COUP D'OEIL EN ARRIERE ET ARGUMENT NOUVEAU
un certain point le sentiment correspondant à la nécessité qui s'impose à chacun d'eux de n'agir qu'en respectant les limites imposées par les actions d'autrui.
En même temps qu'une faculté « de prévoir et de se souvenir » plus étendue, Thomme présente des manifestations plus élevées de ces deux traits de caractère ; nettement visibles dans les sociétés depuis longtemps pacifiques, ils restent effacés dans celles où Tétat de guerre a longtemps prédominé. Tant pour les droits personnels que pour les droits corrélatifs d'autrui, une conscience nette de la justice se manifeste partout oii les mœurs ont échappé à l'héritage d'un conflit chronique entre la morale de Tamitié et la morale de l'inimitié. Mais partout oîi les droits des hommes à la vie, à la liberté et à la propriété, se trouvent incessamment subordonnés, et oii la contrainte a organisé les populations en armées destinées à augmenter la puissance guerrière, partout oii, par conséquent, les hommes sont accoutumés à fouler aux pieds les droits des hommes qui n'habitent pas le môme territoire que le leur, l'accoutumance refoule les émotions et les idées qui correspondent aux principes, égoïste et altruiste, de la justice.
Toutefois, sauf cette restriction, la vie àl'état d'association, développe Tinfluence prédominante de la sympathie, en ouvrant, il est vrai, la carrière au sentiment de la justice égoïste, mais en fournissant aussi au sentiment de la justice altruiste l'occasion de s'exercer et de donner naissance aux idées corrélatives ; à la longue, en môme temps que les hommes acquièrent une certaine conscience morale de leurs droits personnels et des droits d'antrui, leur intelligence devient apte à plus ou moins les percevoir. Enfin naissent les intuitions qui correspondent aux nécessités dont la satisfaction permet aux activités sociales de se déployer avec har-
monie ; ces intuitions s'expriment sous leur forme la plus abstraite par l'assertion que la liberté de chacun n'est limitée que par les libertés analogues de tous.
Ce principe fondamental a donc une double origine déductive. En premier lieu, il se déduit des conditions antérieures à la vie complète à Fétat d'association ; en second lieu, il se déduit des formes du sentiment conscient que crée la nature humaine en recevant l'empreinte de ces conditions.
§ 83. — Ces conclusions obtenues par voie de déduction concordent avec celles auxquelles l'induction nous a conduits. Leurs expériences accumulées ont, en effet, déterminé les hommes à établir des lois en harmonie avec les divers corollaires qui se rattachent au principe d'égale liberté.
La guerre ne tient nul compte de la vie humaine, mais la paix lui fait acquérir un caractère sacré, et les hommes sont arrivés à considérer sans exception comme attentats tous les empiétements, même les plus vulgaires, qui sont dirigés contre l'intégrité physique. Aux stages primitifs, l'esclavage était à peu près universellement répandu : les progrès de la civilisation l'ont graduellement mitigé et les restrictions imposées à la motion et à la locomotion ont disparu des sociétés les plus avancées. Après les avoir méconnus à l'origine, la loi fait respecter les droits égaux des hommes à la jouissance non interceptée de l'air et de la lumière. Quoique pendant une période d'extrôme prédominance de l'activité militaire, la propriété collective de la terre soit tombée aux mains des chefs de tribu et des rois et devenue leur propriété personnelle, le développement de l'industrialisme est parvenu à faire reconnaître que le droit de propriété privée de la terre doit en principe se subor-