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CHAPITRE XIX Coup d'œil en arrière et argument nouveau

§ 80. — Partout où les institutions sont en contradiction avec la nature humaine, il se produit une force qui détermine un changement. Tantôt les institutions façonnent la nature, tantôt celle-ci façonne les institutions ; parfois encore Tinfluence est réciproque ; un état plus stable finit toujours par s'établir à la longue.

En Angleterre, les actions et les réactions entre notre caractère national et les arrangements sociaux ont amené un résultat curieux. L'esprit de compromis, qui a dicté ceux-ci, a conquis la faveur du premier ; il n'est plus seulement toléré, il est préféré. Nous en sommes venus à nous méfier des principes, et à tenir tout système en suspicion. Il est dès lors naturel que les hommes d'Etat et les citoyens, qui d'une part s'accordent pour proclamer la souveraineté de la nation, et de l'autre rédigent avec empressement des discours royaux s'adressant aux Lords et aux Communes comme on parlerait à des serviteurs et appelant le peuple : « mes sujets », s'irritent toutes les fois qu'on leur demande d'avoir une politique logique et conséquente avec ellemême. Ils affirment les droits de la raison individuelle en matière religieuse, mais autorisent tacitement le Parlement à subvenir aux frais d'un culte officiel ; rien d'étonnant à ce qu'ils se sentent mal à l'aise quand on leur demande comment ils arrivent à concilier leur théorie et leur pratique.

ni JUSTICE

Fréquemment forcés d'accepter des doctrines contradictoires, ils deviennent ennemis de tout raisonnement exact, se révoltent contre toute tentative de les lier à des propositions précises et reculent à Taspect d ïm principe abstrait avec l'effroi d'une bonne qui a cru apercevoir un fantôme. Aucun raisonnement ne vient à bout de cette manière invétérée de voir et de sentir, produit de nos conditions sociales. Les opinions qui s'en écartent, n'ont que peu de chance d'être écoutées. Les lecteurs dont les opinions n'ont pas été modifiées par les arguments exposés un à un dans les chapitres précédents, n'en changeront pas parce que nous allons grouper ces arguments et démontrer qu'ils convergent vers une même conclusion. Cependant il convient, avant de continuer, d'insister sur l'accord qui règne entre ces propositions; il nous restera ensuite à en. déduire les conséquences.

§ 81. — Nous n'avons aucune éthique delà condensation des nébuleuses, du mouvement sidéral ou de l'évolution planétaire : les actions inorganiques échappent à notre conception de l'éthique. De même, si nous abordons l'étude des choses organisées, nous ne voyons pas que l'éthique ait à s'occuper des phénomènes de la vie végétale. Il est vrai que nous assignons aux plantes des qualités de supériorité et d'infériorité auxquelles nous attribuons leur succès ou leur échec au cours de leur lutte pour l'existence ; toutefois nous n'y rattachons aucune idée d'approbation ou de blâme. Ce n'est qu'à l'éveil de la faculté de sentir, c'est-à-dire dans le monde animal, que nous voyons naître la matière propre de l'éthique. H s'ensuit qu'au point de vue de sa nature ultime, l'éthique, présupposant l'existence de la vie animale, en n'acquérant de sens appréciable qu'à mesure que

COUP D'OEIL EN ARRIERE ET ARGUMENT NOUVEAU n.'l

cette vie prend des formes plus complexes, doit pouvoir s'exprimer en termes s'appliquant à la vie animale. Elle étudie certains traits dans la conduite de la vie, qu'elle considère comme respectivement bons ou mauvais, et ne peut asseoir son jugement tant qu'elle continue à ignorer les phénomènes essentiels de la vie.

Le chapitre sur la « Morale animale » nous a dévoilé cette connexité sous sa forme concrète. Nous avons vu que si nous fixons notre attention sur une espèce quelconque, dont la durée serait désirable, nous classons comme bons relativement à cette espèce, et considérons avec une certaine approbation, les actes qui servent à entretenir l'individu et à conserver la race ; au contraire, nous éprouvons de la réprobation pour les actes qui ont des tendances inverses. Dans le chapitre suivant, qui traite de la « Justice soushumaine », nous avons constaté la condition préalable nécessaire à Taccomplissement de la fm présumée désirable : c'est que chaque individu recueille les résultats bons ou mauvais de sa propre nature et des conséquences qui découlent de celle-ci. Nous avons constaté que pour tout le règne animal inférieur, il n'existe aucune force qui fasse obstacle à cette condition préalable, aboutissant à la survie des mieux adaptés. Nous avons constaté encore que puisque cette connexité entre la conduite et ses conséquences est tenue pour juste, il s'ensuit que, pour tout le règne animal, ce que nous avons appelé la justice n'est autre chose que l'aspect éthique sous lequel se présente la loi biologique en vertu de laquelle la vie en général s'est maintenue et a évolué vers des formes supérieures : cette loi est donc revêtue de la plus haute autorité possible.

Une loi secondaire prend naissance lors de rétablissement des mœurs grégaires. Si un certain nombre d'individus

vivent dans une proximité telle qu'ils sont exposés à entraver les actes des uns des autres et à mutuellement s'empêcher d'atteindre les résultats désirés, leurs actes devront mutuellement se restreindre, de façon à prévenir l'antagonisme et la dispersion du groupe qui en résulterait. L'accomplissement dés actes de chaque individu doit être assujetti à une limitation telle qu'ils n'entravent pas les actes des autres individus dans une mesure supérieure à celle dont ils sont entravés eux-mêmes. Nous avons constaté pour diverses races grégaires l'observance de ces restrictions sur une grande échelle.

Enfin , le chapitre sur « la Justice humaine » nous a montré que cette loi secondaire, qui ne s'était dessinée que sous des dehors vagues pour les êtres grégaires inférieurs, arrivait à avoir pour l'homme, le premier des êtres grégaires, des applications plus prononcées, plus définies et plus complexes. Soumis aux conditions qu'impose la vie sociale et s'affirmant pour chaque individu, le principe primaire de la justice donne naissance au principe secondaire ou limitatif en embrassant tous les individus existants : les restrictions mutuelles, que nécessite à l'état d'association l'accomplissement simultané de leurs actes, constituent un élément nécessaire de la justice.

§ 82. — L'adaptation produite directement, indirectement, ou encore des deux manières à la fois, régit la structure cérébrale, ainsi qu'elle régit les structures du reste du corps; comme les fonctions physiques, les fonctions mentales tendent à s'adapter aux nécessités ambiantes. Le sentiment commun à tous les êtres, qui les pousse à maintenir leur liberté d'action, s'accentue chez les êtres d'une organisation supérieure ; ceux-ci éprouvent en outre jusqu'à

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