‹ Justice et LibertéChapitre 19 sur 27 · Le luxe · texte numérisé non relu

Le luxe

Quand la vie humaine est en cause, les conflits moraux atteignent leur plus haut degré d'acuité et de gravité. Ce sont donc des cas-types, éminemment propres à servir de modèles à tous les autres. Il est aisé de transporter ce que nous en avons dit à des conflits qui ne se présentent pas immédiatement comme des questions de vie ou de mort, j'entends de mort violente. L'obligation de défendre sa propriété, sa santé, son repos, sa liberté matérielle, intellectuelle ou morale, sa réputation, son droit à l'estime, à l'amitié, à la sympathie de ses semblables, peut se trouver impossible à pratiquer sans léser en quelque façon les intérêts et la liberté d'autrui. Le principe de la maxime érigée en loi peut résoudre tous ces conflits.

La concurrence économique est la lutte et la limitation mutuelle des actes par lesquels des personnes différentes tendent à s'assurer les conditions matérielles de leur existence et de leurs jouissances. Le devoir n'exige pas de l'individu un sacrifice absolu ; s'il allait jusqu'à cet excès, il se refuserait à lui-même le droit de manger, car le pain qu'il mange pourrait sauver la vie à quelque malheureux mourant de

faim. Il a, au contraire, le devoir de se nourrir, et d'assurer sa vie pour en faire bon usage.

Mais où placer la limite entre les satisfactions légitimes que chacun se doit à soi-même et les empiétements sur ce qui appartient à autrui ?

La notion de luxe nous fournit la réponse. Les économistes distinguent la consommation productive, et la consommation improductive. Tout ce qui est nécessaire h l'entretien de la vie, à la conservation de la santé, à l'augmentation des forces physiques, intellectuelles et morales, ce qui même assure à l'homme le repos, condition de la fécondité du travail, et la joie, qui est bienfaisante parce qu'elle fortifie, tout cela est, en réalité, de la richesse épargnée. La consommation improductive est celle qui tend seulement à satisfaire un appétit de jouissance, sans qu'il en résulte aucun accroissement d'énergie utilisable ; c'est la destruction définitive et non compensée de quelque richesse. Le luxe est la consommation improductive.

Le luxe est donc immoral, toujours et sans réserve. On ne peut pas trop épargner, cg.r épargner, c'est produire. 11 ne s'agit pas ici de l'égoïste et mesquine parcimonie de l'avare, qui accumule et n'épargne pas. Les richesses qu'il entasse sont improductives ; elles sont en réalité consommées, sans profit, même pour lui-même ;

ou plutôt elles sont consommées pour lui procurer la vaine et toute personnelle jouissance de savoir qu'il les possède. La véritable épargne consiste à produire plus qu'on ne consomme.

Toute richesse qui n'est ni retirée de la circulation, comme le trésor d'Harpagon, ni employée à procurer à son possesseur de stériles voluptés, comme les prodigalités du débauché, contribue nécessairement à grossir le patrimoine général des hommes. C'est du pain pour ceux qui ont faim, des vêtements pour ceux qui ont froid, des secours pour ceux qui souffrent ; des livres, de la science, de la vérité, de la puissance sur la nature, et en somme de la liberté.

Le luxe est fait de sang et de misère humaine. Pour qu'un voluptueux s'asseye à une table raffinée, il faut que des malheureux meurent de faim ; pour qu'il habite des palais somptueusement décorés, il faut que des malades gémissent dans des taudis malsains ; pour qu'une femme du monde étale dans sa parure une fortune entière, il faut que des loqueteux n'aient pas de quoi couvrir leur corps.

— Mais, direz-vous, c'est une morale d'étroite austérité que vous nous prêchez là ! Elle conduirait à une existence puritaine et claustrale, sombre et décolorée, faite de contrainte, de tristesse et d'ennui. Nous n'en voulons pas ! Nous ne pouvons pas croira crue la conscience pros-

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crive rembellissement de la vie humaine par les nobles satisfactions de Fart.

— Aussi nous garderons-nous bien de l'admettre. L'art n'est pas un luxe ; l'art n'est pas improductif ; Fart n'est pas une superfluité. Certes il n'est pas indispensable à l'existence matérielle, il n'empêche pas de mourir de faim, ni de froid, ni de maladie ; mais il nous est nécessaire pour vivre comme des hommes, par l'intelligence et par le cœur. Il y a deux sortes de manières d'aimer le beau, et deux sortes d'œuvres d'art. Il y a un art inférieur qui ne cherche qu'un plaisir raffiné, un plaisir aristocratique, un art dont tout l'effort tend à procurer des sensations rares, que tous ne sont pas capables de goûter. Et il y a un art supérieur, qui est essentiellement une faculté exceptionnelle d'exprimer. Celui-là agrandit la nature individuelle en la faisant participer à celle d' autrui ; il introduit dans les âmes <les idées et des sentiments qui n'y étaient pas, ou qui y étaient obscurs et enveloppés. Toute œuvre d'art est la création d'une forme nouvelle de sympathie. Le plaisir qu'elle nous procure naît justement de ce que nous sentons s'accroître par elle notre être individuel, nos richesses intérieures, notre puissance intellectuelle et morale. C'est une sorte de communion des âmes, et Tune des formes les plus élevées de la vie sociale.

LES LIMITES DES DEVOIRS i29

Quant à l'art inférieur, qui n'est que sensualité stérile, la morale n'est pas seule à le condamner ; toute saine esthétique le juge avec une sévérité pareille. Les poêles de cour, dont les œuvres sans portée, vides d'émotion et de pensée, sont des jeux d'esprit bons pour charmer l'ennui de quelques oisifs, paraissent fades et bas, en dehors du milieu artificiel pour lequel ils ont écrit. La peinture, la sculpture, l'architecture qui ne sont que l'étalage de formes ingénieuses et de couleurs agréables, mais que rien d'élevé et de noblement humain n'a inspirées, ne rencontrent bientôt que le dégoût. La musique qui se borne à caresser l'oreille par un charme tout sensuel devient insupportable à quiconque a appris à comprendre et à aimer les puissantes conceptions d'un Beethoven et d'un Schumann. La véritable beauté ne se rencontre pas dans les œuvres vaines ; la puérilité, la stérilité sont des laideurs.

C'est pourquoi il est légitime, il est salutaire de réserver une partie de la richesse publique pour mettre à la portée du peuple les grandes productions de l'art humain, de lui ouvrir des bibliothèques et des musées, de rendre les théâtres accessibles à tous, de faire entendre à tous de belle musique, de dresser devant les yeux du public de beaux monuments et de belles statues. Ce ne sont pas là des dépenses de luxe,

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puisqu'elles étendent et fortifient la pensée et le cœur de l'homme, et augmentent la valeur du capital humain.

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