CHAPITRE V
La Casuistique a mauvais renom. Elle est pourtant inévitable ; elle résulte de la nécessité de délibérer. Le bien et le mal se mêlent toujours dans les effets de chacun de nos actes ; c'est entre le meilleur et le moins bon, entre le mauvais et le pire que nous avons à choisir. Il y a donc lieu de comparer les diverses actions possibles, de suivre aussi loin qu'il se pourra les conséquences de chacune d'elles, en évaluant le bien et le mal qui en sortiront, afin de choisir la meilleure. Ce n'est pas quelquefois, c'est toujours qu'il faut choisir entre des devoirs incompatibles. Les cas difficiles ne se présentent pas tous les jours (à moins qu'on ne se trouve dans ce qu'on appelle une situation fausse), mais les cas très simples et très clairs devant lesquels personne n'hésite se résolvent selon les mêmes
règles. Ces règles, qu'on applique instinctivement aux cas simples, il faut les formuler, afin de les appliquer délibérément aux cas difficiles.
D'où viennent ces conflits de la morale avec elle-même, si troublants, si angoissants parfois? Comment le devoir peut-il être contraire au devoir ? Conçoit-on que la vertu soit contradictoire, la vertu qui est la raison mise en pratique ? — Ne l'oublions pas : le devoir n'est pas de réaliser le bien absolu, comme si nous pouvions, en une fois, par un décret de notre volonté, faire que la Justice soit ; le devoir est de faire pour le mieux. Si deux manières d'agir, prises séparément, sont justes, mais si elles sont inconciliables en fait, en sorte qu'on ne puisse se résoudre à Tune sans renoncer à l'autre, la plus féconde en conséquences bienfaisantes est seule obligatoire ; l'autre ne l'est pas du tout; elle est même contraire au devoir puisqu'on aurait tort de la préférer. En principe, c'est un devoir de ne pas tourmenter la chair de son prochain avec des couteaux, des ciseaux, des pinces, des scies et des aiguilles. Mais c'est aussi un devoir que de sauver la vie à son prochain. Après avoir constaté qu'un membre est gangrené, le chirurgien a le devoir de faire une opération : la loi qui interdit les blessures et l'effusion du sang n'a plus ici son application.
Au reste, le principe au moyen duquel on
décide, par une action considérée séparément, si elle est juste ou injuste, est aussi celui par lequel on résout les conflits de devoirs. Kant Ta formulé ainsi : « Agis en vertu d'une maxime qui puisse être érigée en loi. »
Une maxime est un précepte général, par lequel une personne règle, une fois pour toutes, tous les cas semblables de sa conduite. Un être raisonnable doit se conduire d'après des maximes, car si sa raison lui dicte qu'une manière d'agir est bonne dans un cas donné, la même manière d'agir est bonne dans tous les cas* semblables. La véritable sagesse sait se plier aux circonstances; mais agir différemment dans des circonstances différentes, ce n'est pas agir d'après des principes différents. La conduite de l'homme vertueux est à la fois très uniforme et très variée ; variée, pour convenir à toutes les situations de la vie ; uniforme, parce que la raison la dirige et lui imprime son caractère de cohérence et d'unité.
Une loi est un précepte général concernant tous les cas semblables de la conduite de toutes les personnes. Toute maxime de Justice peut être érigée en loi. La Justice ne fait pas acception de personnes : ce qui est juste pour l'un est juste pour tous. Ce que ma raison me commande, votre raison vous le commande aussi, car la raison est impersonnelle et commune.
Le mal ne saurait jamais être formulé en un précepte général. Celui qui tue, vole, ment ne veut être ni tué, ni volé, ni trompé. Il défend aux autres ce qu'il se permet à lui seul. C'est comme s'il disait: « J'admetsl'homicideetle vol, à condition q^ie je sois le meurtrier ou le voleur; la ruse et le mensonge, à condition que j'en profite. Je les condamne si je dois être victime ou dupe. » La mauvaise action veut |être exceptionnelle. C'est là le caractère qui permet de la distinguer toujours.
Au contraire, toute conduite qui pourrait être généralisée est bonne. Travailler utilement afin d'accroître parmi les hommes le bien-être, le bonheur et la liberté, ou plutôt afin de diminuer les souffrances, les misères et les servitudes humaines, c'est tendre à des fins qui seront d'autant mieux réalisées qu'elles seront poursuivies par plus de personnes. Celui qui agit ainsi ne peut que regretter que d'autres fassent autrement. Faire le bien, c'est reconnaître une loi qui est la même pour tous, et s'y soumettre tout le premier.
Le principe formulé par Kant est, au fond, identique à l'adage ancien : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. » Si la relation entre l'agent et l'agi est conforme à la Justice, elle reste la même quand l'agi devient l'agent, et réciproquement. Selon M. Re-
nouvier, cette formule populaire, commune aux Grecs et aux Chinois, qu'on retrouve aussi dans le Nouveau Testament, n'a pas plus de valeur pour la morale « qu'une bénédiction pour la théodicée..., n'ayant pas un mot qui indique la présence de la raison, qui distingue entre la volonté simple, le désir et la volonté réglée, et pose deslimites à cette volonté *. » Elle contient, au contraire, tout cela': elle exprime la nécessité de faire taire nos désirs et nos répugnances, qui sont personnels, et de juger impartialement comme si nous n'étions pas en cause. Elle équivaut à dire : Que ni l'intérêt, ni la passion n'altèrent la sincérité de tes jugements moraux!
Que la raison seule décide de ta conduite ! En un mot, sois juste !
Ce principe, par lequel on distingue, danstous les cas, le juste de l'injuste, est applicable aux conflits moraux : la solution conforme à la justice est celle qui peut être érigée en loi. Le caractère nécessairement exceptionnel de Tinjustice ne se remarque point dans un cas individuel ; essayez de le généraliser ; aussitôt le mal se révèle par la contradiction qu'il implique : il devient l'absurde.
On en verra divers exemples dans la suite :
car le reste de ce volume sera consacré à exa-
1. La Science de la morale, liv. I, sec, III. cb. xvi, t. I, p. 88.
miner des types de cas de conscience. Mais cette casuistique est bien différente de celle qu'on a si justement flétrie.
L'erreur des casuistes a sa source en une conception fausse de la morale, très fréquente chez les personnes religieuses. Elles sont portées à faire consister le bien dans leur propre perfection, dans la pureté de leurs intentions, dans la grandeur de leurs mérites, au lieu de considérer les effets bienfaisants de leurs actes. Le mal est pour elles le « péché » plutôt que l'injustice, la souillure intérieure plutôt que la nocuité extérieure, le tort que le pécheur se fait à lui-même, plutôt que le tort fait à autrui. La « pénitence » qui purifie l'âme coupable, devient, pour elles, la réparation essentielle, et presque la réparation totale du péché.
Cette perversion de la conscience, cette altération du sens général de la moralité, est une conséquence, non pas nécessaire, mais fréquente, de l'exagération de la Vie intérieure. Il n'est pas bon de scruter si attentivement son cœur pour savoir s'il est pur ou non, d'analyser et de disséquer sans cesse ses sentiments pour estimer combien ils sont méritoires ou coupables, de vivre constamment entre l'espérance de la félicité éternelle et la terreur d'une réprobation définitive, d'être trop préoccupé de son salut éternel et pas assez du bien de ce monde-ci.
11 y a au fond de la nature humaine une lie qu'il est malsain de remuer. On en arrive ainsi à des raffinements ridicules, à des scrupules infiniment subtils, et l'on passe à côté du devoir sans l'accomplir, sans même le soupçonner, comme ces pharisiens qui tamisaient leur breuvage de peur d'avaler un moucheron, et qui avalaient, dit l'Écriture, un chameau '. On se reproche des peccadilles afin de n'avoir pas à examiner de vraies noirceurs. On arrange l'intérieur de sa conscience pour lui donner bonne apparence; on époussette, on brosse, on met en place; on astique une bonne pensée pour qu'elle soit plus reluisante : on lave une tache avec l'eau du repentir; on voile un sentiment suspect, comme on met une housse à un fauteuil sali. Quand on a ainsi fait le ménage au dedans de soi, on se contemple avec satisfaction ; et l'on frémit d'horreur à la pensée que l'âme des impies est pleine de souillures. Pour mieux cultiver leur jardin mystique, pour y faire fleurir des vertus, qui fructifieront dans la vie éternelle, il en est qui se séparent du monde et s'enferment dans la solitude, oubliant, les malheureux! que c'est dans le monde qu'il faut agir, que le devoir est de vivre dans la société humaine, qu'il s'agit de rendre plus juste et plus libre !