Le mensonge et la diffamation
Le devoir de défense personnelle ne saurait en aucun cas limiter le devoir de dire la vérité. On ne doit jamais ni mentir, ni profiter de Terreur d'autrui.
11 est bien entendu que nous appelons mensonge, le fait de tromper ; il n'y a pas mensonge dans des paroles qui ne trompent personne, bien qu'elles ne soient pas l'expression de la vérité, par exemple dans les fictions liltéraires, ou dans de banales et conventionnelles formules de politesse. Mais on peut mentir autrement que par ses paroles, par exemple par ses actes, par son attitude, par un geste, par un regard, par son silence môme.
11 est bien entendu aussi que la discrétion n'est pas le mensonge. Ou ne doit pas divulguer un secret dont on est le dépositaire, ou qu'on a surpris par hasard, parce que l'on ne doit pas disposer du bien d'autrui.
Y a-t-il des cas où le devoir de sincérité cède devant un devoir supérieur? On a pu en imaginer d'assez louches et obscurs pour faire hésiter les moralistes ; il vaut mieiîx laisser à la conscience de chacun le soin et la responsabilité de les résoudre. 11 serait inhumain, par exemple, de révéler à un malade la gravité de son état ou
quelque autre nouvelle impressionnante qu'il n'aurait pas la force de supporter. De tels mensonges ont pourtant l'inconvénient de tous les mensonges : ils détruisent la confiance. C'est à cause d'eux qu'il devient parfois difficile de rassurer un malade, de lui rendre une espérance qui le sauverait peut-être ; il ne croit plus la vérité, sachant qu'on serait capable de la lui déguiser par prudence.
Certaines entreprises louches, telles que l'espionnage militaire, ne peuvent réussir que par le mensonge et même le vol. Mais l'espionnage est-il licite ? En tout cas, les personnes qu'on y emploie peuvent difficilement passer pour d'honnêtes gens ; et si, par impossible, la sincérité était si universelle dans un Etat qu'on n'y pût trouver un seul espion, il en résulterait pour lui, même au seul point de vue des relations internationales, assez d'avantages pour compenser, et au delà, l'absence de renseignements dérobés.
Que l'on songe seulement que la duplicité est . l'auxiliaire obligé de tout ce qui est mal. La diffamation et le vol se cachent sous le masque de la bienveillance et de la probité. L'intolérance brutale et autoritaire est trop manifestement impuissante ; aussi se "fait-elle le plus souvent astucieuse et cauteleuse. Le meurtrier attire sa victime dans un piège. La violence ouverte et déclarée elle-même dissimule sous des prétextes
plus ou moins plausibles son but inavouable.
Le mensonge est le déguisement du vice et du crime. Il ne faut pas se résoudre pour de faibles raisons à revêtir une pareille livrée.
Le mensonge est d'ailleurs la suprême imprudence, et Ton peut le condamner par de simples considérations d'intérêt. 11 est extrêmement difficile à réussir ; il exige un art savant, une habileté presque surhumaine. Un mensonge est comme une pièce d'étoffe qu'on appliquerait à un habit pour cacher une tache. Tout autour, il faut la fixer par des coutures, et ces coutures se voient. Si Ton essaie de les cacher par d'autres pièces, il y aura encore plus de coutures. Ainsi la pièce de fausseté dont on veut dissimuler une partie de la vérité, s'adapte mal, sur les bords, avec la vérité qui est autour ; les raccords, si habiles qu'ils soient, sont toujours apparents. 11 faut soutenir un mensonge par un autre mensonge, celui-ci par un troisième. Mais plus on augmente le périmètre du mensonge, plus on mulliplie la difficulté des raccords, si bien qu'une œuvre si laborieuse se détruit elle-même, et qu'enfin le faux craque de toutes parts sous la poussée du vrai. *
Et quand bien même on parviendrait à mêler Je faux au vrai avec assez d'art pour égarer les plus clairvoyants, on ne ferait jamais qu'un ouvrage louche et suspect, qui ne donne pas, en
somme, l'impression de la vérité. Il y a une chose qu'un menteur ne cache jamais, c'est qu'il est un menteur. On sera trompé par lui sur tout, excepté sur cela. Passez en revue une à une les personnes que vous connaissez d'un peu près : vous pouvez dire de chacune d'elles si elle est sincère ou non. Il en est que vous savez sans détours, en qui vous lisez à livre ouvert, de la part de qui une hypocrisie vous semble tout à fait inadmissible. D'autres ne vous ont jamais trompé, vous ne les avez jamais prises en défaut, et pourtant vous n'êtes pas rassuré.
Or il y a dans la sincérité, et dans la confiance qui l'accompagne, une puissance sociale incomparable. Le mensonge est le plus grand des dissolvants de la société humaine. C'est à cause de lui que chacun s'isole, se tient sur la réserve et sur la défensive. On n'a pas à se défendre contre l'homme transparent, dont on voit l'âme tout entière, et que le soupçon. ne saurait effleurer. Cet homme-là' est fort, parce qu'il n'est jamais seul. Le devoir de défense personnelle ne saurait donc ja'mais avoir recours au mensonge, parce que la sincérité est, par elle-même, la meilleure défense.
Ce que nous venons de dire condamne , sans exception possible, la calomnie, le plus venimeux de tous les mensonges. La médisance n'est pas toujours menteuse, mais elle est toujours
hypocrite. On se cache pour dire du mal d'autrui ; on le murmure, on l'insinue, on le donne à entendre. La distinction entre la médisance et la calomnie n'est, en somme, qu'une subtilité ; elles sont deux formes, Tune un peu plus grave que l'autre, mais toutes deux lâches et malfaisantes, de la diffamation.
Cependant le devoir de défense personnelle peut entrer en conflit avec celui de respecter la réputation d'autrui. Il faut se défendre contre les méchants ; et, comme le mal porte toujours un masque, il faut, quand on le peut, le démasquer.
Mais prenons garde ! C'est là justement l'excuse habituellement invoquée par les médisants. « Défiez-vous de telle personne, disent-ils en confidence à un ami ; je sais sur son compte des choses... Je ne dis pas cela par méchanceté, mais pour vous avertir du danger. » 11 ne faut jamais se permettre d'insinuations vagues, enveloppées de réticences, jamais de dénonciations confidentielles, jamais de rumeurs anonymes.
Ce sont des médisances. Mais l'accusation est quelquefois un devoir. Il faut alors la faire franche, ouverte, la formuler en termes nets, et ne pas chercher à en dissimuler la provenance.