CHAPITRE VI
« Ta ne tueras point! * L'homicide est an acte éTidemment contraire à la justice, car il ne saurait être généralisé. II en e*t de même de tonte Tiolence : Ta ne titreras point; tu ne mutileras point: tu ne porterai point atteinte à la santé, à la force physique rie ton prochain. Ta respecteras de même sa «anSé intellectuelie, «es forces morales. En un mot. ta n'attentera» pas à sa liberté.
L'individu vïvaat e<ft une activité complexe* un faisceau de forcer il Ter**** dépendante* les unes des aafcn?«§. et av*rJL chez l'homme, lercr unité supérieure <fen* la volonté infel^ente qui les gouverne. Où peaS *ap primer nne oo qaetques-unes de ce* foroe** *oit en le^t empêchant de s'exercer, sait en le-* a'r^rpant dan* lercr détruisant l'organe ou eiî*% résiienL
Dans un organisme aussi concentré que celui de l'homme, ^la suppression d'une seule fonction entraîne souvent la suppression de toutes les autres : c'est l'homicide. Tout attentat contre la liberté est un homicide partiel, comme l'homicide est le plus radical des attentats contre la liberté.
Le devoir de respecter la personne humaine dans son existence est donc compris dans le devoir de la respecter dans sa liberté. C'est toujours la liberté que le meurtrier veut détruire : il tue pour empêcher la main d'agir, la bouche de parler, l'intelligence de penser.
La personne a besoin, pour subsister et pour exercer son activité, de ressources extérieures : l'en priver, c'est menacer son existence ou sa liberté. L'attentat contre la propriété est donc aussi un attentat contre la liberté.
L'être intelligent a une sphère d'action d'autant plus étendue qu'il est plus instruit et mieux renseigné. Le droit à la vérité est donc aussi une partie essentielle du droit d'être libre, et le mensonge est encore un attentat contre la liberté. Il a toujours pour but de modifier la conduite des personnes, de leur faire faire ce qu'elles n'aurait pas fait, de les empêcher de faire ce quelles auraient fait si elles avaient connu la vérité. Le menteur asservit la volonté d'aulrui à la sienne; la ruse est l'art de manier
les hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, de manœuvrer à leur place les ressorts de leur activité, et de fausser ces ressorts, pour qu'ils aient des effets utiles à l'intrigant qui les manœuvre.
Vivant en société, l'homme a besoin de ses semblables; pour être libre, il lui faut être en paix avec tous, avoir l'estime et la confiance de ceux qui le connaissent, et l'amitié de quelquesuns. C'est encore attenter à sa liberté que de le déconsidérer dans l'esprit des autres, de lui aliéner des sympathies, de l'isoler dans un cercle de défiance et de haine. C'est le réduire à ses ressources individuelles, et lui ôter cette partie si importante de notre activité qui ne s'exerce qu'avec le concours des autres.
La diffamation cause souvent un dommage matériel. Elle fait perdre à un commerçant son crédit et sa clientèle, à un employé, à un fonctionnaire le poste qui le fait vivre; elle est une forme particulièrement odieuse du vol. Mais le dommage moral est pire encore. L'opinion des hommes est un puissant auxiliaire de la vertu : une mauvaise action, de la part d'une personne qui jouit de l'estime publique, fait plus de scandale, étant inattendue; tel, que sa conscience seule ne retiendrait pas, sera retenu par sa réputation à conserver. Au moment de faire assassiner Britannicus, ftéron hésite encore h compromettre la bonne opinion qu'il a donnée
de lui : « Qui vous arrête? lui demande Narcisse» — Rome, ma mère, répond-il, et trois ans de vertusl » De la part d'une personne méprisée, c'est la bonne action qui étonnera. On n'y croira pas; on y soupçonnera une hypocrisie, un calcul dissimulé. Une fois qu'il aura bien montré qu'il est un monstre, Néron n'aura plus de scrupules. La diffamation ôte aux personnes une de leurs raisons d'être juste, non pas la meilleure, mais l'une des plus puissantes. On n'a pas toujours la réputation qu'on mérite; mais on tend toujours plus ou moins à mériter la réputation qu'on a.
La diffamation est donc, elle aussi, un attentat contre la liberté. La liberté est elle-même le plus grand des biens, et la faculté de se procurer tous les autres. Le respect de la liberté est donc le premier des devoirs et les contient tous.
Le respect de la liberté n'est pas un devoir tout négatif; il faut rendre les hommes plus libres, c'est-à-dire leur procurer les moyens de l'être. 11 ne suffit pas de ne pas les faire mourir, il faut les aider à vivre, les secourir dans leur lutte contre toutes les causes de mort ou de diminution matérielle et morale. Laisser périr un malheureux qu'on pourrait sauver, c'est être homicide; laisser frapper un faible qu'on pourrait défendre, c'est être complice. Si au lieu d'être victime d'un agresseur méchant, il se
débat contre un fou irresponsable, le devoir est le même ; car on doit intervenir contre le méchant, non parce qu'il est méchant, mais parce qu'il est dangereux. On doit donc aussi assistance à ceux qui sont aux prises avec des forces brutales, à tous ceux qui luttent contre la souffrance, la maladie, la faim. Les forces brutales ne sont pas coupables; mais l'homme raisonnable est coupable quand il se rend le complice des forces brutales, fût-ce par inertie.
Il faut aussi rendre les hommes plus riches, car la richesse est un moyen de liberté. Cela ne veut pas dire qu'il faut se dépouiller pour eux : ceci est un point que nous examinerons dans le chapitre suivant. Donner son bien, c'est faire passer de la richesse d'une main dans une autre; c'est déplacer la liberté, non l'accroître. Le devoir dont il est ici question, c'est le devoir de produire, de créer de rutilité, d'augmenter les ressources humaines, en un mot de travailler. On a calculé que si rien ne faisait obstacle à sa multiplication, une population se doublerait en un temps très court, vingt-cinq ans, disait Malthus; il était bien au-dessous de la vérité. Lorsque les Européens s'établirent en quelques contrées vierges du Nouveau-Monde, l'accroissement de la population, défalcation faite des nouveaux immigrants, fut quelquefois beaucoup plus rapide. Une espèce vivante dont le développe-
ment ne serait aucunement entravé tendrait à se multiplier selon une progression géométrique dont la raison est variable selon les espèces et les races. Mais des causes nombreuses limitent cet accroissement: la principale est l'insuffisance des subsistances. Si l'un des facteurs de la production, à savoir le travail humain, augmente avec la population, les ressources naturelles du territoire n'augmentent pas, et quelques-unes s'épuisent. Par suite du progrès normal de l'industrie humaine, le travail sera mieux réglé et plus productif; des ressources nouvelles seront découvertes, des moyens nouveaux de les utiliser seront inventés. Mais si dix laboureurs tirent d'un champ une certaine quantité de blé, vingt laboureurs ne tireront pas du même champ une récolte double. La puissance productrice du travail augmente d'une manière irrégulière, sous des influences soudaines, telles qu'une invention scientifique, la découverte d'une mine, une réforme législative, une meilleure assiette de l'impôt, et sauf des événements exceptionnels, cet accroissement n'est jamais aussi rapide que pourrait l'être celui de la population 1 . Il y a donc constamment des êtres humains que la
1. Les doctrines de Malthus ont été contestées, mais avec les réserves et les corrections que j'ai pris soin d'y apporter, elles ne donnent plus de prise aux objections classiques. Pour de plus amples développements, voir les trailés d'économie politique.
i imitation des subsistances empêche de naître ou contraint de périr. Par conséquent, tout travail productif sauve des existences humaines. Et la logique nous oblige à formuler cette conclusion sévère : « l'oisif qui pourrait travailler est, indirectement, mais réellement, un assassin. »
On n'est pas quitte envers la vérité parce qu'on s'abstient de toute parole mensongère. Il faut démasquer le mensonge pour n'en être pas complice. Et quand on rencontre l'erreur, on n'a pas à rechercher si elle est le fait d'un mensonge ou d'une paresse, si celui qui prend le faux pour le vrai a été trompé ou s'est trompé. C'est mentir que de ne pas le tirer d'erreur. C'est mentir encore que de le laisser dans l'ignorance. On doit aider les hommes dans leurs efforts vers la vérité. S'ils ne la cherchent pas, on doit d'abord leur ôter cette erreur préjudicielle qui est d'en méconnaître le prix. Toute vérité nouvelle est un affranchissement. Les explorateurs qui révèlent des pays inconnus, dressent de nouvelles cartes, et tracent de nouveaux itinéraires augmentent pour les peuples civilisés la liberté d'aller et de. venir; ils agrandissent le monde; ils reculent les murailles de la prison humaine. Il en est ainsi de toute conquête sur l'inconnu. Dans le domaine de la pensée, je ne dis pas seulement tout progrès scientifique, mais toute connaissance pratique, tout renseignement nou-
veau est une nouvelle possibilité d'action, c'est-àdire une nouvelle liberté.
Il ne suffit pas de s'abstenir personnellement de toute diffamation. Il faut protester contre toute diffamation dont on est témoin sous peine de complicité. Il faut assister son prochain dans les efforts qu'il fait pour se défendre contre un mal si redoutable, et aussi pour gagner l'estime, la confiance et la sympathie des autres hommes.
Seulement une grande discrétion est, en cela, nécessaire, car une intervention maladroite ferait naître le soupçon là où il n'existe pas. L'honneur est chose infiniment délicate; il ne faut jamais se hâter de le mettre en cause : « 11 est perdu dès qu'il est joué. » Ne disons pas que les affaires d'autrui ne nous regardent pas : rien d'humain ne nous est étranger; mais ne nous mêlons des affaires d'autrui qu'avec réserve et à-propos.
En résumé, l'homicide, le vol, le mensonge, la diffamation, sont des attentats contre la liberté. L'assistance personnelle, le travail, la sincérité, en y joignant la recherche et la vulgarisation du vrai, les actes qui affermissent la paix sociale, la sympathie mutuelle et la solidarité sont créateurs de liberté.