‹ Justice et LibertéChapitre 6 sur 27 · ENVERS DIEU · texte numérisé non relu

ENVERS DIEU

Quel est l'objet commun du droit et du devoir ? En quoi consiste l'idéal qui doit être réalisé?

Puisque la justice dépasse les étroites limites où on a cru l'enfermer, puisqu'elle contient et enveloppe la chanté, ne suffit-il pas de répondre d'un mot : Le Devoir, c'est la justice, et il n'y en a pas d'autre. Nous verrons plus loin que l'idée de justice ne se suffit pas à elle-même; il faut y joindre un autre élément. Toute iniquité est un mal; il n'y a pas de bien sans justice ; mais il peut y avoir de la justice dans le mal. Disons tout de suite que le complément nécessaire de l'idée de justice, c'est l'idée de liberté.

Mais avant d'examiner cette question, il est nécessaire ,de s'expliquer sur la signification de

la morale dite individuelle et de la morale dite religieuse. Le devoir et le droit étant des relations entre des personnes, il est difficile de concevoir comment on peut avoir des devoirs envers soi-même. Et puisque le devoir, c'est la justice, laquelle consiste essentiellement dans l'égalité, il devient plus difficile encore de concevoir que nous ayons des devoirs envers Dieu, à qui l'idée d'égalité est inapplicable. La morale sociale serait ainsi toute la morale. Avant d'aller plus loin, il nous faut donc examiner s'il y a une morale religieuse et une morale individuelle, et en quel sens on doit entendre l'une et l'autre.

Avons-nous des devoirs envers nous-mêmes ?

On a quelquefois prétendu qu'un homme isolé — par exemple, perdu à tout jamais dans une île déserte, comme Robinson — devrait encore respecter en lui-même l'humanité. Mais l'hypothèse d'un homme absolument privé de vie sociale est irréalisable, même en imagination. Robinson n'a pas perdu toute espérance de revenir parmi les hommes, et il y revient en effet; Robinson a un chien, un chat, un perroquet, et il rencontre Vendredi. Pour respecter en soi l'humanité, il faut se considérer comme faisant

encore partie de l'humanité; or, un homme qui serait à tout jamais séparé des hommes, sans aucun espoir que les effets de sa conduite se fassent jamais sentir à eux en aucune manière, même après sa mort, ne fait plus partie de l'humanité. Si Ton conçoit qu'il puisse garder quelque souci de sa dignité d'être raisonnable, c'est par sentiment esthétique plutôt que par obligation morale.

Le devoir est essentiellemant une relation entre des personnes différentes. C'est une dette : on ne peut rien se devoir à soi-même; on n'a pas à se donner quittance. 11 n'y a donc pas, à proprement parier, de devoirs envers soimême.

Mais, quand on a des dettes, on doit travailler pour gagner de quoi les payer. Et, si nous avons des devoirs envers les autres hommes, nous devons nous mettre en état de les remplir. Or, nous sommes tous les débiteurs de la société. Nous devons donc nous mettre et nous maintenir en état de nous acquitter envers elle. Nos devoirs envers nous-mêmes sont en réalité des devoirs envers autrui.

Ils sont entièrement contenus dans le devoir de se conserver. Le malheureux à qui la vie est devenue si douloureuse, si dépourvue de joies et même d'espérances, qu'il prend la résolution d'y renoncer, mérite assurément plus de pitié

que de sévérité; on se tait devant une pareille infortune. Ceux à qui le devoir de vivre est facile, n'ont pas à le condamner. Ils ne sont pas compétents; ils ne savent pas ce qu'ils auraient fait à su place. Il n'en est pas moins vrai que nous ne devons pas nous soustraire par le suicide à nos devoirs envers l'humanité. Pendant les premières années de la vie, nous recevons tout de la société et ne lui rendons rien.

L"homme civilisé ne commence guère à être utile avant quinze ans, s'il est artisan, vingt ou vingt-cinq ans, s'il exerce une des professions dites libérales. Jusque-là, il est un capital qui n'a pas encore produit. Il se doit donc à la société; et comme ce qu'il a reçu d'elle, c'est l'existence même, et tout ce qu'il est, il se doit à elle tout entier. Ce devoir de se conserver est fort important, car on en déduit le devoir de se défendre, sans lequel toute la morale serait inintelligible.

Se conserver, c'est conserver non seulement son existence, mais encore toutes les forces de son être, sa santé, son intelligence, son cœur, sa liberté. Les préceptes de l'hygiène sont donc en mflme temps des règles de morale : c'est un devoir que de se bien porter. À l'hygiène qui B9W1$ ta santé et la vigueur du corps, il faut ajouter l'hygiène intellectuelle, qui conserve et Wtifit; la santé de l'esprit. 11 ne faut pas gas-

piller sa pensée, ni l'avilir. Il ne faut pas davantage laisser dessécher ou pervertir son cœur. Il ne faut donner son affection qu'à bon escient, avec l'assurance réfléchie qu'on n'aura pas à la reprendre; mais dès qu'on la donne, il faut la donner sans réserve 1 .

Surtout il faut être jaloux de sa liberté, et ne donner empire sur Soi à personne. 11 n'y a pas d'être plus dangereux que celui qui n'est pas lui-même et se fait l'instrument des autres.

Lorsque j'ai le sentiment que l'homme à qui j'ai affaire ne juge pas, ne se résout pas, qu'un autre juge et résout pour lui, je ressens un grand trouble; il me semble que j'ai devant mo\ moins un homme qu'un fantôme, derrière lequel je suis prêt à soupçonner tous les pièges. Agissez par votre initiative et sous votre responsabilité. Demandez les conseils des personnes éclairées, en vous réservant de ne pas les suivre si vous les désapprouvez. Abdiquer sa liberté, c'est renoncer au droit de faire son devoir. Ne mettez

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