‹ Justice et LibertéChapitre 16 sur 27 · Mathieu, xxxm · texte numérisé non relu

Mathieu, xxxm

goblot. 7

La véritable casuistique ne cherche pas ce qui est méritoire, coupable, excusable, mais ce qui est juste ou injuste. Elle ne distingue pas entre le péché mortel et le péché véniel, mais entre l'acte bienfaisant et l'acte nuisible. Elle ne juge pas les personnes, mais les actions.

Elle doit être fortement raisonnée, amplement documentée, exacte autant qu'il est possible; mais elle ne doit pas être tortueuse : l'un des noms de la vertu est la droiture.

Sans doute, il se présente des cas exceptionnels, particulièrement complexes et délicats, où la vérité morale est difficile à saisir, où le bien et le mal sont séparés par une frontière sinueuse, avec des enclaves; une casuistique rigoureuse exigerait alors toutes les ressources de l'esprit le plus délié. L'homme subtil, qui justifie sa conduite par des raisonnements contournés où l'on s'embrouille, où l'on flaire le sophisme sans le découvrir, a toujours quelque chose d'inquiétant. Dans des cas rares, il est bien possible qu'au fond, il soit dans le vrai. Mais alors, je ne craindrai pas de dire qu'il a tort d'avoir si finement raison. En morale, il ne faut pas raffiner. Il faut que le devoir soit simple et clair, et cela est plus important que tout. Il vaut mieux s'en tenir à un petit nombre de principes bien nets; quand bien même ils se trouveraient insuffisants dans des cas particulièrement difficiles, et d'ailleurs

extrêment rares 2 l'inconvénient de les obscurcir en les compliquant, d'en altérer les grandes lignes en les surchargeant de détails, compense et au delà le surcroît d'exactitude qu'on pourrait leur donner.

Par exemple, il est bien possible d'embarrasser un moraliste sur cette question : Y a-t-il des cas où il soit permis de mentira en imaginant des concours compliqués de circonstances extraordinaires. 11 peut être alors assez malaisé d'établir, par une évaluation comparative, si le mal causé par une parole trop sincère est plus grave que le mal causé par un mensonge. Mais l'important, c'est avant tout, de poser d'une manière inébranlable ce principe, qu'7/ ne faut j cimais mentir. Ne ment pas qui veut; mentir est un art, et un art difficile. Un honnête homme ne doit pas être habile dans cet art-là; et il faut qu'on sache qu'il en est incapable. Un excès de franchise aura parfois des inconvénients ; ils ne seront jamais si grands que celui d'ébranler, en admettant des exceptions possibles, la fermeté du principe, ou de mêler un doute à la confiance qu'inspire l'homme sincère.

Il ne doit pas y avoir de maquis dans le système des idées morales ; point de repaires où les sophismes du mal puissent se dissimuler, point de labyrinthes où la raison s'égare. Le moraliste doit user modérément du distinguo, insister sur

les distinctions qui éclaircissent et simplifient, éviter celles qui compliquent et embarrassent, quand même celles-ci seraient justes à la rigueur. C'est pourquoi ce livre est court, et c'est à dessein.

Comment irions-nous perdre notre temps à des exceptions et à des subtilités, quand la souffrance humaine est là, pressante, saignante et pantelante ? Nous examinerions des minuties et discuterions sur des pointes d'aiguille, quand il y a autour de nous tant d'injustices que nous avons [faites, tant de souffrances que nous pouvons guérir! Ne vous mettez pas en frais d'invention pour trouver du bien à faire : le devoir crie à vos oreilles. Le devoir est quelque chose de gros, de très gros. N'allez pas prendre un microscope pour le voir! Cherchez au contraire, à le regarder de haut, à vous élever au-dessus de votre tâche pour en prendre une vue d'ensemble, et, pour ainsi dire, panoramique. Quelques détails vous échapperont peut-être. Tant pis, si cela est nécessaire pour acquérir une notion plus vraie de la place et de la valeur relative de chaque chose!

Page 1