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COUP D"OEIL EN ARRIÈRE ET ARGUMENT NOUVEAU

donner au droit de propriété suprême de la Communauté et que chaque citoyen possède un titre latent à participer à son usage. Violé sans scrupule aux temps primitifs, qui ne respectaient même pas les droits à la vie et à la liberté, le droit de propriété a été de plus en plus sauvegardé à mesure que les sociétés ont accentué leur mouvement en avant. S'appliquant avec un succès croissant à défendre le droit à la propriété matérielle, les lois modernes ont de plus en plus reconnu et maintenu les droits à la propriété incorporelle, en fortifiant progressivement les lois sur les inventions et sur la propriété littéraire, et celles qui punissent la diffamation et la calomnie.

Tandis que dans les sociétés non civilisées, et aux débuts des sociétés civilisées, l'individu abandonné à ses propres forces ne doit compter que sur lui-môme pour défendre sa vie, sa liberté et ses biens, aux étapes suivantes la communauté se charge de plus en plus de les défendre à sa place, en faisant agir le gouvernement qu'elle s'est donné. A moins de prétendre que le désordre primitif valait mieux que l'ordre comparatif qui règne de nos jours, il faut donc bien admettre que l'expérience des résultats obtenus ratifie l'affirmation de tous ces droits capitaux et confirme les arguments à l'aide desquels nous les avons déduits.

§ 84. — Une confirmation de nature et de signification analogues vient s'ajouter à celle de l'expérience. Tandis qu'en vertu de sa capacité collective, la communauté s'est graduellement chargée de sauvegarder les droits de chaque homme contre les agressions d'autrui, elle a graduellement cessé de violer elle-même ces droits qu'elle ne cessait de méconnaître dans le passé.

Les peuples non civilisés et les peuples civilisés primitifs

niaient le droit de léguer — tantôt au nom de la coutume, tantôt au nom de la loi, — ou bien ils le restreignaient à l'extrême , mais au contact de l'industrialisme croissant et des formes sociales qui lui sont propres, les restrictions du droit de léguer ont diminué, pour disparaître à peu près complètement chez les nations dont Torganisation industrielle est la plus avancée. Dans les sociétés grossières, les gouvernants empiètent habituellement sur le droit à la liberté des échanges, en imposant des monopoles, des restrictions et des prohibitions, mais les sociétés avancées s'ingèrent beaucoup moins dans les échanges sur le marché intérieur, et la nôtre s'abstient pour ainsi dire absolument d'intervenir en matière déchanges avec l'étranger. En Europe, l'Etat a, pendant des siècles, réglementé l'industrie, dictant les procédés à employer et les articles qu'il fallait fabriquer : aujourd'hui, sauf les règlements destinés à protéger les ouvriers, chacun est libre de fabriquer comme il lui plaît les articles qu'il lui convient de produire. A l'origine, l'autorité réglait les croyances et les observances : elle a lentement renoncé à cette immixtion et, de nos jours, les sociétés les plus avancées laissent chacun libre de croire ou de ne pas croire, et de pratiquer un culte ou de n'en pratiquer aucun. Il en est de môme des droits de libre parole et de libre publication: méconnus au début de la civilisation, ceux qui s'enhardissaient à les exercer étaient aussitôt frappés ; peu à peu ces droits ont obtenu la sanction des lois écrites.

Les gouvernements ont encore cessé de s'immiscer dans d'autres catégories d'actes privés. Jadis ils réglementaient la consommation et la qualité des aliments et prescrivaient jusqu'au nombre des repas. Aux gens placés au-dessous d'une ligne de démarcation spécifiée, ils interdisaient les vêtements de certaines couleurs, les fourrures, les broderies et les

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dentelles ; ils énuméraient les armes qu'on pouvait porter ou employer. La loi désignait les classes qui étaient autorisées à se servir de vaisselle d'argent ou à porter la chevelure longue. Jusqu'aux divertissements étaient réglés : certains jeux étaient défendus, certains exercices du corps étaient commandés. Les temps modernes ne connaissent plus ces atteintes à la liberté individuelle et admettent implicitement le droit de chacun à adopter la manière de vivre qui lui convient.

A moins donc de réclamer le rétablissement des lois somptuaires et des lois analogues, l'abolition de la liberté de tester, de la liberté de l'échange, de la liberté du travail, de la liberté des croyances et de la liberté de la parole, il faut, une fois de plus, reconnaître que nos déductions de la formule de la justice se sont trouvées progressivement justifiées par la constatation des effets malfaisants de leur violation.

§ 85. — L'économie politique nous offre toute une série de vérifications inductives, dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici.

Elle enseigne que les ingérences de l'État, sous forme de prohibitions et de primes commerciales, sont nuisibles ; la loi d'égale liberté les condamnait déjà au nom de la justice. L'économie politique démontre les avantages de la liberté des spéculations commerciales, môme sur les denrées alimentaires ; le principe fondamental de l'équité justifie cette assertion. L'économie politique a prouvé que les peine? prononcées contre l'usure ont des effets funestes; la loi d'égale liberté les avait déjà condamnées parce qu'elles impliquent des empiétements sur le droit. L'économie politique a démontré que loin de lui nuire, les machines contribuent au bien-être de l'ensemble d'une population; d'accord avec elle,

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la loi d'égale liberté réprouve les mesures destinées à en restreindre l'emploi. L'économie politique pose en principe qu'il est impossible et désavantageux de régler artificiellement le taux des salaires et le cours des prix ; au nom de la loi d'égale liberté, la morale en interdit la réglementation. Sur d'autres points encore, comme le commerce des banques et l'inanité des efforts faits pour protéger une industrie au\ dépens des autres, l'économie politique arrive à des conclusions que l'éthique a de son côté déjà déduites.

Tous ces exemples, que s'accordent-ils à prouver ? Ils prouvent qu à rétat de société la conformité à la loi d'égale liberté assure le mieux, non seulement V harmonie, mais encore V efficacité de la coopération sociale.

§ 86. — Deux arguments déductifs et trois arguments inductifs convergent donc vers une môme conclusion. L'étude des lois de la vie, telle qu'elle s'accomplit dans les conditions sociales, et la preuve que nous fournit l'expression du sentiment conscient de la morale, fruit de la discipline continue qu'impose la vie sociale, nous conduisent droit à reconnaître que la loi d'égale liberté est la loi morale suprême. Les conclusions générales basées sur l'expérience commune du genre humain, qu'a enregistrées une législation progressive, nous conduisent indirectement à la même reconnaissance, puisqu'elles établissent que le progrès de la civilisation a eu pour effet un accroissement graduel de la protection des droits de l'individu par les gouvernements et une décroissance simultanée et graduelle des empiétements des gouvernements sur ces droits. Le fait que l'économie politique recommande ce que notre théorie déclare équitable, vient encore par surcroît confirmer cet accord.

Je ne me flatte pas de l'espoir d'avoir facilité l'acceptation

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