Devoirs stricts et devoirs larges
La distinction entre les devoirs « stricts » et les devoirs « larges » donne lieu à la môme méprise. Bien entendue, cette distinction ne concerne pas le caractère plus ou moins impérieux des commandements moraux, mais leur objet plus ou moins défini. Certains devoirs peuvent être énoncés d'avance en des formules à la fois très générales et très précises, qui enferment la conduite en des limites si serrées que toute conscience suffisamment éclairée sait, à cet égard, tout ce qu'elle doit faire ou éviter : il n'y a qu'une seule manière de se conformer au devoir de ne pas tuer ou à celui de payer ses dettes. C'est en ce sens qu'ils sont stricts ou étroits. Il y a, au contraire, une part plus ou moins grande d'indétermination dans la formule générale d'un devoir large. Chacun de nous doit faire de son activité l'usage le plus bienfaisant ; mais cette activité peut se répandre en une infinité de voies très diverses, entre lesquelles il faudra choisir, en s'inspirant de ses aptitudes, de ses ressources et des circonstances.
Tous les devoirs négatifs, qui ordonnent de s'abstenir, sont stricts. Il n'y a qu'une manière de se comporter à leur égard : ne pas faire ce qui est défendu. Mais dans l'énoncé des devoirs
positifs, qui commandent d'agir, on ne saurait formuler, d'avance et en général, que la fin à réaliser. Les moyens doivent varier avec les personnes, avec les milieux, avec les temps. On peut être bienfaisant en cultivant la terre, en soignant les malades, en cherchant la vérité. L'obligation d'être utile à autrui, et même d'être le plus utile possible, est absolument impérieuse, mais la formule générale laisse à chacun le soin de décider — non arbitrairement et selon son bon plaisir, mais par son initiative et sous sa responsabilité — quel est le meilleur usage possible de son activité. Ainsi, un général peut donner, selon les cas, des ordres étroits ou des ordres larges : étroits, s'il commande à l'un de ses lieutenants de se rendre à tel moment, en tel lieu, avec tels corps de troupes ; larges, s'il s'en remet à lui du soin d'occuper l'ennemi comme il le pourra, pour faire une diversion. Dans les deux cas, ses ordres sont également impératifs.
11 y a, cependant, des devoirs positifs qui sont stricts : ceux qui résultent d'un engagement formel ou tacite. Alors, en effet, l'agent a d'avance déterminé sa conduite, et renoncé à la choisir ultérieurement : elle ne lui appartient plus. Payer ses dettes est un devoir à la fois positif et strict. Il en est de même des devoirs pro •fessionnels, des devoirs de famille. En choisis-
sant, en acceptant une profession, on contracte l'engagement écrit, verbal ou tacite, d'en remplir les charges ; en prenant sur soi de donner la vie à un enfant, on s'engage à le nourrir et à le protéger jusqu'à ce qu'il soit capable de se nourrir et de se protéger tout seul. Ce dernier engagement est nécessairement tacite, l'enfant n'étant pas apte à recevoir une promesse formelle, qui, d'ailleurs, est inutile, parce qu'elle est forcément sous -entendue.
Il existe donc entre les devoirs stricts et larges, positifs et négatifs, une relation qui peut être résumée dans le tableau suivant :
Stricts.
— L'agent sait précisément ce qu'il
doit faire, parce crue ces devoirs. ,
r/rVr * ♦ > Négatifs,
étant négatifs, ne comportent aucune ( *
ambiguïté.
— Devoirs résultant d'une promesse \ formelle ou lacite. L'agent sait précisément ce qu'il doit faire, parce qu'en s'engageant antérieurement, il a déjà choisi sa conduite, et renoncé par là même à toute initiative relati-
\ vement à ces actes.
Positifs.
Larges.
— L'agent devra choisir occasionnellement sa conduite, par son initiative et sous sa responsabilité, en s'inspirant de ses aptitudes, de ses ressources, des situations et des circonstances.