L'intolérance
Antagonistes ou concourantes, toutes les libertés se limitent mutuellement; étudier tous les conflits qui en résultent, ce serait passer en revue toutes les relations de la vie sociale. Nous ne nous occuperons ici que de la liberté de penser.
h*, tolérance est une idée relativement récente. Sans doute il s'est trouvé dans tous les temps des hommes de cœur pour protester contre les violences du fanatisme, contre les excès de l'autorité; à toutes les époques, la lassitude a amené entre les combattants des trêves, des conventions faites de concessions réciproques. Il s'est trouvé aussi des sceptiques, comme Montaigne, qui, peu attaché à la vérité, ne comprend ni qu'on meure ni qu'on fasse mourir pour des convictions : « C'est attacher un grand prix à sa croyance, dit-il, que d'en faire cuire un homme tout vif! » Mais l'idée nette du devoir de tolérance n'apparaît guère qu'au xvm e siècle. Le mot lui-même avait autrefois un autre sens. La tolérance était une sorte d'indulgence pratique
pour des actes ci des opinions que théoriquement on condamnait, mais que Ton ne croyait pouvoir réprimer qu'an prix de trop d'efforts et de trop de violences. Chez les théologiens du xvii* siècle, la tolérance désigne la facilité avec laquelle les Jésuites permettaient des infractions aux lois ecclésiatiques ou morales, pour éloigner moins de personnes de la religion.
C'est ce que Bossuet appelle « le poison de la tolérance ».
Pour nous, la tolérance consiste à reconnaître et à respecter la libellé de penser. Chacun doit être libre de se faire et de se choisir ses opinions et ses croyances, de les manifester dans ses paroles et dans ses actes, de les défendre et de les répandre.
Le respect de l'opinion d'autrui n'entralno pas l'abandon de la nôtre. Devons-nous, par égard pour la liberté d'autrui, nous contenter d'une liberté tout intérieure? Ma croyance enfermée dans le secret de mon cœur, y est évidemment inattaquable. Celamesuffira-t-il? Etdois-jc la taire, de peur de blesser celle d'autrui? — Non, l'expression de notre opinion, nos effort* pour la communiquer aux autres peuvent et doivent respecter la liberté d'au t ru i sans pour cela se restreindre; il suffit qu'ils soient rai' sonnables.
La tolérance consiste à n'employer, pour
défendre et faire partager ses idées, ni la violence, ni l'outrage, ni la ruse.
La violence est, en vérité, un bien singulier moyen de propagande. D'abord elle est impuissante, de par la nature immatérielle des idées; en agissant du dehors, par des moyens mécaniques, on ne peut ni produire ni empêcher l'affirmation et la négation, qui sont des actes de l'esprit. En second lieu, elle est maladroite. En admettant qu'il soit légitime de faire le siège des consciences pour les réduire à se rendre, la violence est la pire faute de tactique qu'on puisse commettre. On cherche plutôt à se concilier l'adversaire qu'on veut % convaincre; dès qu'on l'a frappé, c'est un ennemi. Ainsi le seul intérêt de la cause qu'on défend interdirait déjà la violence, si la morale ne la condamnait.
L'intimidation n'engendre pas la foi; elle engendre l'hypocrisie. Elle ne change point les pensées, mais les paroles et les actions. Cherchez les causes du mensonge parmi les hommes; vous les trouverez presque toujours dans le despotisme. Les esclaves sont menteurs ; les enfants élevés avec une sévérité excessive le deviennent; les lois trop rigoureuses sont tournées; l'hypocrisie se trouve chez les courtisans, habitués à obéir aux moindres volontés du maître; dans l'entourage de tous les puissants; chez . tous ceux qui vivent courbés sous une autorité;
elle est pour eux un moyen détourné de reprendre une partie de la liberté qu'ils ont perdue. Par la force, vous n'obtiendrez jamais que des conversions apparentes, et le masque de la conviction.
— Eh bien ! nous nous en contenterons. L'autorité peut empêcher la manifestation extérieure, et, par suite, la propagation des opinions. Qu'un homme soit dans l'erreur, c'est son affaire; mais on doit lui interdire de tromper les autres. Une fausse doctrine est un véritable poison. Il faut entourer le pestiféré d'un cordon sanitaire, de peur qu'il n'infecte les autres. Nous avons la vérité, disent les autoritaires, et nous la prêchons ; nos adversaires prêchent l'erreur, il faut leur fermer la bouche. La mort est un bon moyen d'empêcher les gens de parler et d'écrire. La claustration, la séquestration sont des moyens plus doux, mais moins économiques et moins sûrs; ils exigent une longue vigilance, et puis la parole et l'écriture peuvent franchir les murs d'une prison. Nous devons protéger les nôtres contre les mauvais livres, contre les discours pervers, contre les exemples corrupteurs. Dépositaires des bonnes doctrines, nous ne pouvons pas permettre la vulgarisation des autres.
Il faut bien le reconnaître, la violence peut s'opposer temporairement à la propagation des idées. Il y avait autrefois en France des pays protestants qui sont aujourd'hui catholiques; les
Dragonnades et la Révocation de l'Édit de Nantes ont réussi à les convertir. Les familles les plus courageuses et les plus fortunées ont passé à l'étranger; les autres ont fléchi; leurs enfants lurent élevés dans des couvents; les générations suivantes ont rougi de la foi de leurs ancêtres, ou l'ont ignorée. Et vous pensez qu'on peut s'applaudir d'un tel résultat! Parce que des hommes ont eu la lâcheté de renier leurs convictions devant la menace, croyez-vous que la moralité humaine y ait gagné? La foi ne doit pas être un acte de crainte et d'obéissance, mais un acte de courage et de liberté.
Le succès obtenu par de tels moyens est d'ailleurs précaire. Les idées qu'on tue ressuscitent. On ne tue pas les idées par la force; on tue les idées par les idées, l'erreur par la vérité. Disciples d'un Dieu crucifié, les Chrétiens savent mieux que personne la vertu propagatrice de la persécution : aux premiers siècles de l'Église, le martyre, au lieu d'éteindre la foi, faisait des prosélytes. Rien ne grandit et ne fortifie une doctrine comme le courage de ceux qui souffrent pour elle; rien ne la déconsidère comme les violences commises en son nom. L'Inquisition et la Saint-Barthélémy sont des arguments logiquement assez faibles contre l'Église, mais pratiquement très redoutables. Laguillotineetles massacres de Septembre ne prouvent rien contre
les doctrines républicaines , mais ils en ont retardé Je triomphe, et lui nuisent encore aujourd'hui. « On connaît Parbre à ses fruits », a dit le Christ; combien il y a peu d'apparence que la vérité et la justice se trouvent du côté des violents!
Que dirai-je de Poutrage? Insulter son adversaire, n'est-ce pas s'ôter à soi-même toute espérance de le convaincre ? L'outrage n'est pas un argument ; il ne prouve qu'une chose, c'est que celui qui s'en sert est à bout d'arguments. Dans combien de débats publics n'avons-nous pas vu des orateurs, des polémistes, n'ayant plus rien à dire et ne pouvant consentir à se taire, se saisir, comme d'une dernière ressource, de l'argument ad hominem, et se répandre en injures? Ceux qui le font de sang-froid et par tactique sont des fous, et leurs armes ne blessent qu'eux-mêmes ; ceux qui se mettent en colère perdent, par ce fait, tout pouvoir de diriger leurs coups, et sont un danger pour leur parti. Il y a pourtant, dans le public, une clientèle pour ceux qui crient très fort ; les injures et les grossièretés trouvent des admirateurs. Mais on s'use vite à ce jeu.
La ruse est une des formes les plus redoutables de l'intolérance ; mais, si habile qu'elle soit, elle ne l'est jamais assez. Obtenir par surprise l'adhésion des esprits à des idées qu'ils repous-
seraient si on les leur présentait avec franchise, les amener à leur insu et par des voies détournées à un but qu'ils voudraient fuir s'ils le voyaient, les envelopper insensiblement d'un invisible réseau, dont ils n'auront plus ni la force, ni peut-être la volonté de se dégager quand ils en sentiront l'étreinte, ah ! nous savons assez que ce sont là des procédés qui réussissent. Mais combien de temps? S'il ne s'agit que de résultats temporaires, — un vote à enlever, un coup de main électoral à machiner, une démarche à obtenir des autres hommes en changeant leur manière de voir — la ruse peut y suffire ; mais c'est là le vulgaire mensonge, non la propagation d'une conviction. On ne se contente pas de résultats éphémères quand il s'agit d'idées et de croyances; la vérité n'est pas temporaire ; on ne saurait vouloir, pour ce qui est ou qu'on croit être la vérité, qu'un triomphe définitif.
La vérité ne peut pas profiter de la ruse.
Elle est la lumière ; son œuvre ne s'accomplit point dans les ténèbres ; c'est au grand jour qu'elle est forte et qu'elle prospère. Il n'est point de plus bel exemple de la fragilité des œuvres cauteleuses, que l'histoire des missions des Jésuites dans l'Extrême-Orient et dans le Nouveau Monde. Il n'entre pas dans ma pensée de méconnaître tant d'actes d'héroïsme et de charité racontés dans les Annales de la Propagation de la
Foi. L'œuvre fut commencée par un saint. Jeune, plein d'enthousiasme et de foi, François-Xavier de Navarre aborde au Malabar, traverse l'Inde, s'embarque au cap Comorin, passe aux Moluques, puis au Japon : il meurt au moment où il allait entreprendre l'évangélisation de la Chine. Animé de l'esprit de l'Évangile, et fidèle imitateur des premiers Apôtres, il s'adresse d'abord aux petits, aux parias ; il dédaigne ou peut-être il ignore les castes des riches et des prêtres. Partout où il passe, il prépare les voies, imposant le respect, et gagnant les cœurs par sa conviction et sachante.
Sur ses traces, la Société de Jésus envoie d'autres missionnaires. Ils arrivent en nombre, avec un plan concerté et des instructions précises. Au lieu d'apporter, comme le Christ, aux humbles et aux souffrants des consolations et des espérances, ils s'adressent aux puissants, s'insinuant dans leur faveur, afin d'obtenir, à leur exemple et par leur ordre, des conversions en masse. Mais le moyen d'intéresser un rajah à un Christ misérable^ un agitateur populaire, condamné à mort parla justice de son pays ? Ils résolurent de passer sous silence ce détail du dogme chrétien ; ils eurent honte, s'écriait avec indignation le pape Innocent X, ils eurent honte de la Passion de Jésus-Christ : illos padet Christum passum et crucifixum prœdicarel Ils prêchèrent le Messie
annoncé par les prophètes, attendu pendant une longue suite de siècles, venu enfin visiter les hommes, entraînant après lui les foules enthousiastes, et remontant triomphalement au ciel. Ils se réservaient de compléter plus tard l'instruction des néophytes en leur révélant le procès, la condamnation, la flagellation, le crucifiement.
L'Église catholique ne doit pas endosser la responsabilité de cette évangélisation frauduleuse. Les papes ont protesté, dans les termes les plus énergiques, par une série de bulles, de brefs, de lettres et de décrets. Innocent X, Clément IX, Clément XI, Clément XII, Benoît XIII, Benoît XIV ne cessent de fulminer contre les missionnaires. En reniant l'humilité et les souffrances du Christ, ils étaient conduits à renier les humbles et les souffrants de la terre. Ils leur refusèrent jusqu'aux sacrements. Le vicaire apostolique, au nom du pape Clément XI, prononce à Pondichéry, en 1704, cette condamnation sévère : « Nous ne pouvons souffrir que les médecins de l'âme refusent aux hommes de basse condition les devoirs de charité que ne leur refusent pas même les médecins païens. » — « Nous voulons et ordonnons, répète Benoît XIV en 1727, que le décret sur l'administration des Saints Sacrements aux moribonds de basse condition qu'on appelle parias, soit enfin observé et exécuté sans plus de délai. » C'est en
vain ; les Jésuites se riront de l'autorité pontificale, jusqu'à ce qu'elle prenne le parti de les supprimer 1 .
Le succès des missionnaires fut immense. Ils baptisèrent des populations entières ; ils fondèrent, surtout dans le Nouveau Monde, de grands États chrétiens, sortes de républiques théocratiques dont l'histoire est fort obscure. Mais ce succès fut de courte durée. Quand la supercherie fut dévoilée, tout s'effondra; sans doute, les Jésuites ont frayé la route aux colons européens ; leur œuvre de pénétration commerciale est indiscutable. Mais ils venaient en missionnaires de l'Evangile : et ils ont semé partout, parmi les populations indigènes, la haine du Christianisme et des Européens.
Entreprendre de propager ses croyances par la ruse, c'est n'être pas vraiment convaincu, c'est manquer de foi, c'est aimer sa croyance plus que la vérité. La vérité est solide, l'erreur fragile ; on ne peut mieux les définir que par ces caractères. La pensée vraie, c'est la pensée définitive, l'opinion qu'on ne sera jamais contraint à rejeter ni à transformer, tandis que la pensée fausse est la pensée provisoire, l'opinion qui demain peut-être sera impossible ou insuffisante. La Science, qui est la forme la plus par-
1. Voy. Edgar Quinet, Leçons professées au Collège de France en 1843, 4 e leçon.
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faifp de la vérité, est l'ensemble de toutes les idées qui ont subi l'épreuve de la critique, et on ont définitivement triomphé. La vérité n'a rien h craindre de la critique, de l'examen, de la discussion : elle en sort confirmée et quelquefois épurée. Si votre opinion y reçoitçà et là quelque accroc, vous ne pouvez qu'y gagner : c'est une retouche utile. Toutes les vérités se soutiennent mutuellement ; Terreur est en conflit avec ellemême, avec la vérité et avec les autres erreurs; elle a donc tout à craindre. Sa lutte contre la vérité est la lutte du Pot do terre contre le Pot de fer. Que celui qui porte le pot de terre se cache, s'abrite, et fasse un détour pour éviter un choc, Roitl Mais quand on porte le pot de fer, on peut marcher droit devant soi, et à découvert.
On remarquera que nous n'avons invoqué, en faveur de la tolérance, que des considérations utilitaires. Il faut s'interdire la violence, l'outrage et la ruse, dans l'intérêt de la cause que Inn f/r/fW. Nous n avons pas eu besoin de faire appel au respect dû à la liberté d'autrui. Ce respect ne saurait aller jusqu'à nous réduire au silence. On tombe souvent dans cet excès. On évite d'exprimer son opinion, pour ne pas blesser la susceptibilité d'une personne qui en a une * -itraire ; on va m£me jusqu'à renoncer à praer ce que Ton croit, ou bien Ton consent à
LES USATES h£5 LEYOrUS \ \\
pratiquer ce que icn te *z'.'.\ j. s*. Le dev/r ne
va pas ju-que-1*. «ci w r zt'A il r.e y*w\ y-%* daller jusque-Iî- Ce :.>*' t\* y,r j r %\W,t.'sz h la liberté de per-ver i .;.^ jrrrv.r.ï.^ ;v: de penser autrement c**-'---^ et *; /er;;e*-,/n d'idées quelle r.e \^,zw^ r r \h 1* h." •'-*>*, ', e*t elle qui a tort. Je ve-i r^er. re-:,-v/.e; \>\ opinions dautrul. ELi.* Je p-1* I-'^M :r,- - r ,u*'.u\ demander cVcn re^-ece a.;»-i le* rfi,--r,r,e*, O.** plutôt je n'ai p*% * re*:^^*er tv.v* >z\ ','f\:.. r .x.\. car une erreur ne** '** t^~*s*à.:*.*. rt.* *. 'e 'f-,i* respecter laj^rrcnne rie*^ v^e Vve *.*r.*;'e.ve ,r,
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biens extérieurs ne peuvent être possédés qu'à l'exclusion d'autrui ; on possède la vérité sans l'interdire à personne. Comme la flamme d'un flambeau, elle se communique sans se partager. La multiplication des pains est un miracle, s'il s'agit du pain matériel, qu'il faut rompre et distribuer pour nourrir les corps ; mais il n'y a rien de surnaturel dans la multiplication de ce pain qui est la nourriture des intelligences.