‹ Justice et LibertéChapitre 9 sur 27 · Mes Mémoires, trad. Gazelles, p. 136 (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

Mes Mémoires, trad. Gazelles, p. 136 (Paris, F. Alcan

vite la plus intense, la plus riche, la plus variée, la moins entravée, en un mot la plus libre.

Cette opinion a été maintes fois contestée.

Que la liberté donne à l'homme plus de dignité, qu'elle lui inspire une plus haute idée de lui-même, qu'elle remplisse de pensées d'avenir, qu'elle soit la condition première du sentiment du devoir, qu'elle lui fasse vivement sentir la nécessité de la solidarité sociale, on l'accorde. Mais le rend-elle plus heureux? Elle le contraint à agir; elle lui impose les. deux pires souffrances : la nécessité de l'initiative et le poids de la responsabilité.

Cette idée est merveilleusement développée dans un admirable épisode d'un roman de Dostoïesvki, les Frères Kamarasov. Le Christ a voulu revenir sur la terre; il apparaît en Espagne, prêche les humbles et les déshérités, et, comme autrefois en Galilée, les foules l'écoutent et le suivent. Il fait un miracle, il ressuscite une jeune fille et la rend à sa mère. Ce que voyant, le Grand Inquisiteur le fait arrêter; et avant de l'envoyer au bûcher, il va le voir dans sa prison. « Quand même tu serais vraiment le Christ, lui dit-il (je ne cite pas, je résume, car le morceau est fort long), quand même tu serais le Christ, je dois te faire disparaître. Tu ne peux rien ajouter à ce que tu as dit ni à ce que tu as fait ;

tu n'en as pas le droit. Tout a été transmis par toi à l'Église ; tu lui as donné le pouvoir de lier et de délier; la révélation nouvelle que tu apporterais no pourrait que déranger et compromettre l'œuvre que tu as toi-même instituée. Cette œuvre, nous avons dû la compléter et la trans- (ormer, grâce à l'autorité dont tu nous avais revêtus. Telle qu'elle était sortie de tes mains, elle était fragile et mauvaise. Tu as apporté aux hommes l'affranchissement. Mais les hommes ue peuvent pas être libres. Il n'y a pas de souci plus constant ni plus cuisant, pour l'homme libre, que celui de chercher un objet ou un être devant qui s'incliner. Tu as eu pour lui trop d'estime et trop peu de pitié, toi pourtant qui l'aimais plus que toi-même. Il est faible et lâche. L'inquiétude, le doute et le malheur, voilà le lot des hommes libérés par tes souffrances. Est-ce la faute de l'âme faible si elle ne peut supporter des dotos si terribles? Heureusement nous sommes venus, et, forts de l'investiture à nous donnée par toi-même, nous avons corrigé ton œuvre; nous l'avons fondée sur le miracle, le mystère et l'autorité. Et les hommes sont venus déposer leur liberté à nos pieds; et ils se sont réjouis d'être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés enfin du don fatal qui leur avait causé tant de souffrances. » Et le Christ ne répond rien.

Il est vrai que l'homme qui, après un long asservissement, reçoit tout à coup le « don terrible » de la liberté, en est facilement accablé. L'homme qui, par exemple, n'a jamais pensé librement, qui est habitué à être dirigé et conseillé en tout, s'il se voit abandonné tout à coup de ses directeurs et de ses conseils, se sent pris de vertige et de terreur. Privé d'un maître, il se hâte d'en chercher un autre, qui lui épargne la peine de l'initiative et le décharge du fardeau de sa responsabilité. Mais pour affranchir un homme, il ne suffit pas de faire tomber ses fers. Vous déliez un prisonnier, après que de longues années d'immobilité ont paralysé ses jambes, et vous vous étonnez qu'il ne marche pas. Vous l'amenez à la lumière, après que ses yeux se sont atrophiés dans la nuit du cachot, et vous dites : Il ne voit pas ! La liberté n'est pas une chose toute négative; et pour faire les hommes libres, il ne suffît pas de s'abstenir de les enchaîner. L'homme libre est celui qui a grandi dans l'exercice de sa force. Pour celui-là l'initiative est une joie, et la responsabilité un honneur.

Et puis, ne nous chargeons point, sans en avoir reçu mission, de faire le bonheur des autres. Laissons-leur le soin de le faire euxmêmes, en leur prêtant, quand ils le demandent, notre secours et notre appui. Tous les

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despotisme» sous lesquels l'humanité a gémi, théocratie, inquisition, monarehic absolue, jacobinisme révolutionnaire, ont eu pour but de faire le bonheur des hommes!

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