L'homicide
Plusieurs de ces devoirs sont limités par le devoir de se conserver, et, par suite, de se défendre. Nous disons le devoir. Certes, on a le droit de se défendre, car on a toujours le droit de faire son devoir. Mais de ce droit, on ne peut tirer aucune conséquence relativement aux conflits moraux : un devoir ne peut pas être limité par un droit, car mon droit s'évanouit dès qu'il est contraire à mon devoir. Un devoir ne peut ôtre limité que par un autre devoir.
Je ne suis pas seulement excusable, j'ai l'obligation morale de défendre ma vie par les moyens dont je dispose, par la violence quelquefois, par le meurtre même de mon adversaire, si je n'ai pas d'autre salut. Bienentendu, le devoir de se
défendre ne saurait survivre au danger : la vengeance n'y est pas comprise. Bien entendu encore, il n'y a légitime défense que s'il est impossible de fuir ou de recourir à la protection légale. Il faut que le cas se présente comme une alternative : ou je tuerai cet homme, ou il me tuera. L'un de nous deux sera inévitablement sacrifié : il vaut mieux que ce soit mon agresseur, lequel est un homme dangereux, puisqu'il me menace.
On a contesté ce raisonnement : Nous ne pouvons pas être juges dans notre propre cause, prononcer nous-mêmes une condamnation à notre profit; ce n'est pas à moi de juger ma vie plus précieuse que celle d'autrui. — Mais le moyen de faire autrement, puisque, par hypothèse, tout recours à la justice régulière est impossible? Sans doute, devant l'imminence du danger, la peur, la colère, l'indignation, la précipitation ne permettent pas une appréciation impartiale. C'est l'instinct de conservation qui commande, etnonla raison. Mais, en ce moment, moi qui écris, et, j'imagine, vous qui me lisez, nous ne courons aucun danger, nous pouvons juger sans passion, nous ne sommes pas personnellement en cause; et il apparaît avec évidence que, si de deux hommes l'un doit nécessairement périr, il vaut mieux que ce soit celui qui menace la vie des autres.
Au reste, appliquons notre formule. Est-U
LES LIMITES DES DEVOIRS Hi
possible d'ériger en loi que les honnêtes gens ne se défendent pas contre les méchants? — Non, car s'interdire à ce point la violence, ce serait livrer le monde à la violence. L'homicide n'aurait assurément point de place dans une humanité sainte, où personne n'aurait à se défendre, puisque personne n'attaquerait. Mais, dès qu'il y a des meurtriers, le meurtre devient pour les honnêtes gens une nécessité, et une nécessité morale, une obligation. Ils n'ont pas le droit de s'abandonner eux-mêmes. Contester le devoir de défense personnelle, c'est consentir au règne de la force et à l'abolition du droit, au triomphe du mal et à la défaite de la justice.
Nous devons donc limiter ainsi le précepte formulé plus haut : Tu ne tueras point, à moins que le meurtre ne soit pour toi tunique moyen de défendre ta vie.
La guerre est une vaste organisation de l'homicide, et par conséquent elle est abominablement criminelle. Par quelle singulière aberration du sens moral en est on venu à la défendre, à la célébrer et même à la sanctifier? Il y a une doctrine théologique de l'excellence de la guerre. Le massacre fait partie des desseins de la Providence ; Dieu châtie les peuples coupables en les livrant à lenrs ennemis ; et récompense les peuples élus en leur donnant les joies du
triomphe et de la puissance. — Ne nous arrêtons pas à ces folies. Gomment d'ailleurs discuterions-nous avec des gens qui sont admis aux conseils du Dieu des Armées? Nous ne saurions leur opposer que des raisons humaines.
Une autre apologie de la guerre, plus fréquente, plus spécieuse, et qui a pour elle d'illustres autorités, comme de Moltke, consiste à dire qu'elle entretient dans l'humanité des vertus viriles, qui disparaîtraient avec elle : le courage militaire, l'esprit de discipline, l'énergie, l'initiative rapide et la persévérance tenace. Elle trempe les caractères; sans elle, l'homme s'efféminerait. Toutes les guerres abondent en traits d'héroïsme individuel ou collectif; des soldats se disputent l'honneur de se dévouer pour le salut commun; des régiments entiers marchent avec assurance à une mort certaine.
Et ces héros sont des hommes ordinaires, que les circonstances grandissent en un moment. Il se produit une si prodigieuse exaltation du sentiment du devoir qu'il domine et abolit le plus puissant de tous les instincts, celui de la conservation. Et quelle belle chose qu'une armée bien disciplinée! Nulle part l'humanité ne montre mieux ce qu'elle peut faire, par l'union réglée des forces individuelles. Ces grandes masses organisées sont le plus bel exemple de la solidarité sociale. Il se dégage une impression de gran-
deur calme de cet ensemble d'hommes, où l'individu, tout en restant une conscience autonome, et par un acte de son intelligence et de sa volonté, se contraint lui-même à n'être qu'un élément d'un immense et complexe organisme docile à une volonté unique !
Par un tel raisonnement, on démontrerait que l'incendie est une chose bonne, car il donne lieu à l'héroïsme des pompiers. Si la guerre n'existait pas, il n'y aurait pas à regretter les vertus militaires, puisqu'elles seraient inutiles. Ou plutôt ces mêmes vertus s'exerceraient sous une autre forme, non plus pour les œuvres de destruction et de mort, mais pour des entreprises de création et dévie.
Quelle impression de grandeur et de beauté véritables se dégagerait, au contraire, si les hommes parvenaient à la créer, d'une institution d'arbitrage international, revêtue de l'autorité nécessaire, et entourée des garanties suffisantes de justice et d'impartialité !
L'autorité qui maintiendra la paix parmi les peuples, si jamais elle existe, sera une autorité morale. Car une puissance matérielle capable d'exercer une contrainte, ne serait autre que l'une des grandes nations civilisées devenue assez forte et assez redoutée pour interdire la guerre à toutes les autres. Ce serait quelque chose d'analogue à la paix romaine, soit sous la
GOBLOT. 8
forme d'un grand empire qui, avec la paix, imposerait ses lois el son administration, soit sous la forme de l'hégémonie militaire et économique d'une nation qui ne permettrait pas aux autres de troubler son commerce. Ce serait la suppression de la guerre par la victoire définitive, et moins la paix que la servitude universelle.
Il est permis d'espérer, dans un avenir lointain, sinon la paix perpétuelle, du moins la rareté des guerres, par suite du développement progressif de la conscience publique. Il ne faut pas être sceptique à l'égard de cette force morale, ni l'affaiblir en la raillant. Elle est encore débile, mais songez qu'elle est naissante. Le xvn e siècle ne la soupçonnait pas ; la philosophie du xvm e siècle l'a rêvée; la Révolutioa française a cru en assurer le règne. La France s'est insurgée beaucoup moins contre son roi que contre les rois ; elle a proclamé, non seulement les droits du citoyen français, mais les Droits de l'Homme en général, et ceux des citoyens de toutes les nations. En défendant son territoire envahi, elle prétendait combattre contre les tyrans coalisés et pour la liberté des peuples. Si l'emphase habituelle aux hommes de ce temps nous paraît ridicule, c'est que nous voyons clairement aujourd'hui combien ils étaient encore loin du but dont ils se croyaient proches.
Kant, leur contemporain et leur admirateur*
pensait que la guerre n'a d'autre cause que l'ambition des rois, et que la paix universelle régnerait quand il n'y aurait plus que des peuples libres. Nous avons appris depuis, que les peuples sont capables d'ambition, comme les rois, qu'ils sont avides de conquérir le bien d'autrui, qu'ils aiment le bruit des clairons et des tambours et la gloire éclatante des armes. Depuis qu'ils ont cessé d'être indifférents aux faits et gestes des hommes qui les conduisent, l'ambition des rois serait impuissante si elle n'était soutenue et portée par l'ambition des peuples. C'est la plus redoutable. Les rois sont des politiques, leur ambition est réfléchie et calculée; au contraire, il se produit, parmi les peuples, de formidables mouvements passionnels, qui ressemblent à une sorte de frénésie, à de brusques accès de folie collective.
Mais de même que la folie révèle l'intelligence, dont elle est une déformation, de même les passions collectives révèlent l'existence de la conscience collective. Déjà on est obligé de compter avec elle. Elle ne parle pas encore assez haut, mais elle parle . Elle n'est pas encore assez éclairée, mais elle s'instruit tous les jours par sa propre expérience, qui est l'histoire. Elle comprendra de mieux en mieux que l'honneur d'un peuple est fait de justice autant que de puissance et de victoire. 11 y aura toujours des situations
embrouillées, des affaires mal conduites qu'on ne réussira pas à dénouer sans effusion de sang ; mais un jour viendra où le peuple qui médite d'en assassiner un autre pour le voler, sera obligé de reculer devant la réprobation universelle.
La guerre est toujours criminelle. Souvent le crime est double, et les deux peuples ennemis sont également coupables l'un envers l'autre. Mais quand il n'y a qu'un agresseur, le peuple qui se défend n'est pas seulement dans son droit ; il fait son devoir. Ce devoir de défense personnelle s'applique aux peuples comme aux individus. Ne dites pas, comme certains seclaires de Russie : la guerre est un crime, je n'y tremperai pas mes mains, je refuse le service militaire ; puisque l'on m'y contraint, je m'y soumets par force, mais sur le champ de bataille, je ne ferai pas feu, je ne commettrai pas l'homicide. Une telle maxime est contraire à la justice, car elle ne peut pas être érigée en loi. Si les peuples scrupuleux, par horreur de l'homicide, ne se défendaient pas, ils seraient asservis par leurs ennemis, et le monde appartiendrait aux peuples violents. N'ayant pas voulu verser le sang pour défendre leur autonomie, ils seraient contraints de verser le sang pour étendre la domination de leurs maîtres. Le refus de faire la guerre conduirait donc à la guerre universelle.
La guerre défensive est donc légitime et obligatoire. Mais pour qu'un peuple se défende, il faut qu'il ait une armée; il faut qu'en tant de paix, le goldatse prépare àPhomicide, qui pourra devenir pour lui un devoir. Il faut que les hommes, à leur majorité, au sortir des écoles, fassent une sorte de stage dans une école spéciale où Ton enseigné à tuer. Pour que la'défense de la patrie soit assurée, il faut que son armée soit disciplinée, qu'elle soit un instrument docile dans la main des chefs qui la conduisent. Pour que l'armée soit disciplinée, il faut que les inférieurs exécutent sans les juger les ordres des supérieurs; il faut que les chefs eux-mêmes soient dociles au pouvoir civil, qu'ils ne prennent pas les armes sans son ordre, qu'ils ne refusent pas de les prendre quand il le prescrit. Nul militaire, depuis le soldat jusqu'aux généraux, n'a donc le droit d'apprécier si la guerre qu'on lui fait faire est juste ou injuste. Le Ministre de la Guerre, comme membre du gouvernement, opinant dans le Conseil, a ce droit. Comme chef de l'armée, exécutant les ordres du gouvernement, il ne l'a plus. Il est clair que la défense de la patrie ne serait pas assurée, si le soldat n'obéissait aux ordres de ses chefs que quand il les approuve, si le pouvoir militaire faisait la guerre quand il le juge à propos. Il en résulte que l'homicide est le devoir du soldat toutes les fois qu'il
est commandé, même injustement; car ce n'est pas au pouvoir militaire d'en apprécier la justice ou l'injustice.
Cependant le soldat n'a pas pu renoncer à sa conscience d'homme et de citoyen. En luimême, il peut et doit avoir son opinion. En tant qu'homme et que citoyen, il pourra estimer que la guerre à laquelle la discipline l'oblige est un crime qui déshonore sa patrie. Pour tout ce qui n'est pas service commandé, il devra user de tous ses droits, s'employer de toutes ses forces à empéeher ce crime. Mais en tant que soldat, il faut qu'il se soumette, et collabore consciencieusement à l'acte qu'il réprouve. La discipline militaire est un grand mal, mais un mal nécessaire. Ah ! qu'il est difficile de comprendre ceux qui l'admirent : elle est trop navrante pour être belle. Cette abdication, à laquelle le soldat est tenu par profession, d'une partie de sa conscience individuelle, n'est pas l'un des moindres maux de la guerre.
La question du Duel est une des plus délicates qui puissent troubler la conscience d'un honnête homme.
Le Duel est absurde, nul ne le conteste. Le jugement de Dieu, dont il paraît être une survivance, reposait au moins sur cette croyance que Dieu protège l'innocent et châtie le coupable ;
mais aujourd'hui nul ne pense que le bon droit décide de l'issue du combat, et que celui qui a les torts sera blessé ou tué. Le duel était jadis un privilège de la noblesse, c'est pourquoi le bourgeois ne portait pas l'épée ; aujourd'hui encore il n'existe pas dans la classe populaire, ce qui suffit à démontrer qu'il n'est nullement nécessaire.
Dans une certaine classe de la société, quand un homme en a outragé ou accusé un autre, Y honneur exige, paraît-il, qu'ils se battent. L'honneur !mot qu'on prononce avec emphase, et qu'on n'entend guère ! Au sens le plus élevé qu'on puisse y attacher, c'est le soin de ne rien faire, qui oblige à se mépriser soi-même, le besoin de conserver l'estime de soi, de ne pas déchoir à ses propres yeux. Mais en quoi les accusations et les outrages d'un autre me rendraient-ils méprisable pour moi-môme, qui sais ces accusations fausses et ces outrages mal adressés ? Puisje démériter par le fait d'autrui, être amoindri moralement par ce qu'il plaît à un méchant de dire ou de faire ? Ce n'est point pour cet honneurlà qu'on se bat en duel.
L'honneur des « gens du monde », sentiment qui, chez beaucoup de personnes, tient la place de la conscience, et peut, à la rigueur, la suppléer en partie quand elle manque, est le souci de conserver l'estime d'autrui. C'est la moralité de
ceux qui n'en ont pas d'autre. On se bat pour l'opinion publique. Et voyez quelle inconséquence! Quand on est accusé de mensonge ou d'escroquerie, l'opinion exige la preuve qu'on n'est pas un poltron! Le courage qu'il faut pour se battre en duel n'est pas bien grand, et il est d'une nature si particulière qu'il ne prouve rien. On peut être capable d'un mensonge, d'une calomnie, d'une escroquerie, et paraître avec sang-froid sur le terrain. Personne ne pose en principe qu'un bretteur est nécessairement un honnête homme, ni même véritablement un brave. Mais les exigences de l'opinion sont aussi impérieuses que peu raisonnées. Comme tout cela est artificiel ! Pour apprécier s'il y a offense, et qui est l'offensé, et pour régler les conditions du combat, le bon sens et la raison ne suffisent pas ; il y a des traditions, une sorte de code conventionnel ; il faut être expert en la matière !
La persistance du duel tient à l'insuffisance de la législation pénale. On en est encore à chercher une loi véritablement défensive contre la diffamation. Il y a certaines offenses qu'on ne peut pas déférer aux tribunaux; un procès, même gagné, aggrave le mal ; la justice légale est un instrument grossier, auquel on ne peut confier des choses délicates comme les affaires d'honneur. D'où la nécessité de se faire justice soi-même.
— Quelle nécessité ? Direz-«vous. On peut, on doit pardonner les offenses.
— Oui ; mais l'opinion publique exige qu on se batte d'abord. C'est l'absurdité de l'opinion qui maintient l'absurdité du duel. Celui qui le refuse, ou l'évite trop soigneusement, passe pour lâche. Il a beau juger, en sa conscience, qu'un honnête homme ne doit ni commettre l'homicide, ni s'exposer au risque de le commettre ; on ne le croira pas retenu p**r la crainte de tuer ou de blesser son adversaire,* mais par la peur d'être tué ou blessé lui-même.
— Qu'importe? Un honnête homme doit tout subir, plutôl que de faire ce que sa conscience réprouve. Il vaut mieux supporter l'infamie que de la mériter, passer pour un* lâche et ne l'être pas, que d'avoir la lâcheté de s'incliner devant un préjugé stupide. Les jugements de l'opinion sont superficiels, hâtifs, fondés sur des erreurs, et souvent sur des sottises. Il faut obéir à sa conscience, et non à la conscience des autres.
— Et pourtant, le duel peut être, pour ceux que-leur rôle social oblige à des polémiques, un véritable devoir professionnel, tant que durera le préjugé public qui en fait une obligation. Il ne faut pas le chercher, ni s'y résoudre trop facilement. Mais un homme offensé d'une certaine manière, s'il ne se bat pas, est disqualifia, et &t voit dans l'impossibilité absolue d'accomplir «a
tâche. Il ne saurait mépriser l'outrage : il en se- ♦ rait submergé ; il faut qu'il défende son existence comme personne morale, et la possibilité de faire son devoir. Dans certaines professions, la maxime : Je ne me battrai jamais en duel, ne peut être être érigée en loi, car il y aurait là un moyen trop commode d'éliminer un adversaire gênant; tous les scrupuleux se verraient évincés de la lutte. D'ailleurs, le duel est rarement meurtrier, et c'est affaire de peu de conséquence que d'échanger deux balles sans résultat, ou de faire à son partenaire une écorchure à la main. Quand on combat pour la justice et pour la vérité, il ne faut pas se laisser arrêter pour si peu. Le duel se discrédite tous les jours davantage. C'est un reliquat d'une aristocratie morte; il finira bien par mourir aussi ; mais ce n'est pas l'indignation des moralistes qui le tuera : c'est le ridicule.
Nous avons déjà parlé du droit de punir. C'est le devoir de punir qu'il faudrait dire.
Quelle que soit, historiquement et en fait, ïorigine des institutions juridiques, théoriquement et en droit leur légitimité est dans le devoir de défense personnelle, transféré de l'individu à l'État. Plus fort et plus impartial que l'individu, l'Etat peut garantir la sécurité par des mesures à la fois plus efficaces et moins violentes.
C'est là sa fonction essentielle, et sa principale raison d'être.
On a contesté que le droit de punir puisse aller jusqu'à l'homicide. La société, qui punit le meurtre, ne doit pas le commettre. — Mais on peut en dire autant de toutes les peines. On ne doit pas tuer ; on ne doit pas non plus attenter à la liberté, ni à la propriété, ni h la réputation. La prison, l'amende, les peines infamantes et la publicité des condamnations sont des actes de despotisme, de vol et de diffamation, quand ils ne sont pas nécessaires à la défense sociale.
On invoque avec plus de raison la prudence naturellement commandée à tout être sujet à Terreur. La justice humaine, n'étant pas infaillible, ne doit pas infliger de peines irréparables. — Mais, répondrons-nous, la mort des victimes estelle moins irréparable que celle du criminel ? Epargner le meurtrier, c'est se rendre complice de tous les crimes que cette indulgence ferait commettre, c'est condamner à mort toutes les victimes qu'une pénalité plus sévère eût sauvées*
La question de la peine de mort est, en somme, une question de fait. Il s'agit de savoir si, en la supprimant, le nombre des crimes augmenterait; il s'agit de la rem placer par une peine moins radicale et tout aussi redoutée. Le problème de toute la législation pénale est de trouver les institutions juridiques avec lesquelles il y aura le
moins de sang versé, tant par les criminels que par les bourreaux, et, en général, le moins de dommage causé, le mal illégalement commis parle délinquant étant considéré, au total, avec le mal légalement perpétré par l'application du Code.
Maintenant, il est bien permis de croire que la peine de mort est, le plus souvent, une violence inutile. Que ceux qui ont vu de près et profondément étudié fes criminels et la criminalité en décident ! Si le criminel pèse les conséquences de son crime, l'alternative qu'il considère, j'imagine, est celle d'être ou de n'être pas pris. Il ne calcule guère que les chances d'impunité. C'est seulement lorsque le procès est engagé et qu'il se voit perdu, qu'il se demande s'il paiera son forfait de sa tête ou de sa liberté. Tant qu'il est encore libre, les travaux forcés à perpétuité lui paraîtraient déjà une perspective suffisamment effrayante, s'il n'avait l'espérance d'échapper à toute peine. Ce qui encourage le crime, ce n'est pas la mansuétude, c'est l'échec de la justice ; un sérieux progrès dans l'art des détectives permettrait l'adoucissement des sanctions. En tout cas, on peut douter que les institutions pénales aient raison de frapper fort pour compenser l'inconvénient de ne frapper pas toujours.