‹ Justice et LibertéChapitre 7 sur 27 · JAMAIS RIEN AU-DESSUS DE VOTRE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

JAMAIS RIEN AU-DESSUS DE VOTRE CONSCIENCE

1. Sénèque, troisième lettre à tucilius : « Que ton ami portage toutes tes délibérations ; mais toi-même, délibère d'abord «sur le choix de ton ami : la confiance doit suivre l'amitié, le jugement doit la précéder. C'est renverser l'ordre que d'aimer sans examen, et de ne plus aimer après avoir examiné. Réfléchis longtemps avant d'admettre quelqu'un dans ton amitié; mais quand tu auras résolu de le faire, don>ne-lui tout ton cœur, et parle avec lui aussi libre ment qu'avec toi-même. »

En somme, le devoir envers soi-même, c'est d'être bon à quelque chose, c'est d'être une valeur pour la société où l'on vit. De là se tire la limite même de ce devoir. Il peut arriver que le moyen d'être utile à autrui soit précisément de se sacrifier. On ne confond pas le sacrifice avec le suicide. Se donner la mort, aller au-devant de la mort, ou seulement ne pas la fuir, cela s'appelle suicide si l'on agit ainsi pour soi, par' égoïsme, sinon pour être plus heureux, du moins pour n'être plus malheureux; c'est un sacrifice, si l'on accomplit courageusement un devoir dont la mort sera ou pourra être la conséquence. Il faut quelquefois exposer sa vie; il faut souvent compromettre sa santé; il faut, au besoin, renoncer à quelque progrès intellectuel, faire taire son cœur, et même, le cas échéant, mais très rarement, concéder quelque chose de son indépendance. Car on doit se conserver, mais non pas comme l'avare qui, pour bien garder ses trésors, les rend inutiles; on doit se conserver pour se dépenser au profit d'autrui. Toutes les ressources de notre corps, de notre intelligence, de notre cœur, de notre volonté, appartiennent h la société. Ce sont des richesses dont nous avons l'administration ; il faut les ménager, pour les dépenser à propos.

Avons-nous des devoirs envers Dieu?

Tout d'abord, est-ce un devoir de croire en Dieu?

La foi ne saurait être obligatoire, par la raison qu'elle n'est pas volontaire. Je ne puis, par aucun effort de volonté, me persuader ce que je sais être faux, ni refuser mon assentiment à ce que je sais être vrai; je ne puis pas davantage me contraindre moi-même à juger certain ce qui me paraît être douteux. Il ne dépend pas de moi, ni de résister à l'évidence, ni de consentir à l'absurde, ni de trouver concluant l'argument dont j'aperçois l'insuffisance. Mais il dépend de moi d'examiner sans passion et sans parti pris. Ce qui est obligatoire, ce n'est pas la foi, c'est la bonne foi.

Un croyant prétendra peut-être que la bonne foi conduit nécessairement à la foi. Ceux qui n'ont pas connu la lumière de l'Evangile ne pouvaient. arriver d'eux-mêmes à la vérité; mais quiconque a reçu l'enseignement chrétien n'en saurait être détourné que par des passions coupables.

Il faut le reconnaître, l'incrédulité a souvent des causes peu avouables. L'enfant instruit dans la religion garde sa foi naïve, sans songer à la

mettre en question, jusqu'au jour où elle le gêne ; à l'âge où les passions s'éveillent, il commence à* s'interroger, à secouer le joug # d'une règle importune; sauf de rares exceptions, son examen est superficiel et partial. C'est une éducation bien dangereuse que celle qui fait reposer la morale sur la religion ; — dangereuse pour la morale, car il est imprudent de donner au devoir une base aussi fragile ; — dangereuse pour la religion, car l'idée de s'affranchir de ses croyances d'enfant procède souvent d'un désir secret de s'affranchir de la morale.

Mais on pourrait aisément citer beaucoup d'incrédules dont la bonne foi est difficile à suspecter. Si le jeune homme a rejeté un peu légèrement ses croyances religieuses, l'homme mûr est capable de les soumettre à une critique impartiale. Peut-on prétendre qu'il ne persiste dans ses négations et ses doutes que faute de sincérité? On pourrait tout aussi bien soutenir que c'est la foi, au contraire, qui est un manque de sincérité j car examiner sincèrement, c'est examiner sans vouloir d'avance la conclusion de son examen; c'est n'avoir pas de parti pris; or, la foi est un parti pris. Le sectaire aime mieux sa secte que la vérité; il n'expose pas volontiers sa croyance au danger de la discussion; il évite certains entretiens; il condamne certaines lectures; il redoute comme un ennemi l'adversaire

qui pourrait ébranler sa conviction. C'est donc qu'il en reconnaît obscurément ou ne veut pas s'en avouer la fragilité. Savoir est une chose, et croire en est une autre ; la foi dépasse la science ; elle est une adhésion ferme à ce qui n'est pas démontré.

La sincérité intellectuelle exige qu'on renonce à sa croyance quand on en rencontre une meilleure. Elle veut qu'on doute de ce qui est douteux, et qu'on dise « Je ne sais pas », quand on ne sait pas.

Mais il y a des croyants qui ne sont pas sectaires. Les raisons qui ont déterminé leur foi leur ont paru suffisantes. Il nous est rarement donné, en dehors des théorèmes élémentaires des mathématiques, de contempler l'évidence absolue: la plupart de nos certitudes sont fondées sur des probabilités plus ou moins grandes, qu'on pèse comme on peut. Spinoza distingue deux manières d'être convaincu : Tune, à laquelle seule il donne le nom de certitude, est l'acte positif de l'esprit qui saisit la pleine évidence ; l'autre, toute négative, faite d'ignorance ou d'inertie intellectuelle, consiste en ce que l'esprit n'aperçoit pas les raisons de douter. « Si ferme que puisse être l'attachement de l'esprit h une erreur, jamais nous ne l'appellerons certitude. » On peut être convaincu parce qu'on sait, on peut l'être aussi par ce qu'on ignore. Une

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raison peut paraître convaincante, parce qu'elle l'est en effet, ou bien parce qu'on n'en aperçoit pas l'insuffisance. Il arrive tous les jours qu'un supplément d'information, un examen plus attentif, une objection d'un adversaire, révèlent qu'on s'était trompé.

Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit. Qui se trompe de bonne foi, après examen, n'est pas coupable.

H ne peut donc pas y avoir de doctrine obligatoire. Ce qui est obligatoire, c'est de ne pas traiter légèrement les choses sérieuses, mais de les examiner attentivement et sincèrement. Quiconque a médité de bonne foi sur la question de la destinée humaine et de l'existence de Dieu a fait ce qu'il devait faire, et, quelle que soit la conclusion à laquelle il se trouve conduit, il n'a rien à se reprocher.

Il n'y a pas de devoirs envers Dieu pour ceux qui ne croient pas en Dieu; mais les croyants ont évidemment le devoir de conformer leur pratique à leur croyance. Et ce n'est pas un mince sujet d'élonnement que le contraste habituel entre leur sévérité à l'égard des incrédules et leur indulgence pour les croyants qui ne pratiquent point. Car, en vérité, celui qui ne pratique point n'a pas la foi. On a dit que, de notre temps, « on n'a pas assez de religion pour en

changer ». Le fidèle qui ne pratique point, pu qui se borne à mêler, par tradition ou convenance mondaine, quelque cérémonie religieuse aux grands événements de la vie, la naissance, le mariage et la mort, ne semble pas avoir attaché assez d'importance à sa croyance pour y renoncer. C'est un lien qui ne Ta pas assez gêné pour qu'il ait songé à le rompre. En pareille matière, la tiédeur est pire que la franche hostilité. Celui qui a pris la religion au sérieux, et qui Ta quittée, a* vraiment plus d'esprit religieux que cet indifférent. Et que celui-ci sache bien, s'il espère, à sa dernière heure, se mettre en règle avec son juge, que l'athée est moins éloigné de Dieu qu'il ne l'est lui-même.

Les prescriptions spéciales relatives au culte relèvent de la discipline de l'Eglise et non de la morale universelle. Nous n'avons pas à nous en occuper ici. Mais nous devons examiner quels devoirs imposent au croyant ces idées très simples et communes à tous les cultes, qu'on appelait autrefois la religion naturelle.

Le premier de tous les devoirs envers Dieu, c'est de faire sa volonté. Or le croyant considère la loi morale comme la volonté de Dieu écrite dans la conscience humaine. Pour lui, le devoir envers Dieu, c'est donc, avant tout, le devoir tout simplement. C'est pourquoi Jésus, après avoir dit qu'aimer Dieu est <c le premier et le

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plus grand commandement », ajoute : « Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il n'y a pas une morale différente pour le croyant et pour l'incrédule. Ce que le premier fait par obéissance, par respect ou par crainte, le second le fait pour d'autres motifs, mais leurs actes doivent être identiques. Que la loi. de la conscience soit l'expression de la raison abstraite ou la prescription d'un ÉIre suprême, cette loi est une, et ce qu'elle commande à l'un, elle le commande aussi à l'autre.

Il est un autre devoir religieux dont toutes les pratiques du culte ne sont, en somme, que l'enveloppe extérieure et matérielle, si bien qu'il est à lui seul toute la religion : c'est la prière.

Prier, c'est « élever son âme vers Dieu». On peut se mettre à genoux, murmurer des formules, et ne pas prier. On peut prier sans pa- ! rôles, puisque Dieu lit au dedans de nous. Aimer

Dieu, penser à Dieu, voilà la prière. C'est un élan du cœur, un acte de la pensée, une attitude de l'âme.

L'amour a son principal ressort dans la sympathie, cette répercussion des sentiments d'un cœur a l'autre par l'intermédiaire de signes senaiMss qui les manifestent, cette commun icai ftmea a travers et par le moyen de leurs

enveloppes corporelles. Ce que dit, ce que fait la personne aimée, ses regards, ses traits, et jusqu'aux moindres mouvements de son visage, tout nous fait pénétrer plus avant dans son être intime, et mêler plus étroitement notre vie intérieure à la sienne. Or Dieu ne se manifeste à nous que dans son œuvre, la Nature. C'est par la Nature que nous pouvons sympathiser avec lui. Toute contemplation de la Nature, dans se9 grandes scènes et dans ses détails, dans son immensité et dans ses minuties, dès que nous cessons de la rapporter à nous, d'y chercher notre utilité, est une prière.

Oh! sans doute nous n'élevons pas notre âme vers Dieu quand notre unique préoccupation est de tirer, pour nous-mêmes, le meilleur parti possible de ce qui nous entoure, car alors nous n'aimons que nous-mêmes, et ne sympathisons avec personne. Mais dès que notre contemplation de la nature est desintéressée, elle est par là même religieuse. Dieu est l'Absolu, l'Infini, l'Incompréhensible et l'Inaccessible; tous nos efforts pour aller à lui ne feront jamais qu'une petite partie du chemin; il nous faudrait dépouiller notre nature finie; c'est impossible. Mais nous pouvons en éloigner les bornes, ne pas vivre pour nous seuls, ne pas penser à nous seuls, ne pas nous aimer nous seuls, ou plutôt agrandir notre cœur et notre pensée, nous

mêler à Y Univers 1 , et vivre de la vie universelle.

Nous avons une tendance à ne considérer que nous-mêmes en tout, à faire de notre moi le centre du monde. Voilà ce qui n'est pas religieux. Tout ce qui nous remet à notre rang, tout ce qui apprend à l'homme, selon le mot de Pascal, à « s'estimer soi-même son juste prix », toute méditation qui nous fait voir les choses d'un point de vue impersonjiel, qui nous fait comprendre et sentir que nous ne sommes qu'une infime partie du système universel, et, par suite,, nous révèle notre fonction et notre tâche, tout cela est de l'essence même de la piété.

A ce titre, l'Art est une prière, — non pas l'art inférieur, qui n'est que le raffinement de la jouissance, — mais l'Art élevé, qui, même dans ses fictions, ses fantaisies et ses mensonges, est une peinture de la nature et une révélation du vrai, l'Art qui nous procure, selon la juste et profonde expression de Kant, un plaisir désïn-

\. Byron. Childe Harold, IV. 178.

I love not Man the less, but Nature more, Fom thèse our interviews, in winch / steal From ail I may be, or hâve been before, To mingle with the Universe, and feel . What I can ne'er express, yet can not ail conceal.

« Je n'en aime pas moins l'Homme, mais j'aime la nature davantage, après ces entrevues (avec l'Océan), dans lesquelles ,/e me sépare de tout ce que je puis être, ou ai été auparavant, pour me mêler à l'univers, et ressentir ce que je ne puis jamais exprimer, et que cependant je ne peux pas taire ».

téressé, car nous ne le goûtons qu'à la condition d'oublier, au moins momentanément, jusqu'à la joie que nous y cherchons, et de vivre, pour un temps, les émotions, et en particulier les douleurs, d'êtres qui ne sont pas nous.

Mais, pour sympathiser avec la Nature, il faut surtout la connaître. Plus on pénètre l'œuvre de Dieu, plus on se rapproche de Jui. La science aussi est donc une prière, — non pas la scienee utilitaire, qui est la conquête de la Nature par l'homme, — mais la science qui satisfait notre besoin de certitude et d'intelligibilité. C'est même la forme la plus parfaite et la plus pure de la prière. Le croyant n'est-il pas persuadé que Dieu est la raison absolue, la vérité totale? Comment nous approcherions-nous de lui, sinon par la possession du vrai et la contemplation de l'évidence? Selon Malebranche, connaître la vérité, c'est voir Dieu même : c'est Lui qui se révèle dans une démonstration, dans un axiome; notre raison est sa présence en nous. En parlant de la découverte du calcul infinitésimal par Leibnitz, qui donc a dit que « nul ne s'est approché plus près de la Divinité » ?

La prière n'est pas seulement une méditation, elle est aussi une supplication. Le. croyant se tourne vers son Dieu, comme vers la source de tout bien, et lui demande ce qui manque à son indigence et à sa faiblesse. Examinons donc ce

qu'il convient de demander à Dieu. La réussite dans nos entreprises? la guéri son de nos maladies? la pluie ou la chaleur dont nos champs ont besoin? Mais c'est folie que de vouloir que Dieu change pour nous le cours de la nature!

Une telle prière est impie. Elle est un exemple de cette tendance à tout ramener a soi, qui est l'essence même de l'impiété. « Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (Mathieu, xi, 8.) Comment le chrétien ose-t-il faire une autre prière que celle que son Dieu lui a lui-même enseignée : « Que ta volonté soit faite ! » La seule chose qu'il est raisonnable de demander à Dieu, c'est la vertu, le courage de faire son devoir. Car cela n'est pas un appel au miracle, cela n'exige aucune influence surnaturelle de Dieu sur sa créature : le seul fait de prier ainsi, le seul désir d'être meilleur accroît en nous la force morale. Ainsi entendue, la prière est bien plus un devoir envers nousmêmes qu'un devoir envers Dieu. Comment aurions-nous, à proprement parler, des devoirs envers Dieu? Nous ne pouvons agir sur lui; nous ne pouvons accroître ni son bonheur, ni sa puissance, ni sa gloire. Dieu se suffit à luimême.' Il est bon d'élever vers lui son cœur et sa pensée, parce que dans cet acte de vie intérieure, le cœur s'épure et se raffermit, la pensée se grandit et se fortifie. Dieu n'a pas besoin de

nos prières; c'est nous qui avons besoin de prier Dieu.

Les devoirs envers Dieu étant ainsi entendus, ils peuvent et doivent être pratiqués par l'incrédule aussi bien que par lé croyant. Celui-ci joint les mains et fléchit les genoux, mais tout ce qui est au fond de son cœur peut se trouver aussi au fond du cœur de l'athée.

Us pourraient se comprendre. Ils se comprennent quelquefois. Elever son âme à Dieu, c'est élever son âme vers la Justice, vers la Beauté, vers la Vérité. Pourquoi J'athée en serait-il incapable? Le croyant a éprouvé le besoin de réaliser et de personnifier l'idéal abstrait du Vrai, du Beau et du Juste. 'Mais il n'en est pas plus avancé : comme sa nature finie ne saurait atteindre l'infini, il ne saisit la vérité que dans la science, la beauté que dans la nature et dans l'art, la justice que dans l'action. 11 ne fait pas un pas que l'athée ne puisse faire avec lui.

Nous venons de voir que les devoirs envers Dieu sont en réalité des devoirs envers nousmêmes, nous avons montré que les devoirs envers nous-mêmes sont en réalité des devoirs envers autrui. La morale religieuse et la morale individuelle sont donc enveloppées dans la morale sociale, qui est la morale tout entière.

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