l'enfant est en métier. Admirons ici l'esprit de sagesse et de justice de nos pères. Le maître et l'apprenti sont liés vis-à-vis l'un de l'autre. Les maîtres ne donnent pas de gages à leurs apprentis, mais ils sont tenus de leur fournir boire et manger, feu, lit, hôtel, chaussures et vôtures raisonnables, et à la fin de leur lais-.

ser tous les outils. Généralement, les maîtres ne doivent avoir qu'un apprenti à la fois, mais les fils des maîtres, leurs neveux et cousins ne comptaient pas comme apprentis. Quelle profonde sagesse ! L'unité de la famille était sauvegardée, et en même temps on évitait ces agglomérations de jeunes gens qui sont trop souvent fatales aux bonnes mœurs. Et enfin, chaque maître n'ayant qu'un élève pouvait lui consacrer une plus grande partie de son zèle, de ses forces et de son temps. Un dernier détail. Le maître devait tout' particulièrement veiller sur l'âme et les mœurs de son apprenti, ne pas le laisser vagabonder. Une ordonnance de 1566 dit : « Ne pourront les maîtres pâtissiers envoyer les apprentis vendre et débiter par la ville petits pâtés, petits choux, échaudés, richolles, tartelettes, attendu les inconvénients, fortunes et maladies qui peuvent en advenir, et aussi que c'est la perdition des apprentis qui ne peuvent apprendre leur métier, et,aulieude ce, apprennent toute pauvreté et ne peuvent être ouvriers au dit état, ce qui est une grande charge de conscience aux dits maîtres. » Ainsi façonnés, les apprentis deviennent ouvriers. C'est le second étage de la corporation.

2° Les compagnons. Ils nous représentent la classe ouvrière de l'ancien régime. Tout compa-

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gnon pouvait devenir maître. Mais alors, comme aujourd'hui, un grand nombre de compagnons ne parvenaient pas à la maîtrise parce qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour s'établir. Seulement, faites attention que dans l'ancien régime le commerce et l'industrie étaient beaucoup moins centralisés qu'aujourd'hui. Il y avait plus de maîtres et moins d'ouvriers. Quelle était la situation des compagnons .' Leur état matériel se rapprochait assez de celui de nos ouvriers. Au spirituel, au moral, il faut distinguer. 11 y eut des compagnons qui haïrent leurs métiers, leurs maîtres, Dieu lui-môme, et s'enrôlèrent dans des sociétés secrètes. Et à côté de ce mauvais compagnonnage, il y eut le compagnonnage chrétien qui resta fidèle à Dieu et à la vertu. Au xv*" siècle comme aujourd'hui, la lutte était entre la franc-maçonnerie et l'Eglise. Dieu et Satan se disputaient l'ouvrier. Voici le troisième étage de la corporation.

3" Les maîtres. Au-dessus de l'apprenti, le compagnon ; au-dessus du compagnon, le maître. N'était pas maître qui voulait. D'abord il fallait piouver qu'on était de la religion catholique, apostolique, romaine, qu'on était né ou naturalisé français, et enfin qu'on n'avait jamais été accusé, atteint, convaincu ni repris

de justice. Il fallait, de plus, prouver qu'on avait très régulièrement achevé les années d'apprentissage et de compagnonnage. Et cela fait, tout n'est pas fini. Il faut faire le chef-d'œuvre et le présenter à un jury composé de prud'hommes et de maîtres. Rien de plus utile qu'un pareil établissement ; rien qui puisse offrir aux acheteurs plus de garanties sérieuses; rien qui puisse être pour l'ouvrier lui-même un sujet de plus légitime fierté. Quoi de plus raisonnable d'ailleurs? Pour être avocat, instituteur, notaire, pharmacien, télégraphiste, etc., il faut justifier de certaines connaissances et avoir passé des examens. Ce que nous exigeons aujourd'hui pour certaines carrières, nos pères l'exigeaient pour l'exercice d'un métier, et ils n'accordaient le titre de maître qu'à celui qui avait présenté son chef-d'œuvre devant le conseil du métier. Une fois le chef-d'œuvre reçu, l'aspirant mettait la main à la bourse et payait les droits de maîtrise, lesquels droits ont souvent dépassé la mesure et discrédité par là même toute 1 organisation corporative. La question pécuniaire réglée, le nouveau maître offre aux anciens un festin solennel, il jure de se conformer aux us et coutumes de la communauté, il entre dans l'exercice de tous les droits de la maîtrise, il reçoit des apprentis et des compagnons, il prend

part à l'élection des chefs de la communauté, et d'ici à quelques années, après avoir été jeune maître et maître moderne, il pourra enfin être nommé garde ou juré, et conquérir ainsi, non sans gloire, son bâton de maréchal dans la corporation. Nous arrivons au quatrième et dernier étage de la corporation.

4° Les gardes ou jurés. Ce sont les chefs de la corporation. Pour être juré, il fallait au moins avoir trente ans d'âge, être maître depuis un certain nombre d'années et avoir fait connaître sa capacité en ouvrages. Chaque corporation avait deux, quatre ou six jurés, lesquels étaient renouvelés par moitié tous les ans et élus à la pluralité des voix par les jurés en charge et par les maîtres. Ils recevaient les nouveaux maîtres. Ils faisaient quatre fois par an la visite dans toutes les boutiques des maîtres pour voir de leurs yeux si tout était utilement fait. Ils dénonçaient à l'autorité les contraventions et délits d'une certaine gravité. Ils réglaient les contestations et estimations. Ils prévenaient les fraudes commerciales et industrielles. Ils veillaient minutieusement surla bonne qualité des denrées et des étoiles. Les draps par exemple devaient être suspendus dans toute leur longueur pour être plus scrupuleusement examinés par les jurés, et c'était seulement après ce

méticuleux examen qae ceux-ci devaient y apposer le sceau de la corporation.

Telles étaient les corporations avec leurs quatre classes harmonieusement étagées. Elles nous apparaissent dans l'histoire comme une œuvre sociale de première valeur.

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