L'intolérance dans l'éducation
C'est surtout envers l'enfant, qu'il est obligatoire, et qu'il est difficile d'être tolérant. C'est à l'enfant qu'on s'adresse de préférence quand on veut faire des prosélytes : les hommes ont déjà leurs opinions laites, et ils en changent difficilement. C'est sur l'enfant qu'on a le plus d'action : son âme toute neuve est prête à recevoir toutes les empreintes, et les premières qu'elle reçoit sont souvent indélébiles. Et puis l'enfant, c'est l'avenir.
La tolérance est-elle seulement possible à son égard ? L'éducation n'est-elle pas, par essence, un acte d'intolérance ? Vis-à-vis de ses maîtres et de ses parents, l'enfant est sans défense ; l'éducation consiste à abuser de la faiblesse de cet être désarmé, pour en faire ce qu'on veut
qu'il soit. On façonne à son gré cette argile molle, on lui impose des manières de sentir, d'agir et de penser qu'il n'eût sans doute pas librement choisies. Le jardinier prend un jeune arbrisseau, le plante à l'endroit qu'il a choisi, l'élague, le taille, le palisse à son gré ; en le greffant, il le force à produire d'autres fruits que les siens ; en l'attachant, il oblige certaines branches à pousser aux dépens des autres ; bref, il en fait un être tout artificiel. C'est pour lui faire produire de meilleurs fruits ; mais ces fruits sont meilleurs pour le jardinier qui les récoltera, non pour l'arbre qui les produit. Cultiver, c'est détourner vers ses propres fins les tendances naturelles du végétal. L'éducation, qu'on a si souvent comparée au jardinage, consiste à mettre des enfants en espalier. Elle greffe une autre nature sur leur nature primitive, qui était à eux ; elle élague, elle comprime, elle développe artificiellement certaines parties aux dépens des autres. Elle est une mainmise sur une personnalité humaine, avant qu'elle ait le temps de se former, un véritable attentat contre la liberté de l'enfant.
Il est bien vrai que l'éducation mérite souvent ces reproches, et l'homme fait qui serait capable de se juger lui-même, pourrait souvent, à bon droit, les adresser à ses parents et à ses maîtres. « Je ne puis plus me défaire, pourrait-il leur
dire, de certaines habitudes de pensée que vous m'avez imposées, de certains Sentiments que vous avez artificiellement formés en moi ; surtout, je n'ai plus certaines énergies et certaines ressources intellectuelles et affectives, que ma nature comportait, et que vous avez tuées. Je me trouve, — non pas des vices, car vous avez loyalement cherché à m'en préserver, — mais des faiblesses et des impuissances qui vous sont imputables. »
— Mais, répondrez- vous, l'éducation est nécessaire. L'enfant ne peut se défendre contre l'influence de ce qui l'entoure ; s'il ne subit pas celle de ces maîtres, il en subira d'autres. Ces influences, il est impossible de les supprimer ; l'éducation consiste à les choisir. L'enfant ne peut pas être libre ; il ne peut pas être luimême, puisque c'est un être en voie de formation. Destiné à vivre parmi les hommes, il faut bien le mettre en harmonie avec le milieu social où son activité s'exercera. La vie de nos enfants sera la continuation de la nôtre ; nous nous survivrons en eux ; il faut que nous les amenions au point où nous sommes, afin qu'ils poursuivent nos œuvres. Ainsi les générations successives sont solidaires ; l'humanité ne s'émiette pas en une multitude d'individus indépendants ; elle se tient tout entière comme un seul tout.
— Tout cela est vrai. Mais nous n'avons pas le droit de faire de nos en£ants de purs instruments, par lesquels nous agirons encore quand nous ne serons plus, de supprimer leur personnalité pour en faire des prolongements de la nôtre, de les réduire à ne plus pouvoir penser autrement que nous avons pensé, sentir et agir autrement que nous avons senti et agi. Dans la continuité de son existence, l'humanité évolue et se transforme ; nous n'avons pas le droit d'arrêter et de fixer son développement au point où nous l'avons laissé. L'éducation peut être et est trop souvent autoritaire ou astucieuse ; mais elle peut aussi, et elle doit être libérale.
L'éducation autoritaire tend à supprimer chez l'enfant deux choses capitales : l'esprit d'initiative et le sentiment de la responsabilité. L'esprit d'initiative fait des hommes d'action, qui sont eux-mêmes, qui savent se tirer d'affaire, et dont la personnalité laisse une trace. Quiconque en est dépourvu est moins une personne qu'une chose, un instrument dont les autres se servent. Or l'esprit d'initiative ne se développe pas chez l'enfant h qui on ne permet jamais de vouloir. Il ne faut pas tout prévoir, et pourvoir à tout pour lui. Il faut l'abandonner à lui-même, de plus en plus souvent, et pour des actes de plus en plus importants, à mesure qu'il grandit, et, par cette confiance qu'on lui témoigne, l'obliger
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à la mériter. Quant au sentiment de la responsabilité, c'est la conscience elle-même. L'enfant dont tous les actes sont commandés ne se sent jamais responsable, et, en effet, il ne Test pas. II ne songe jamais à s'attribuer ses fautes, il les rejette sur autrui; il va jusqu'à se réjouir de les commettre, pour avoir le plaisir de les reprocher aux autres.
Or l'éducation autoritaire ne pourra pas durer toujours: le moment arrive où l'enfant devenu homme échappe à ses parents et à ses maîtres. Il passe alors brusquement d'une sujétion étroite et d'une surveillance continuelle à une liberté dont il ne sait pas se servir; il subira donc, au hasard, sans discernement et sans contrôle, les influences du milieu, et surtout les pires.
L'éducation libérale, — qui n'est pas du tout l'absence d'éducation, — réduisant au minimum et diminuant graduellement l'autorité, la surveillance et même la protection, sait ménager une transition insensible de la sujétion de l'enfant à la liberté de l'homme. Il ne s'aperçoit pas de son émancipation ; il ne pourrait en dire le jour. Le premier devoir des- éducateurs est de travailler eux-mêmes à se rendre inutiles, de préparer le moment où leur tâche sera finie. Fautil qu'à ce moment le jeune homme soit incapable de sortir do la voie tracée, et continue d'y
marcher par la force de l'habitude? Ou bien qu'il soit capable de trouver et au besoin de frayer lui-même sa voie, de la choisir et de la suivre par raison ? Le premier système n'est pas une éducation, c'est un dressage. 11 ne faut pas élever les enfants comme des animaux, mais comme des hommes.
C'est surtout quand il s'agit de la formation des idées et de la conscience, qu'il faut déplorer les effets funestes de l'éducation autoritaire. Tuer une intelligence, est-ce beaucoup moins que de tuer un homme ? Et le préjugé n'est-il pas la prison de la pensée ? L Que penser d'une éducation qui a pour but conscient et avoué l'organisation du préjugé ? Il est véritablement criminel d'imposer à la crédulité naïve de l'enfant des opinions toutes faites, qu'il accepte sans résistance et sans critique. C'est ce qu'on appelle l'élever dans de bons principes, et lui inculquer de bonïies idées.
Les principes contraires à la liberté ne sauraient être de bons principes ; et, qu'on le remarque bien, les idées inculquées par une autorité ne sont même pas des idées. On a enseigné à l'enfant ce qu'il doit croire ; il a entendu et retenu la formule de la bonne doctrine ; il l'a reçue sous l'autorité de ses maîtres ; pourquoi aurait -il pensé à ce qu'il y a dedans? il est convaincu que telle est l'opinion des honnêtes gens,
i 'A JUSTICE ET LIBERTÉ
et prêt à haïr et à mépriser ceux qui se réclament d'une formule contraire. Mais sa croyance ne réduit àdes mots. Dès qu'il en examine le sens, dès qu'il raisonne, dès qu'il juge, ce n'est plus l'autorité d'un maître, c'est la raison autonome qui le convainc. Or l'éducation autoritaireredoute cet examen comme un danger, et le réprime comme une faute ; qui sait si sa raison, débile d'ailleurs et mal exercée, ne le conduira pas aux doctrines contraires? L'autorité peut l'agréger à un parti, non lui donner une conviction; l'asservir 2i certaines paroles, non pas produire en son esprit la pensée qu'elles expriment. Vous entendrez souvent de jeunes hommes élevés ainsi, proclamer leur attachement à certaines croyances ; interrogez-les ; essayez de leur faire expliquer le sens des mots qu'ils emploient et auxquels ils tiennent par une sorte d'aveugle entêtement. Vous n'obtiendrez pas de réponse. Et si, les pressant de questions, vous les forcez enfin de réfléchir, vous n'en tirerez que des idfas vagues, pleines d'obscurité et de confusion. Je vous dis, en vérité, qu'ils ne pensent point! Los doctrines imposées par une autorité sont des formules vides de pensée.
Aussi supportent-ils allègrement leurs croyances, sans être gênés par la préoccupation de les mollro on pratique. Combien d'hommes vivent do la vie ordinaire tout en professant des maximes
qui la condamnent ! Ils ne s'en sont jamais aperçus. Ils font avec insouciance tout ce que les autres font, tout en affirmant des principes qui, s'ils y avaient seulement pensé, feraient plier toute leur conduite sous une règle de fer.
L'éducation autoritaire rencontre une résistance quand elle s'adresse à des intelligences naturellement actives ; elle n'a alors à choisir qu'entre deux partis: les violenter ou les tromper. Mais la violence est un détestable moyen de persuasion ; elle provoque la révolte, soit la révolte ouverte, soit la révolte intérieure, dissimulée sous une soumission apparente. Elle fait des hypocrites ou des rebelles. Les hommes ainsi formés deviennent souvent les adversaires acharnés de leurs maîtres ; leur révolte n'est pas cette saine et calme indépendance d'un esprit qui se sent maître de lui ; elle es t déréglée , faite de hain e et de colère, et se porte, d'emblée, aux extrêmes. — Aussi, d'ordinaire juge-t-on plus prudent d'avoir recours à la ruse : l'éducation se fait astucieuse. On entoure l'intelligence de l'enfant de mille précautions ; si l'on ne va pas jusqu'au mensonge, du moins se montre-t-on aussi soucieux de l'empêcher de savoir que de l'instruire; on lui dissimule certaines vérités, quitte aies lui permettre plus tard ; on ne laisse pénétrer jusqu'à lui que des idées triées et passées au crible. On croit le préserver ainsi des mauvaises doc-
trines et des erreurs, tandis qu'il faudrait les lui faire reconnaître, et l'exercer à s'en préserver lui-même.
L'éducation libérale n'impose pas la vérité, elle la propose. Elle est, pour les jeunes intelligences, une défense et un appui, jamais un joug ni un piège. La docilité l n'est pas la soumission. Elle ne s'obtient pas en domptant les volontés rétives. Le bon éducateur se fait aimer et respecter, parce qu'il aime l'enfant et parce qu'il le respecte. Il ne songe ni à le contraindre, ni à le flatter, ni à le circonvenir. Il se fait écouter grâce à cet attrait qu'ont naturellement sur les jeunes âmes la vérité et la justice. Il ne dit pas : Obéissez-moi ! mais : Obéissez à votre raison et à votre conscience ! Il ne dit pas : Ceci est vrai ! ni : Ceci est faux! mais : Examinez et jugez vousmêmes ! S'il apporte une vérité, il la démontre ; un fait, il le fait observer ; et il démontre et fait observer autant de faits qu'il est possible. Ainsi entendue, l'éducation n'est point un attentat contre la liberté de l'enfant, mais, au contraire, l'art de faire des hommes libres. Car nous ne sommes jamais plus libres que quand nous nous inclinons devant ce dont nous reconnaissons la justesse ou la justice.