I. — La Justice
L'élément essentiel de l'idée de justice, c'est l'idée d'égalité. Etre juste, c'est être impartial, c'est faire môme mesure à tous ; l'injustice, c'est le privilège. Par esprit de justice, un père de famille s'efforce de partager également entre ses enfants ses biens, sa sollicitude, son affection. Il est injuste que l'un soit mieux nourri, mieux vêtu, plus choyé que les autres. La loi juste, c'est la loi égale pour tous. Dans une société organisée selon les principes de la justice parfaite, les charges pèseraient également sur tous, et tous jouiraient également des avantages de la vie commune.
La notion de justice serait donc bien simple si l'on pouvait considérer les hommes abstraite-
ment comme des unités identiques. Mais il faut compter avec l'injustice de la nature. Les hommes sont naturellement inégaux. Inégales sont leurs forces, leur santé, leurs facultés, la durée de leur vie ; inégaux sont leurs besoins. Il ne serait pas juste de distribuer un même poids de pain à ceux dont la faim est inégale, d'imposer le même travail au faible et au fort ; appliquée à des êtres inégaux, l'égalité cesse d'être l'équité ; c'est le partage proportionnel que la justice réclame. Dans la société parfaitement organisée, celui qui a plus d'appétit recevra plus de pain; celui qui est plus sensible au froid sera gratifié de vêtements plus chauds ; il y aura pour l'infirme et le malade des douceurs refusées aux autres; et puisque la quantité des biens de ce monde est toujours inférieure aux désirs des hommes, ces biens seront partages proportionnellement aux besoins de chacun. Pareillement, le fort devra travailler plus que le faible, le sain plus que le malade; les charges et les tâches seront réparties proportionnellement aux moyens de chacun.
Exiger de chacun selon ses moyens, donner à chacun selon ses besoins, telle est la formule de la justice.
Elle est familière aux théoriciens du socialisme. On leur objecte qu une telle justice est impossible, car nous n'avons aucune mesure ni
des moyens , ni des besoins des hommes ; nous sommes réduits à des appréciations grossières et arbitraires. L'objection est faible. Si elle était fondée elle vaudrait, non seulement contre le socialisme, mais contre toute morale. Toute notre conduite repose nécessairement sur ces appréciations imparfaites ; elles interviennent dans toutes nos délibérations. Vivre avec les hommes, c'est leur rendre des services, et c'est solliciter et recevoir leurs services ; il faut donc, à chaque instant, estimer ce dont ils sont capables, et ce qui leur est utile. Faute d'une sorte d'anthropométrie morale aussi bien que physique, fournissant avec certitude une mesure comparative et numérique de tous les pouvoirs et de tous les besoins, allons-nous renoncer à la justice ? Non, certes ; la justice parfaite est un idéal inaccessible, mais nous pouvons nous en rapprocher. Le devoir n'est pas de réaliser le bien absolu, mais de réaliser le mieux. Or l'injustice naturelle est si grande, l'homme l'a si peu corrigée et si souvent aggravée, que nous ne risquons guère d'être embarrassés pour trouver du mieux à réaliser. Avec nos appréciations grossières, nous pouvons aisément nous tailler plus de besogne que nous n'en saurions jamais accomplir. Voici un homme vigoureux et un infirme. Je ne puis exprimer numériquement la puissance de l'un, la faiblesse de l'autre ; mais ai-je
4fl JFSTICE ET
besoin île cela pour dire au premier: Tu travailleras pour gagner Ion pain! — et au second :
Hepose-ioi, voici la nourriture".'
L'objection gagnerait en précision, e! porterait sinon contre le socialisme, du moins contre certains socialistes, si Ion se bornait à dire qu'il est dangereux de présenter comme possible ce qui ne lest pas, t't de faire concevoir aux hommes des espérances qui excèdent ta puissance humaine. Mais un socialiste raisonnable, — <'t il y en a beaucoup, —pourrait répondre : « Nous savons bien que notre idéal est inaccessible; il est le terme iniïnimenl éloigné d'un progros Indéfini. Mais il faut avoir un idéal infiniment éloigné pour y tendre par un progrès indéfini ; il faut rêver la justice parfaite pour réaliser toujours plus de justice ; il faut rêver le bien pour atteindre le mieux! »
La justice ainsi entendue ne suffit pas pour déterminer ht notion du Rien. Elle n'eu est que la forme; le contenu manque. Il est vrai qu'il n'y a paa de bien sans justice; mais la justice «eut exister dans le mal, Klle. n'est, en somme, partage; le mal peut être justement par-
Si la douleur était mieux partagée, elle cesserait d'être une injustice, mais elle serait encore un mal. Une famine est un mal, même si tout le monde en souffre également. Voici la quantité de blé requise pour nourrir cent personnes. Nous allons commencer par en jeter la moitié à la rivière, après quoi nous partagerons le reste au prorata de la faim de chacun. Ce sera abominable, mais non injuste. Chacun pourra se plaindre d'avoir faim, n'ayant satisfait que la moitié de son appétit, mais nul ne pourra se plaindre d'une injustice, puisque son voisin n'est pas mieux traité que lui. Des impôts lourds, mais proportionnels, sont déplorables, et ne sont pas injustes. Bien qu'on ait eu raison de célébrer le travail, qui fortifie et ennoblit, le travail imposé est un mal, un mal nécessaire, qu'on subit à cause des biens qu'il produit; il ne serait pas injuste dans la cité rêvée par les socialistes, où chacun travaillerait selon son pouvoir; l'injustice est dans le fait que quelques-uns peuvent s'affranchir de la loi du travail, et, par suite, la font s'appesantir plus douloureusement sur les autres. La lourde charge du service militaire a cessé chez nous d'être une injustice depuis qu'elle pèse indistinctement sur tous les citoyens ; elle n'a pas certes cessé d'être un mal; si la crainte de la guerre pouvait être écartée, il faudrait rendre aux nations et à l'humanité toutes
les forces vives qu'absorbent les armées permanentes.
Si donc nous n'assignions à la morale d'autre fin que la justice, nous ne pourrions condamner ni mie sipsure qui tendrait à accroître la somme des souffrances humaines ou à diminuer la durée moyenne de la vie, du momentque tous seraient frappas laidement, ni une aggravation inutile îles chargea militaires ou fiscales, dès qu'elles seraient éijuitablemeut réparties. Il est évident que nos efforts doivent tendre non seulement à assurer un meilleur partage des moyens de jouissance, mais encore à en accoure la somme ; non seulement à réaliser une distribution plus équitable îles efforts et des privations, mais encore a chercher le minimum de souffrance inévitable.
Herbert Spencer a cru devoir introduire dans la notion <lc justice un élément qui, en réalité, lui esl étranger, pour n'avoir pas à reconnaître ffit'il peut !/ avoir de la justice dans le mal. Si A frappe It. et que B puisse à son tour frapper A, si A envahit la propriété de B, et que B puisse envahir à son lour la propriété de A, la justice, dit-M, n'esl pas satisfaite. Les vengeances et les revanches, l'agression suivie d'une contre-agression, « d'il pour œil, dent pour dent », telle est bien lu conception des sociétés primitives, pour 't jiislice est une « compensation d'injus- , mais avec le progrès de l'humanité, une
notion plus pure se dégage peu à peu, que le grand philosophe formule ainsi : « Tout homme est libre oVagir à son gré, pourvu qu'il ri enfreigne pas la liberté égale de n'importe quel homme l ». Ce qui veut dire que la justice comporte toute la liberté compatible avec l'égalité, que la liberté ne doit être limitée qu'autant qu'il est nécessaire pour maintenir l'égalité. Il proteste contre l'habitude moderne de définir la justice par la seule égalité. Il la compose de deux éléments, l'un positif, l'autre négatif : « L'élément positif est celui qui exprime la condition préalable de la vie en général; l'élément négatif, celui qui vient modifier cette condition préalable, lorsqu'au lieu d'une vie isolée, plusieurs vies sont vécues côte à côte *. »
Cette doctrine nous paraît inattaquable, sauf dans sa forme; pour éviter d'altérer le sens reçu des mots, au lieu de faire de la liberté un élément de la justice, nous ferons de la justice la limite de la liberté. Nous admettrons donc que l'idée de justice ne suffit pas pour déterminer le devoir. Le problème moral comporte deux moments : 1° en considérant l'être individuel, quel est le bien qu'il faut respecter et faire aussi grand que possible? — 2° en considérant la vie
1. Tm justice, ch. VI : « La formule de la justice », trnd. Cnstelot, 1893.
i. Ibid.
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LA JUSTICE SOCIALE Si
et leurs nerfs spécifiques. Certains tissus sont pourvus de terminaisons nerveuses dont l'excitation cause du plaisir; certains tissus, en plus grand nombre, mais à divers degrés, présentent des terminaisons nerveuses spécialement adaptées à recevoir et à transmettre des excitations douloureuses. Nous croyons que ce n'est point forcer l'interprétation finaliste des faits que de considérer ces fonctions spéciales comme ayant pour fin d'assurer d'autres fonctions.
La douleur est généralement causée par une destruction plus ou moins profonde de tissu vivant, ou par une excitation forte qui ne saurait être beaucoup augmentée sans produire une lésion. C'est la crainte de la douleur qui oblige l'animal ou l'homme à se tenir en garde contre les forces destructives. Très souvent l'excitation douloureuse détermine aussitôt, avant toute réflexion, le mouvement propre à éviter le danger. On retire la main dès qu'on la sent brûlée; on retient sa respiration dès qu'on perçoit une odeur suffocante ; on ferme les yeux dès qu'une trop vive lumière les blesse. Ce n'est pas là le pur acte réflexe, car celui-ci est tout mécanique, et, de même que la réaction y est involontaire, de même l'excitation y est insensible; mais c'est déjà de l'automatisme. Ces réponses spontanées aux excitations douloureuses tendent d'ailleurs à devenir, par adaptation progressive, des réflexes
véritables, et il est permis de croire que tous les réflexes ont été, à l'origine, des réponses plus ou moins volontaires, trouvées par tâtonnement, sinon par choix, à des excitations primitivement senties.
Les sensations agréables et pénibles du goût et de l'odorat sont l'unique moyen par lequel l'animal libre et non éduqué choisit sa nourriture. Ce qui est propre à son alimentation a pour lui une saveur ou une odeur alléchantes ; ce qui lui est nuisible lui répugne. Il en est de même pour l'homme, si l'on fait abstraction des substances produites par son industrie et trop récemment connues pour que l'adaptation organique ait eu le temps de se faire. Il y a des poisons qui n'ont ni mauvais goût ni mauvaise odeur, des aliments sains, et surtout des remèdes qui ne flattent ni le palais ni l'odorat; mais ce sont des produits artificiels. Si l'alcool existait naturellement en abondance autour de nous, comme l'eau des fontaines ou les fruits des arbres, ou bien l'organisme humain, évoluant autrement, serait devenu capable de le tolérer, ou bien nos sens auraient acquis une répugnance pour la saveur ou l'odeur de ce poison; car ceux qui n'auraient pas présenté Tune ou l'autre de ces modifications auraient péri, ou ne se seraient survécu que dans un nombre limité de générations» Présentement, il se produit parmi nous
une élimination rapide des individus et des populations qui ne savent pas se défendre contre l'intoxication alcoolique ; mais comme cette sélection s'accomplit chez un être capable de raisonnement, de science et d'effort moral, elle laisse subsister deux sortes de personnes : celles pour qui la saveur de l'alcool est désagréable, et celles qui ont l'intelligence et le courage de s'en abstenir. Il y a deux catégories de sobres : les sobres par goût et les sobres par raison. Tout buveur d'alcool est condamné dans sa personne ou dans sa descendance. Si donc la sobriété par raison n'existait pas, ou bien l'humanité périrait, ou bien elle acquerrait pour l'alcool une répugnance analogue à celle que lui inspire l'eau puante des marais.
Les plaisirs de la table et les plaisirs de l'amour peuvent devenir des fins, mais, dans le système de l'organisation biologique, ils sont des moyens par lesquels la nature assure des fonctions qui ont d'autres fins, à savoir la conservation de l'individu et celle de l'espèce. Ce sont naturellement des fins secondes. 11 est possible de les ériger artificiellement en fins dernières;' mais une espèce qui réussirait à satisfaire l'appétit du plaisir sans accomplir utilement la fonction s'exposerait à périr. On sait assez que l'avenir de certains peuples est très sérieusement compromis de cette façon.
Considérons maintenant les sentiments de plaisir et de peine. Il faut distinguer deux types de peine : l'ennui et la fatigue. Il y a peine quand l'activité est contrariée et lutte avec effort contre un obstacle. Il y a peine aussi lorsque l'activité disponible ne trouve pas à s'exercer.
Le besoin d'agir, le besoin de remuer, de penser, d'occuper son attention, exige que le mouvement ait un but, la pensée un aliment, l'attention un objet : le cœur aussi peut être plein d'affections virtuelles qui n'ont pas l'occasion de s'épancher. C'est alors qu'on cherche à l'activité physique, intellectuelle ou affective un objet factice : les jeux scolaires sont des prétextes à courir, gambader, crier; les jeux de l'intelligence, telles que les inutiles combinaisons des caries et des échecs, donnent une puérile satisfaction au besoin de penser. Les vieilles fille», les ménages sans enfants essaient de leurrer leur sensibilité inemployée en choyant un chien ou un chat. Toutes les souffrances morales appartiennent à l'espèce de la fatigue ou Il celle de l'ennui. Dans la première, l'activité a un objet, mais elle [ne peut l'atteindre; dans la seconde, l'activité ne rencontre aucun obstacle, mais l'objet fait défaut.
Le plaisir accompagne i'aclivité qui se dépense et qui réussit : le mouvement qui atteint son
ut, la pensée qui s'achemine vers les solutions,
éclaircit les obscurités, cherche et sent qu'elle va trouver, F attention que de nouveaux objets tiennent en éveil sans l'épuiser, l'amour, que la sympathie, ce langage du cœur fait pénétrer toujours plus avant dans l'âme de la personne aimée. Le plaisir est le sentiment que f activité fait tin progrès vers sa fin et qu'elle l'atteindra. Ainsi que l'a remarqué Aristote, « il accompagne l'acte, mais ne le constitue pas ».
Même lorsque nous cherchons notre plaisir, le plaisir que nous cherchons est distinct de celui que nous éprouvons à le chercher : le plaisir de jouer est distinct du plaisir de gagner.
Pour qu'il y ait plaisir, il faut donc que l'activité ait une fin, et une fin autre que le plaisir. C'est une profonde remarque de Stuart Mill, que « le seul moyen d'atteindre le bonheur est de n'en pas faire le but direct de l'existence ». C'est dans ses Mémoires qu'il expose cette idée ; c'est par l'expérience de la vie qu'il y est arrivé, a Ceux-là seulement sont heureux, écrit-il, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent, non comme moyen, mais comme fin idéale. Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur chemin faisant.
Les plaisirs de la vie suffisent pour en faire une chose agréable quand on les cueille en passant ', sans en faire l'objet principal de l'existence. Essayez d'en faire le but principal de la vie, et du coup vous ne les trouverez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen rigoureux. Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cesserez de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. Que votre 'intelligence, votre analyse, votre examen de conscience s'absorbe dans cette recherche, et vous respirerez le bonheur avec l'air, sans le remarquer, sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question *. »
11 résulte de tout ceci que le bien de l'être sentant, c'est l'épanouissement de son être ni de son activité; le plaisir n'en est qu'un moyen. Mais alors même qu'on le prendrait pour fin, ;le meilleur moyen de contribuer au bonheur des hommes, ce serait encore de respecter, d'assurer et d'accroître la liberté de cette activité à l'exercice de laquelle le bonheur est attaché. La vie la plus heureuse, c'est l'acti-