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CHAPITRE XXVIIÏ

Les Limites des Devoirs de l'État.

(Suite.)

§ 129. — « Dans les problèmes simples, il faut se méfier de la perception directe ; pour arriver à des conclusions certaines, il faut adopter quelque mode de contrôle propre à corriger les imperfections des sens. Au contraire, pour les problèmes complexes^ la réflexion pure et simple suffit: nous pouvons adéquatement additionner et compenser les preuves sans les rapporter à quelque vérité générale. »

Cette proposition absurde fait-elle sourire un de mes lecteurs ? Pourquoi le ferait-elle? Il y a dix chances contre une que, sous une forme déguisée, elle fait partie de ses opinions tacites. Un ouvrier rit-il des thermomètres et se prétend-il capable de juger de la température d'un liquide en y plongeant la main, ce lecteur, sachant que la sensation du chaud et du froid varie considérablement selon la température de la main, discerne immédiatement Tabsurdité de cette présomption, fille de Tignorance. Mais il ne voit rien d'absurde dans la tentative d'arriver, en se passant de la direction d'aucun principe, aune conclusion exacte concernant les conséquences d'un acte qui affectera d'une foule de manières des millions d'êtres humains : dans ce cas, il lui semble superflu d'user d'un critérium quelconque destiné à contrôler la correction de ses impressions directes. Prenons qu'il s'agisse de recommander le système de la rétribution

des maîtres dans les écoles de FÉtat en raison des résultats qu'ils auront obtenus : il sera certainement convaincu que ce stimulant offert aux maîtres sera bienfaisant pour les élèves. Il ne songe pas à se demander si la pression qui en résultera, ne sera pas excessive ; il ne se dira pas qu'elle favorisera peut-être une réceptivité mécanique et que l'excès de matières enseignées pourra déterminer une aversion enracinée pour l'instruction. Il ne se dit pas que les élèves intelligents seront l'objet d'une attention spéciale aux dépens des élèves mal doués; qu'un système qui n'estime pas Tinstruction pour elle-même, mais comme moyen de gagner de l'argent, ne produira probablement pas la santé de l'intelligence, et réduira les maîtres eux-mêmes à l'état de machines. S'imaginant percevoir clairement les résultats immédiats et ne percevant pas les résultats éloignés ou les négligeant, il ne doute pas de l'excellence du projet. Lorsque, vingt ans plus tard, les effets de celui-ci sont jugés mauvais au point qu'on l'abandonne, après qu'il a compromis la santé de millions d'enfants et infligé une somme inouïe de souffrance physique et mentale, sa méprise n'a rien appris à notre homme, qui dès le lendemain est tout prêt à juger de quelque nouveau projet en suivant exactement la même méthode, c'està-dire en se contentant d'un examen superficiel et d'une compensation de probabilités. C'est bien ce que nous avons dit au début de ce chapitre : le recours aux principes généraux est jugé indispensable pour les questions simples, mais estimé superflu pour les questions les plus complexes. Cependant, un instant de réflexion ferait voir qu'il est probable, non seulement que ces jugements dépourvus de direction doivent être erronés, mais encore qu'il doit exister une direction capable d'assurer la correction de nos jugements. Car quoi de plus contraire au bon sens que de

s'imaginer que les affaires sociales sont soustraites à la causalité naturelle? Et comment repousser Taccusation de folie quand, tout en admettant l'existence de la causalité naturelle, on promulgue des lois qui n'en tiennent aucun compte? Nous l'avons démontré dans un chapitre précédent : si la causalité n'existe pas, toutes les lois se valent, et légiférer est une occupation ridicule. Si toutes les lois ne sont pas d'égale valeur, il faut admettre que telle loi opère d'une manière plus salutaire que telle autre sur les honnnes assemblés en société; dans ce cas, cette opération plus salutaire implique donc un certain degré d'adaptation à la nature des hommes et à leurs modes de coopération. Par rapport à ceux-ci, il existe donc des principes généraux, des uniformités très profondes, et l'effet définitif d'une législation doit dépendre de la mesure dans laquelle elle tient compte de ces uniformités pour s'y subordonner. Quoi donc de plus insensé que d'agir avant de s'en être informé?

§ 130. — Il est insensé, pour les sociétés comme pour les individus, de se mettre à la poursuite du bonheur sans tenir compte des conditions qui rendent sa réalisation possible. L'erreur des sociétés est môme pire que celle des individus, car l'individu réussit souvent à éluder les conséquences de son imprévoyance, tandis que par suite de leur répartition sur un grand nombre d'individus, la société ne })arvi('iit pas à s'y soustraire.

Tout criminel a pour méthode d'estimer les conséquences probables de chacun de ses actes, en faisant abstraction de toute autre sanction générale que celle de la poursuite du bonheur. 11 se décide à agir si la i)rol)abilité penche du côté de l'acquisition d'une jouissance et s'il voit la chance d'éviter une souffrance. Négligeant les considérations

d'équité qui devraient le retenir, il s'attache aux résultats rapprochés de préférence aux résultats éloignés, et il arrive qu'il calcule juste pour ce qui concerne les résultats rapprochés et qu'il parvient à recueilKr les jouissances que lui procurent ses gains mal acquis et à se soustraire à tout châtiment. Mais à la longue, les désavantages finissent par l'emporter pour lui sur les avantages, en partie parce qu'il n'échappe pas invariablement aux pénalités, et en partie parce que le genre de nature que développent en lui ses actions, est incapable de jouissances élevées.

Le politique empirique suit dans un dessein altruiste la ligne de conduite que suit le violateur des lois dans un dessein égoïste. Non pas en vue de son bien personnel^ mais, du moins il le pense, pour le bien d'autrui, il calcule la probabilité des plaisirs et des souffrances, et peu soucieux des préceptes de l'équité pure, adopte les méthodes qui, à ses yeux, assureront les premiers et éviteront les secondes. Sïl s'agit de doter de livres et de journaux les soidisant bibliothèques populaires, il vise des résultats qu'il considère comme bienfaisants et ne se demande pas si, dans la pratique, il est juste de prendre par contrainte l'argent de A, de B et de G afin de procurer des jouissances à D, à E et à F. S'il poursuit la répression de l'ivrognerie et des maux qu'elle engendre, il ne voit que son but, et, résolu à imposer à autrui ses propres opinions, il s'efforce de restreindre la liberté des échanges et de supprimer des industries où des capitaux se sont engagés sous le couvert de l'assentiment légal et social. Gomme l'agresseur égoïste, l'agresseur altruiste ne prend pour guide que l'appréciation des fins immédiates, et la pensée que ses actes violent le premier principe d'une vie sociale harmonieuse, ne suffit pas à l'arrêter.

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Il saule aux yeux que cet utilitarisme empirique, qui fait du bonheur la fm immédiate, est en contradiction flagrante avec l'utilitarisme rationnel, qui en vise les conditions de réalisation définitive.

§ 131. — Les partisans de l'empirisme politique ne seront pas en droit de se plaindre si nous soumettons leur méthode à l'épreuve de leur propre critérium. Puisque, dédaigneux des principes abstraits, ils nous invitent à ne considérer que les résultats, soit calculés à Tavance, soit vérifiés par l'expérience, nous ne pouvons mieux faire que d'appliquer leur méthode à la méthode empirique elle-même. Nous allons le tenter.

Le 19 mai 1890, un débat s'éleva à la Chambre des Lords, au sujet d'un projet de législation d'un caractère socialiste ; le Premier Ministre s'exprima en ces termes :

« Avant d'adopter une proposition, nous ne nous enquérons pas de son origine ou de sa dérivation philosophique, pas plus qu'un homme sensé ne s'informe, avant d'engaj^'er un valet de pied, des certificats que peut avoir le grand-père de ce dernier. »

Ayant ainsi tourné en ridicule l'hypothèse qu'il existe des lois générales régissant la vie sociale, auxquelles la législation est tenue de se conformer, il continua en affirmant « qu'il convient pour chaque espèce de se régler sur les circonstances ». La méthode que lord Salisbury préconisait ainsi ouvertement, est d'ailleurs universellement suivie par les hommes politiques qui se piquent d'être pratiques et qui se rient des « principes abstraits ».

Malheureusement pour eux, leur méthode a été, pendant des milliers d'années, celle des législateurs dont les lois funestes ont accru les formes multiples de la misère humaine à un degré qui échappe à toute mesure. L'apprécia-

tion des circonstances particulières « à chaque espèce » a inspiré Dioclétien fixant le prix des marchandises et le montant des salaires, et a guidé les gouvernements européens qui, à chaque siècle et dans des cas innombrables, ont décidé quelle somme d'argent devait être donnée pour telle quantité de produits. Dans notre pays, après la Peste noire, elle a inspiré le Statut des Laboureurs et fait éclater la révolte des Paysans. La même soumission « aux circonstances de chaque espèce particulière » a dicté les lois sans nombre qui, en Angleterre et ailleurs, ont prescrit les qualités à fabriquer et les procédés de fabrication à employer, et nommé les commissaires chargés de s'assurer de l'observation de ces lois et de remédier aux inconvénients signalés. Les prescriptions adressées aux cultivateurs concernant la division de leurs terres en pâturages et en terres arables, sur la tonte des moutons et les attelages de leur charrue, celles qui imposaient certaines cultures et en proscrivaient d'autres, avaient toutes en vue les « circonstances de chaque espèce en particulier ». Il en était de même des primes allouées à la sortie de certains produits et des restrictions qui arrêtaient l'entrée des autres, des pénalités qui frappaient les accapareurs, et du traitement qu'on infligeait aux usuriers assimilés à des criminels. Chacun de ces innombrables règlements était exécuté par des nuées de fonctionnaires qui, en France, en vinrent presque à étrangler l'industrie ; cette réglementation à outrance fut une des causes de la Révolution Française et, cependant, chacun de ces règlements semblait aux hommes qui l'avaient dicté, justifié par les « circonstances de l'espèce ». Ils découvraient une égale nécessité aux centaines de lois somptuaires que les rois et leurs ministres s'efforcèrent d'imposer à chaque génération successive. Du Statut de Merton jusqu'en 1872,

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plus de quatorze mille Actes du Parlement ont été abrogés en Angleterre: les uns ont été fondus dans les lois générales, quelques-uns semblèrent superflus, d'autres sont tombés en désuétude ; combien en a-t-on abrogé pour avoir exercé des effets malfaisants? La moitié? un quart? moins d'un quart? Mettons qu'au bas mot, trois mille Actes du Parlement aient été abrogés à la suite de la constatation de leurs effets nuisibles. Que dire de ces trois mille lois qui ont entravé le bonheur des hommes et accru leur misère pendant des années, des vénérations ou des siècles?

Puisque nous devons prendre pour guides l'observation et l'expérience, quel verdict l'expérience et l'observation pro-, noncent-elles sur cette méthode de gouvernement? Ne prouvent-elles pas au-dessus de toute évidence que cette méthode a subi défaite sur défaite? « Permettez, nous répondra-t-on peut-être, vous oubliez que si des lois nombreuses ont été abrogées après avoir produit des effets nuisibles, d'autres ont été reconnues bienfaisantes et n'ont pas été abrogées». Sans doute, mais cette réponse n'en est pas moins malheureuse. En effet, qu'est-ce que des lois bienfaisantes? Ce sont celles qui se conforment aux principes fondamentaux dont les politiques pratiques se plaisent à faire fi. Ce sont les lois qu'approuve la philosophie sociale dont lord Salisbury parle avec tant de dédain, celles qui reconnaissent et sanctionnent les corollaires de la formule de la justice. Car, nous l'avons vu dans plusieurs chapitres, l'édiction progressive des lois que ratifie l'éthique, a suivi l'évolution sociale. Les faits prononcent donc une double condamnation de l'utilitarisme empirique et démontrent irréfutablement l'insuccès de cette méthode et le succès de la méthode opposée.

Remarquons encore que ni lord Salisbury, ni aucun des

adhérents de cette école, ne font preuve d'esprit de suite et qu'ils se gardent de rester uniformément fidèles à la méthode qui juge « chaque espèce en particulier ». Au contraire, pour les catégories les plus importantes, ils adoptent la méthode qu'ils ont ridiculisée. Mettez-les à l'épreuve, et vous les verrez répudier énergiquement la direction des u circonstances de chaque espèce en particulier », s'ils se trouvent en face de questions dont la solution est simple et claire. Cherchant les causes de la facilité avec laquelle parviennent à s'échapper les voleurs qui infestent nos rues, l'auteur d'une lettre adressée à un journaP raconte qu'ayant assisté à un vol, il demanda à un passant pourquoi il n'avait pas arrêté le voleur qui, dans sa fuite, avait passé près de lui. « A quoi bon arrêter ce pauvre diable, répondit l'autre, il a plus besoin des objets qu'il a dérobés que l'homme à qui il les a pris ». C'était, de son propre aveu, juger d'après « les circonstances de Tespèce », estimer les degrés relatifs de bonheur du voleur et du volé et déclarer que le résultat de la comparaison justifiait le vol. « Mais le droit de propriété doit être défendu, répondrait lord Salisbury. La société s'effondrerait si chacun avait le droit de prendre le bien d'autrui en se couvrant de l'excuse qu'il en a un plus grand besoin que le possesseur dépouillé. » Parfaitement, mais en parlant ainsi, lord Salisbury ne jugeait plus d'après <( les circonstances de l'espèce », mais en se conformant à un principe général. La différence essentielle entre les deux méthodes est celle-ci. Les leçons léguées par des milliers d'années attestent que la société progresse en raison de la conformité de plus en plus stricte aux corollaires de la formule de la justice, et qu'il sera donc sage de s'y conformer pour

1 La date de cet article a été égarée.

chaque cas nouveau. Cependant lord Salisbury estime qu'il est inutile de s'y conformer si une majorité pense « qu'en l'espèce », les circonstances exigent qu'on s'en écarte.

§ 132. — Il est vraiment surprenant qu après avoir lu les faits que relatent quotidiennement les journaux, on puisse encore s'imaginer que les conséquences des mesures prises concernant « chaque espèce » seront circonscrites à l'espèce en question. La lecture quotidienne des journaux ne rend pas les hommes plus sages ; comment se l'expliquer, sinon qu'après avoir constaté qu'un changement introduit dans une partie de la société détermine des changements imprévus dans d'autres parties, il s'en trouve pour croire qu'un Acte du Parlement ne produira que des effets prévus et ne produira aucun effet imprévu. Dans tout agrégat de parties mutuellement dépendantes, il faut tenir compte de ce que j'ai décrit ailleurs, sous le nom de causalité fructifiante. Les effets d'une cause deviennent eux-mêmes des causes et des causes souvent plus actives que les effets qui les ont engendrées; à leur tour, leurs effets deviennent des causes nouvelles. Que se passa-t-il, il y a quelques années, lors de la grande hausse du prix des charbons? La dépense de chaque ménage en fut affectée et les pauvres gens souffrirent cruellement. Toutes les usines furent atteintes, les salaires furent réduits et les prix de vente relevés. La fonte du fer devint une opération plus coûteuse, et le prix de tous les articles, comme les chemins de fer et les machines, où le fer entre en grande quantité, fut forcé de monter. Notre capacité de concourir avec les industries étrangères s'affaiblit; moins de navires furent affrétés pour exporter nos produits, et l'industrie de la construction navale souffrit, comme les industries qui s'y rattachent. 11 on fut de môme dans des

industries trop nombreuses pour être énumérées. Voyez encore les effets de la dernière grève des Docks, ou plutôt de la sympathie inintelligente, qui, se fiant aux « circonstances de l'espèce », a poussé le public et la police à tolérer la violence à laquelle les grévistes ont eu recours pour atteindre leurs fms. L'emploi couronné de succès des voies de fait, des menaces, de la mise à Tindex, a partout excité les grèves, menées par les mômes procédés, qui ont éclaté à Southampton, à Tilbury, à Glasgow, à Nottingham. Les peintres, les corroyeurs, les ébénistes, les fabricants de balances, les ouvriers boulangers, les charpentiers, les typographes, les hommes-affiches, suivirent l'impulsion donnée. Des mouvements encore moins scrupuleux furent instigués en Australie et en Amérique. Il en est résulté comme effets secondaires des arrêts et le trouble jeté dans les industries en cause et dans celles qui s'y rattachaient, et un amoindrissement correspondant dans la demande de travail. Comme résultats tertiaires, nous pouvons citer l'encouragement donné à la chimère qu'il suffit aux ouvriers de se coahser pour obtenir les conditions qu'ils réclament, et l'éveil donné à des prétentions qui conduiraient le travail à la mort. Comme résultats plus éloignés encore, l'essor fut donné à une législation tatillonne, et au développement des idées socialistes.

Les effets indirects qui se multiplient et se reproduisent, engendrent souvent à la longue un état de choses tout à fait contraire à celui qu'on attendait. Le passé et le présent nous fournissent également des exemples de ces déviations. Prenons dans le passé un Acte de la huitième année d'Elisabeth, destiné à protéger les habitants de Shrewsbury contre la concurrence, et interdisant à tous, sauf aux bourgeois, de faire le commerce des cotonnades galloises. Six

ans plus tard, les mômes habitants de Shrewsbury ' sollicitèrent son abrogation « à cause de l'appauvrissement et de la misère des pauvres artisans et autres, à la requête desquels FActe avait été passé ». Les tisseurs de Spitalfîelds nous fournissent un exemple parallèle. Pour le présent, citons certaines lois passées dans les États de l'Ouest de l'Amérique. « Ces lois ont été votées à l'effet de favoriser l'extermination des éperviers et des loups, disait, le 8 janvier I880, le gouverneur Grant dans son Message à la Législature du Colorado, mais les loups et les éperviers ont pullulé sous le couvert des primes qu'elles ont instituées » ; du moins à en juger d'après le total des primes payées. La même expérience a été faite dans l'Inde.

Depuis l'époque où les mendiants fourmillaient aux portes des monastères, jusqu'à celle 011 notre ancienne Loi sur les Pauvres avait inondé certaines paroisses d'un flot d'indigents, l'expérience a uniformément prouvé que des mesures dictées parles « circonstances apparentes de chaque espèce », ont produit des résultats exactement contraires à ceux qu en attendaient leurs auteurs : elles ont accru la détresse au lieu de l'atténuer. Des faits récents fournissent le môme témoignage. Écrivant anSpectator, du 19 avril 1890, le président de V Union de Bradheld établit que dix-sept années d'une administration basée sur un principe au lieu de l'être sur le sentimentalisme, a réduit le nombre des pauvres, à l'intérieur du WorkJiouse de 2o9 à 100 et à Textéricur de 999 à 42 ; il termine sa lettre en exprimant sa conviction que « les secours distribués au dehors créent la plupart des indigents » . Écrivant de Tcnnyson Settlement, dans la colonie du Ciq), M. Arnold ^Vllite insiste sur l'urgence qu'il y a à se garder

♦ Stanley .levons. T/ie Stale i)i HclaCiun (o Lahoitr. Londres, 1882. p. 37.

des nécessités apparentes. « Un plan de colonisation, dit-il dans sa lettre du 10 janvier 1891 au Spectator, est voué à un échec certain s'il ne prévoit pas ouvertement la mort pour les paresseux, qui se refusent à travailler... Gomme un fer chaud, l'expérience chèrement payée de longues et amères années a gravé en moi cette leçon. » En matière de charité, si nous nous laissons gouverner par les circonstances apparentes de « chaque espèce particuUère )),nous enflammerons le mal au lieu de le guérir.

Le jugement du législateur qui nargue la philosophie et ne veut voir que les faits mis sous ses yeux, ne mérite pas plus de respect que celui de l'ouvrier qui se joint à ses compagnons pour vociférer et réclamer à grands cris des travaux pubUcs, par l'unique raison qu'ils lui donneront de de l'ouvrage. Celui-ci aussi n'envisage que les conséquences immédiates et prévues « en l'espèce », et ne se soucie pas des conséquences éloignées. Les effets d'une application de capital à une entreprise qui ne rapportera aucun produit correspondant, lui importent peu; il ne recherche pas à quelles entreprises probablement plus rémunératrices et par là même plus utiles, ce capital aurait pu être employé, et ne s'inquiète pas de l'occupation qu'y auraient trouvée d'autres industriels et d'autres ouvriers. Nos législateurs prévoient peut-être les effets d'un peu plus loin, mais, en réahté, ils sont aussi éloignés que l'ouvrier d'avoir la conception nette des ondes ultimes du changement qui se réfractent et se répercutent dans le sein de la société.

§ 133. — Qui nous égare le plus, de la foi qui croit sans preuves ou du refus de croire en présence de témoignages accablants? La foi de celui qui persiste à croire sans faits

à Tappui, est contraire à la raison, mais il en est de même de celui qui s'obstine à ne pas croire en dépit de l'accumulation des faits qui devrait le convaincre. Je doute si ce genre de scepticisme n'est pas plus dangereux que la crédulité excessive.

Comme le citoyen ordinaire, et malgré les exemples à l'infini qui l'établissent, le législateur ordinaire n'a aucune foi dans l'action bienfaisante des forces sociales. Il s'obstine à se figurer une société sous les dehors d'une machine et non pas sous la forme d'une croissance ; ses yeux restent fermés au fait que l'organisme vaste et complexe qui permet à la vie de s'accomplir, est le produit des coopérations spontanées des hommes se livrant à la poursuite de leurs fins particulières. Cependant s'il se demande comment la surftice de la Terre a été défrichée et rendue fertile, comment les villes ont grandi, comment les industries les plus diverses se sont développées, comment les arts ont pris naissance, comment la science s'est accumulée, comment est née la littérature, il est bien forcé de reconnaître que tous ces progrès ne sont pas l'œuvre des gouvernements, mais que plusieurs d'entre eux ont eu au contraire à souffrir de l'obstruction gouvernementale. Néanmoins, dans son ignorance, il invoque le Parlement toutes les fois qu'il s'agit de réaliser un bien ou de prévenir un mal. 11 a une foi aveugle dans un agent qui ne compte plus ses défaites, mais il n'en a aucune dans la force qui compte d'innombrables succès.

Chaque catégorie des sentiments divers qui poussent les hommes à l'action, a son rôle dans la production des structures et des fonctions sociales. Nous avons reconnu que le premier effet des sentiments égoïstes, toujours actifs et puissants, a été de développer les arrangements concernant la production et la distribution de la richesse : toutes les fois

que s'ouvre une sphère nouvelle, susceptible d'être occupée avec avantage, ils sont prompts à élargir leur cercle d'activité. Qu'il s'agisse de creuser le canal de Suez ou de bâtir un pont sur la Forth, d'assurer les maisons, la vie, les récoltes ou les vitrines des boutiques, d'explorer des régions inconnues, d'organiser des excursions de touristes, d'installer des distributeurs ondes lorgnettes automatiques dans les gares ou dans les théâtres, l'entreprise privée a le don d'ubiquité et varie ses formes à l'infini ; repoussée par l'Etat dans une direction, elle s'élance d'un autre côté. L'énergie de l'entreprise privée et l'esprit d'obstruction du fonctionnarisme éclatent depuis l'organisation, à Londres, sous Charles II, d'une poste aux lettres à un sou\ que le gouvernement supprima, jusqu'à la récente tentative de suppression de la Compagnie des Petits Messagers (Boy Messengers Company)"^ . Au besoin, les Ame^ncan Express Companies nous fourniront un exemple de plus de la supériorité des entreprises spontanées. L'une d'elles compte 7,000 succursales, organise ses propres trains express, transporte annuellement 25 millions de paquets, est employée par le gouvernement, a un système de mandats postaux qui supplante celui de l'Administration des Postes, et a étendu ses affaires à l'Europe, à l'Inde, à l'Afrique, à l'Amérique du Sud et à la Polynésie.

A côté des sentiments égoïstes dont les forces combinées ont développé l'organisme qui fait subsister les sociétés, se manifestent encore chez les hommes le sentiment égoaltruiste et le sentiment altruiste — l'amour de l'approbation et la sympathie — qui les incitent à de nouvelles actions isolées ou combinées et donnent naissance à des institu-

* Encyclopédie UrUduniqiie, XIX, iJG.'J. ^ Voir les jouruaux de mars 1891.

tions diverses et variées. Il est inutile de remonter au passé pour signaler leur action sous forme de donations affectées à des œuvres de charité et d'éducation. Notre époque fournit d'abondants témoignagnes de leur puissance. Chez nous, et plus encore en Amérique, des legs considérables sont chaque jour consacrés à fonder des collèges et, plus souvent encore , à doter des chaires ou des bourses d'études ; d'énormes sommes d'argent sont données pour bâlir et garnir les bibliothèques publiques ; des particuUers offrent des parcs et des jardins aux municipalités , et de riches collections sont léguées à la nation. Le Standard, du 11 avril 1890, pubUe un tableau établissant qu'en 1889 les legs faits aux hôpitaux, aux asiles, aux missions et aux sociétés charitables, ont atteint le total de 1,080,000 livres sterling; à la fm du premier trimestre de 1890, ils s'élevaient déjà à 300,000 livres. Dans le Nineteenth Century de février 1890, M. Huish a montré que, dans le cours de ces dernières années, les dons des particuliers en faveur des arts se sont élevés à 347,500 livres en bâtiments, et à oo9,000 livres en tableaux ou en argent; nous pourrions y ajouter un don récent de 80,000 livres que le donateur a affecté à la création d'une galerie d'art britannique.

N'oublions pas l'activité infatigable d'une foule de philanthropes se vouant à Tune ou l'autre propagande de bienfaisance en faveur de leurs concitoyens. D'innombrables associations disposant d'un revenu culleclif immense, se forment dans des buts désintéressés : toutes sont conçues dans un but de bienfaisance, bien que leurs résultats laissent parfois à désirer. Loin de s'affaiblir, les mobiles largement, sinon uniquement altruistes, qui déterminent leur fondation et leur fonctionnement, gagnent continuellement du terrain.

Ces forces ont beaucoup fiiit et font preuve d'une puissance croissante; nous pouvons compter sur leur efficacité future, et il est raisonnable de prévoir qu'elles réussiront à accomplir de grandes choses, dont nous n'entrevoyons pas encore la possibilité.

§ 1 34 . — Même sans tenir compte des restrictions éthiques et des déductions à tirer de la spécialisation progressive qui se manifeste dans les sociétés, nous n'en avons pas moins de solides raisons de rester convaincu qu'il convient de restreindre les fonctions de TÉtat plutôt que de les étendre.

Leur extension à la poursuite d'un bien espéré, a invariablement tourné en désastre. Les histoires de toutes les nations nous révèlent également les maux incalculables qu'ont produits les législations qui ne se guidaient que sur « les circonstances de chaque espèce en particulier » ; elles s'accordent au contraire à proclamer le succès de celles qui ne s'inspiraient que de considérations d'équité.

Tous les matins, nous avons sous les yeux les témoignages de l'action qu'exerce sur le corps politique une causalité fructifiante si complexe que l'intelligence la plus vaste est incapable d'en prévoir tous les résultats. Le prétendu politique pratique, qui se figure que l'influence de ses mesures s'arrêtera aux limites du domaine qu'il a en vue, est en réalité le plus chimérique des théoriciens.

Son insuccès constant à obtenir les effets attendus et à éviter les effets inattendus, devrait ébranler sa foi aux moyens artificiels qu'il prône sans cesse, et cependant il demeure incrédule au sujet des forces naturelles qui ont tant fait dans le passé, qui sont encore plus actives de nos jours, et qui nous promettent un avenir de plus en plus fécond.

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