DE LA MORALE ANIMALE
dans une controverse à fond entre le pessimisme et Toplimisme ; il nous suffit de prendre pour point de départ un postulat hypothétique et de le limiter à une espèce isolée. De riiypothèse que la préservation et la prospérité de cette espèce sont désirables, se dégagera une conclusion tout à fait générale, et de celle-ci trois nouvelles conclusions dîme étendue plus limitée.
La conclusion absolument générale, c'est que dans la hiérarchie des obligations, la préservation de l'espèce prend le pas sur la préservation de l'individu. Puisque l'espèce n'existe que comme agrégat d'individus, le bien-être de l'espèce ne constitue une fin que parce qu'il contribue au bien-être des individus qui la composent. Mais la disparition de l'espèce entraine celle de tous les individus et l'impossibilité absolue d'accomplir cette fin, tandis que la disparition des individus, même sur une grande échelle, peut en laisser exister un nombre suffisant pour que, grâce à la continuation de l'espèce, la réalisation du but final reste possible. En cas de conflit, la préservation de l'individu doit donc, dans une mesure qui varie avec les circonstances, se subordonner à la préservation de l'espèce.
Les corollaires sont les suivants :
1° Les adultes doivent se conformer à la loi d'après laquelle les avantages obtenus sont en raison directe des mérites possédés, ceux-ci étant estimés à l'échelle du pouvoir d'auto-sustentation. Sinon l'espèce souffrirait des deux manières suivantes : elle souffrirait dans un avenir immédiat par la perte des individus supérieurs qui seraient sacrifiés aux individus inférieurs et cela au préjudice de la somme totale de bien-être ; elle souffrirait, dans un avenir plus éloigné, par la propagation d'êtres inférieurs entravant celle des supérieurs et aboutissant à une détérioration gêné-
raie de Tespèce, qui à la longue, entraînerait son extinction;
2" Pendant le premier âge, avant que l'auto-sustentation soit possible, et même un peu plus tard, alors qu elle commence à se manifester, le secours accordé doit être le plus grand pour les membres dont le mérite est le moindre ; les avantages obtenus devront donc être en raison inverse du mérite mesuré à Téchelle du pouvoir d'auto-sustentation. A défaut de la gratuité des avantages accordés à la progéniture, gratuité d'abord entière, puis restreinte à mesure que Fâge adulte approche, l'espèce disparaîtrait par l'extinction de tous les rejetons. Il va de soi que ce qui précède implique une subordination volontaire et proportionnelle de la part des adultes ;
3° A cette subordination de soi imposée par les liens de la parenté, s'ajoute, dans certains cas, une subordination de soi ultérieure. Si la constitution de l'espèce et ses conditions d'existence sont telles que le sacrifice, complet ou partiel, de quelques-uns de ses membres contribuera à la prospérité commune en assurant à l'espèce le salut d'un nombre plus considérable d'individus, ce sacrifice sera justifié.
Telles sont les lois auxquelles une espèce doit se conformer pour durer. Si la préservation d'une espèce particulière constitue un desideratum, il en résultera pour elle une obligation que nous appellerons, suivant les circonstances, une obligation quasi éthique ou éthique de se conformer à ces lois.
§ o. — Des deux principes d'action essentiels, mais opposés, dont la persistance assure la conservation de Tespèce, nous ne nous occuperons ici que du second. Laissant de côté la loi qui régit la famille composée d'adultes et de petits, nous allons exclusivement étudier la loi qui régit l'espèce en tant qu'elle se compose d'adultes.
Nous avons reconnu que, conformément à cette loi, les individus qui méritent le plus, d'après leur adaptation aux conditions de l'existence, jouiront d'avantages plus grands, tandis que les individus inférieurs jouiront d'avantages moindres, souffriront de maux plus grands ou seront môme simultanément victimes de ces deux effets. Au point de vue biologique, cette loi implique la survie des plus capables. Exprimée en langage scientiflque, elle ordonne que tout individu doit être assujetti aux effets de sa propre nature et de la ligne de conduite qu'elle lui impose. Dans tout le domaine de l'animalité, cette loi règne sans restriction aucune, car il n'existe aucune force qui, pour les adultes, puisse modifier les relations qui subsistent entre la conduite et les conséquences qui en dérivent.
Afin de bien nous rendre compte de la portée de cette loi, nous nous arrêterons un instant à étudier une loi analogue, ou plutôt la même loi se manifestant dans une autre sphère. En effet, elle n'agit pas seulement sur les
membres d'une môme espèce, bien ou mal pourvus suivant leur activité bien ou mal adaptée, mais elle se manifeste encore dans les relations réciproques entre les parties d un même organisme.
Tout muscle, toute glande, tout viscère reçoit du sang à proportion de la fonction dont il s'acquitte. Oisif, il est pauvrement entretenu et s'atrophie ; actif, il est richement nourri et se développe. De cette balance entre la dépense et la nutrition résulte en môme temps la balance entre les rôles relatifs des parties de Forganisme, de sorte que, dans son ensemble, celui-ci est rendu apte à vivre par l'adaptation de chacune de ses parties aux services qui en sont exigés. 11 saute aux yeux que ce principe d'auto-adaptation, propre à chaque individu, est parallèle au principe qui adapte l'ensemble de l'espèce au miheu oîi elle se trouve placée. La nutrition plus complète et la prolificité plus grande des membres de l'espèce, qui jouissent de facultés et d'activités mieux adaptées à leurs besoins, coïncidant avec la sustentation défectueuse, au détriment d'eux-mêmes et de leur progéniture, des individus doués de facultés et d'activités moins bien adaptées, déterminent l'expansion spéciale de l'espèce la plus appropriée à en assurer la survivance dans les conditions du milieu qui Tentoure.
Telle est donc la loi de justice sous-humaine : chaque individu recevra les profits et subira les dommages de sa propre nature et de la conduite qui en découle.
§ G. — En gros comme en détail, la justice sous-humaine est extrêmement imparfaite.
Elle est imparfaite en gros, parce qu'il existe d'innombrables espèces dont la subsistance repose sur la destruclion en masse d'autres espèces, et que pour ces dernières
servant en masse de proie aux premières, les rapports entre leur conduite et les conséquences qui devraient en résulter sont si habituellement suspendus, qu'ils ne persistent que chez un nombre minime d'individus. A la vérité, nous pouvons considérer la perte prématurée de la vie de la presque totalité des membres exterminés par leurs ennemis, comme une conséquence de leur nature et de leur incapacité à lutter contre les forces destructives auxquelles ils sont exposés. Néanmoins, nous n'en devons pas moins reconnaître que cette fin violente de l'immense majorité atteste qu'au sein de cette espèce la justice, telle que nous l'avons conçue, n'a que peu d'occasions de se déployer.
La justice sous-humaine est imparfaite en détail parce que les rapports entre la conduite et les conséquences qu'elle entraînerait, sont à chaque pas troublés par des catastrophes qui fondent indistinctement sur tous les individus, à quelque degré de l'échelle qu'ils soient parvenus. Telles sont les innombrables morts causées par les rigueurs de la température, frappant aussi bien les membres les meilleurs que les pires. D'autres morts innombrables sont dues à la famine, qui dans une large mesure emporte pêle-mêle les bons et les mauvais. Les ennemis des types peu élevés sont aussi une cause de mort à laquelle sont sacrifiés les individus les mieux et les plus mal doués. Il en est de môme des invasions, souvent dévastatrices, des parasites, qui s'attaquent à tous indifféremment.
La prolificité extrême des animaux inférieurs, nécessaire pour compenser leur immense mortalité, nous montre que pour eux la supériorité n'assure pas une survivance prolongée; dans ces régions la justice sous-humaine, constituée par la réception continue des résultats de la conduite, ne régit qu'exceptionnellement les cas individuels.
iO JUSTICE
§ 7. — Nous arrivons enfin à une proposition hautement significative; c'est que la justice sous humaine s'accentue à mesure que l'organisation s'élève.
Il importe peu que riiirondcllc happe au passage telle ou telle mouche, que l'ichneumon fasse un choix dans une nichée de chenilles, qu'un cétacé avale tel ou tel poisson dans un banc de harengs. L'événement est absolument indépendant des qualités particuhères des victimes : bons et mauvais sont exposés au même sort. Il n'en est plus ainsi pour les créatures d'un type plus élevé. Des sens aiguisés, la sagacité, l'agilité confèrent à tel carnassier une facilité spéciale à s'emparer de sa proie. Dans un troupeau d'herbivores, l'animal doué de l'ouïe la plus fine, de la vue la plus perçante, de l'odorat le plus subtil ou de la célérité la plu& grande, est aussi celui qui aura le plus de chances d'échapper au danger.
Evidemment, à mesure que les qualités physiques et mentales d'une espèce s'élèvent, et avec elles son aptitude à éviter les périls qui surgissent, la continuation de l'existence de chaque individu sera plus indépendante des accidents de force majeure. Plus les résultats de cette supériorité générale seront marqués, plus aussi s'accentueront les résultats des supériorités spéciales. Des écarts entre le& facultés individuelles auront une influence plus décidée sur le sort des individus eux-mêmes. D'une part, le manque d'une faculté abrégera la vie ; d'autre part, une grande puissance de cette faculté la prolongera, ce qui revient à dire que les individus seront de plus en plus soumis aux effets de leur propre nature. En d'autres termes, la justice ira de plus en plus en s'affirmant.
§ 8. — Telle qu'elle se manifeste parmi les créatures qui
mènent une vie solitaire, la nature de la justice soushumaine se trouve maintenant suffisamment expliquée. Si nous passons à celles qui vivent à Tétat grégaire, nous découvrirons un élément qui ne nous était pas encore apparu.
Un simple rassemblement, tel qu'un troupeau de daims, ne profite à l'individu et à Tespèce que par la sauvegarde plus efficace qui résulte de la supériorité d'une multitude d"yeux, d'oreilles et de nez, sur les yeux, les oreilles et lenez d'un individu isolé. L'alarme étant donnée plus tôt, tous profitent des sens des plus perspicaces. Parfois, cette coopération, que nous appellerons passive, devient une coopération active, comme chez les corbeaux, oii l'un fait la garde tandis que les autres prennent leur repas; parmi les cimarrons * , variété ovine constamment traquée dans les montagnes de l'Amérique Centrale, qui placent également des sentinelles ; parmi les castors, qui détachent des escouades pour travailler aux digues, ou parmi les loups S qui par un plan d'attaque, où les rôles sont partagés, arrivent à s'emparer d'une proie, qui, à défaut de celui-ci, leur aurait échappé. Nous voici donc en présence d'avantages croissants pour les individus comme pour l'espèce, ce qui nous permet d'affirmer en général que l'état grégaire et une coopération plus ou moins active ne s'établissent dans une espèce qu'à cause des avantages qu'elle en retire. Sinon, la survie des plus forts s'opposerait à leur adoption.
Remarquez que cette association profitable ne devient possible qu'à de certaines conditions. Les actes de sustentation de chacun étant plus ou moins accomplis en présence d'autres individus accomplissant les mêmes actes, il
« J. Oswald. Zoolof/iral S/cetches, 61 .
2 G.-J. Romanes. Animal Intelligence, Londres, 1882, p. 43G.
en résulte une tendance à plus ou moins d'empiétements réciproques. Si ces empiétements se multiplient, l'association peut cesser d'être profitable; pour qu'elle le demeure, il faut que ces actes soient restreints, de façon à laisser subsister un excédent d'avantages. Sinon, la survie des plus forts extirpera dans l'espèce la variété chez qui l'association avait commencé à se former.
Nous voyons donc apparaître un nouveau facteur de la justice sous-humaine. Subissant les avantages et les inconvénients inhérents à sa propre nature et à la conduite que celle-ci lui prescrit, chaque individu ne peut plus suivre eette conduite qu'avec cette restriction qu'elle n'entravera pas à l'excès la conduite par laquelle chaque autre individu recueille des avantages ou évite des inconvénients. La conduite moyenne ne doit donc pas être agressive au point d'anéantir le bénéfice de l'association ; à l'élément positif de la justice sous-humaine vient, pour les animaux grégaires, s'ajouter un élément négatif.
§ 9. — L'observance nécessaire de la condition que chaque membre du groupe, en vaquant à sa propre sustentation et à celle de sa progéniture, n'entravera pas la même occupation chez ses associés, façonne l'espèce chez qui l'association s'est établie. Les inconvénients éprouvés à chaque violation de ces restrictions disciplinent tous les membres d'une manière continue et leur enseignent à les respecter au point qu'à la longue ce respect devient un trait caractéristique et naturel de l'espèce. En effet, il est manifeste que la transgression habituelle de ces restrictions entraînerait la dissolution du groupe. Seules peuvent survivre à l'état de variétés grégaires les variétés où domine la tendance héréditaire à les respecter.
En outre, il se développe peu à peu une appréciation consciente et générale de la nécessité qu'il y a de maintenir ces limites, et des châtiments sont infligés aux membres qui les transgressent, châtiments infligés non seulement par les membres lésés, mais par le groupe tout entier.
L'éléphant « vagabond » (c'est-à-dire celui qui se distingue par sa méchanceté) est expulsé du troupeau, sans doute à cause de son humeur agressive. Un castor ^ oisif est, dit-on, expulsé de la colonie et mis ainsi dans l'impossibilité de profiter d'un travail auquel il se soustrait; de même, les abeilles ouvrières tuent les bourdons devenus inutiles. Dans différents pays, il a été constaté qu'après un débat bruyant et prolongé, une compagnie de corneilles ^ exécute sommairement un membre reconnu coupable. Un témoin oculaire affirme que parmi les corbeaux, un couple qui dérobe les matériaux des nids voisins, voit bientôt son propre nid mis en pièces.
La condition a iwiori de la coopération harmonique est donc tacitement reconnue comme une quasi loi, puisqu'une pénalité frappe sa violation.
§ 10. — Chez les animaux menant une vie solitaire, le principe primordial de la justice sous-humaine, qui exige que chaque individu subisse les conséquences favorables ou nuisibles de sa propre nature et de la ligne de conduite qu'elle implique, principe qui aboutit à la survie des mieux doués, ne se complique que des obligations attachées à la parenté. Pour ces animaux, les actes purement égoïstes de Fauto-sustentation sont dominés, pendant la période de la vie consacrée à la reproduction, par la subordination de soi
^ Dallas, m Cassell's Xaluralllislonj, 111,99. * G.-J. Romanes. Animal Intelligence, 323-5.
que rend nécessaire Féducation de leur progéniture, mais ils n'en subissent aucune autre. Pour les animaux grégaires, ayant acquis une intelligence dressée à tenir un juste compte "des limites imposées par la présence de leurs congénères, le bien-être de l'espèce réclame non seulement la subordination de soi, qui est nécessaire à l'éducation de la progéniture, mais encore une subordination de soi ultérieure.
Après la naissance des veaux, on voit les bisons mâles* se former en cercle autour du troupeau des vaches et des veaux afin de les protéger contre les loups et les autres bêtes de proie, arrangement qui entraine quelque danger .pour chaque taureau en particulier, mais assure la préservation de l'espèce. Si un troupeau d'éléphants ^ s'apprête à sortir de la forêt pour aller s'abreuver, l'un d'eux se détache en reconnaissance; s'il ne découvre aucun danger, il poste quelques éléphants en sentinelle. Ceci fait, le gros du troupeau s'ébranle et se dirige vers l'abreuvoir. Dans ce cas, quelques individus s'exposent à un danger particuHer en vue d'augmenter la sécurité du reste. Cette précaution se manifeste encore avec plus d'intensité chez les singes ^ qui s'associent pour défendre ou pour délivrer un des leurs; dans une retraite en présence de l'ennemi, ils se groupent ■de façon à ce que les femelles et les petits ouvrent la marche, tandis que les vieux mâles forment l'arrière-garde et font face au danger. Il se peut que dans quelques cas particuliers, l'espèce ne profite pas de cette disposition, qui l'expose à une mortalité plus forte; cependant à la longue elle en profite par le développement chez ses membres d'un caractère qui rend Taltaque dangereuse pour l'assaillant.
1 G.-.J. Romanes. Animal Intellu/ence, 334-5. ^ (t.-.]. l{ornarif;s. Animal Jntellirjence, 400-1. •' GilliDorc. The Ilunter's Arcadia, 170.
Puisque, grâce à cette conduite, telle variété d'une espèce grégaire verra le nombre de ses membres se maintenir ou même s'accroître, tandis que d'autres variétés, où ce genre de subordination est inconnu, n'atteindront pas ce résultat, il faut bien que cette conduite soit pourvue d'une certaine sanction. La conservation de l'espèce étant le but suprême, toutes les fois quime mortalité accidentelle des membres tombés pour la défense de l'espèce assure cette conservation avec plus d'efficacité que ne le ferait la préoccupation pour chaque individu de ne poursuivre que son avantage exclusif, la justice sous-humaine doit se soumettre à cette seconde restriction.
§ 1 1. — 11 nous reste à déterminer l'ordre de priorité et les sphères respectives de ces principes. La loi primordiale pour tous les êtres, c'est la loi de relation entre la conduite et les conséquences qui en découlent ; c'est elle qui, dans toute l'étendue du règne animal, assure la prospérité des individus qui, par leur structure, sont le mieux adaptés à leurs conditions d'existence; c'est elle qui, au point de vue de la morale, s'affirme par le principe que tout individu doit recueillir les avantages et les inconvénients qui sont inhérents à sa nature même. Elle s'applique aux êtres qui mènent une vie solitaire, sans autre restriction que celle de la subordination de soi qu'impose aux plus avancés d'entre eux l'éducation de leur progéniture.
Pour les créatures vivant en commun, et à un degré proportionnel au développement de l'esprit de coopération, entre en jeu la loi, la seconde dans l'ordre du temps et de l'autorité, qui veut que les actes par lesquels, conformément à sa nature, chaque individu recherche des avantages et évite des dommages, soient restreints par la nécessité de ne pas
mettre obstacle aux actes analogues de ses associés. Le respect invariable de cette loi est, dans la plupart des cas, la condition indispensable de la durée de Fassociation ; aussi cette loi est-elle impérative pour les êtres qui en recherchent les bienfaits. Toutefois, il est évident que cette seconde loi n'est que la forme spéciale que prend la première quand elle est mise en présence des conditions de la vie en commun; en effet, en affirmant que les actions et les réactions de la conduite et de ses conséquences doivent, pour chaque individu, être ainsi restreintes, elle affirme en même temps, du moins imphcitement, que ces action.^ et ces réactions doivent se soumettre aux mêmes restric^; as chez les autres individus, c'est-à-dire chez tous indisLnctement.
La troisième et dernière en date de ces lois, est d'une portée moins étendue. Elle déclare que, puisque le sacrifice accidentel de quelques-uns des membres d'une espèce peut être favorable à l'ensemble de l'espèce, il est des circonstances qui sanctionnent ces sacrifices. Elle constitue, par là même, une restriction de la loi première, qui veut que tout individu ne recueille que les avantages et ne subisse que les désavantages de sa propre nature.
Pour finir, il convient de remarquer que la première loi est absolue pour les animaux en général, que la seconde est absolue pour les animaux vivant en commun, mais que la troisième ne s'applique qu'aux espèces qui, dans les luttes contrôleurs ennemis, gagnent plus qu'elles ne perdent au sacrifice de quelques-uns de leurs membres. L'absence d'ennemis fait disparaître la restriction qu'elle impose.
§ 12. — Le contenu du dernier chapitre annonce le contenu de celui-ci. Puisqu'au point de vue évolutionniste la v'*^ humaine est un développement ultérieur de la vie soi umaine, la justice humaine est de même un développement ultérieur de la justice sous-humaine. Pour notre facilité, nous les étudions séparément, mais elles sont essentiellement de même nature ; elles constituent les parties d'un tout continu.
Chez rhomme comme chez les créatures inférieures, la conservation de l'espèce est assurée par la loi en vertu de laquelle les individus adultes le mieux adaptés aux conditions de Texistence qui leur est propre sont ceux qui prospèrent aussi le plus, tandis que les individus le moins adaptés sont ceux qui prospèrent le moins. A défaut d'obstacles, cette loi assure la survie des plus aptes et l'expansion des espèces le mieux adaptées. Comme précédemment, cette loi, entendue dans son acception éthique, implique que chaque individu recueillera les résultats favorables ou défavorables de sa propre nature et de la conduite qui en découle, qu'il ne sera pas privé des effets normalement favorables de ses actions et ne pourra pas se décharger sur autrui de leurs conséquences mauvaises.
11 ne nous importe pas d'examiner en ce moment jusqu'à ([uel point il peut convenir à d'autres personnes d'assumer
volontairement une part des suites mauvaises de ses actes. Nous étudierons plus tard les effets restrictifs de la pitié, de la clémence et de la générosité, en traitant de la « Bienfaisance négative » et de la « Bienfaisance positive». Ici, nous ne nous occupons que de « Justice pure ».
Par son origine et par son expression éthique, la justice de cette loi la recommande à l'acceptation commune. Les propos et les critiques que nous entendons journellement répéter, impliquent la perception que les conséquences de la conduite ne doivent pas être dissociées de la conduite elle-même. Si une personne a subi un préjudice et qu'on dise qu'elle n'a qu'à s'en prendre à elle-même , cette phrase implique l'opinion qu'elle a été traitée avec équité. Quelqu'un souffre-t-il des conséquences de son manque de jugement ou de sa mauvaise conduite, la réflexion: « On trouve son lit comme on l'a fait », repose sur la conviction de la convenance de cet enchaînement de la cause à l'effet. Il en est de même de la remarque: « Il n'a eu que ce qu'il mérite». Une conviction analogue est sous-entendue quand il s'agit de conséquences avantageuses. Les remarques : « Il a bien mérité sa récompense », « Il n'a pas été récompensé selon son mérite», expriment le sentiment qu'il doit exister un rapport proportionnel entre l'effort accompli et l'avantage recueilli, et que la justice réclame cette proportionnalité.
§ 13. — Nous avons reconnu dans le chapitre précédent que la justice s'accentue avec les progrès de l'organisation, proposition qui s'étaie de nouveaux exemples, si nous passons de la justice sous-humaine à la justice humaine. L(^ degré de justice et le degré d'organisation marchent de pair, tant pour la race humaine — prise dans son ensemble —
que pour ses variétés supérieures opposées à ses variétés inférieures.
Nous avons constaté qu'une espèce animale supérieure se distingue d'une espèce animale inférieure en ce que son ensemble subit moins de mortalité du fait de forces destructives et accidentelles ; chacun de ses membres est soumis en moyenne pendant un terme plus prolongé au rapport normal qui existe entre la conduite et ses conséquences. Nous constatons maintenant que l'espèce humaine , prise en masse et soumise à un taux de mortalité bien inférieur à celui de la plupart des espèces animales, soumet ses membres pendant des périodes bien plus prolongées aux résultats, bons ou mauvais, de leur conduite bien ou mal adaptée.
Nous avons également constaté que pour les animaux supérieurs la supériorité de la longévité moyenne permet aux différences individuelles de produire leurs effets pendant des périodes plus longues ; il en résulte que les destinées diverses des individus sont, à un degré bien plus marqué, déterminées par le rapport normal entre la conduite et ses conséquences, rapport normal qui constitue la justice. Nous constatons qu'au sein de Thunianité, la diversité des facultés contribue à un degré encore plus marqué et pendant des périodes encore plus longues, à favoriser les êtres supérieurs et à déprimer les êtres inférieurs soumis au jeu continu de la conduite et de ses conséquences.
11 en est de même pour les variétés civilisées du genre humain comparées à ses variétés sauvages. Leur taux de mortalité décroissant implique une proportion croissante de membres jouissant de leurs actes bien adaptés et souffrant de leurs actes mal adaptés. Il est encore manifeste que les écarts plus grands de longévité individuelle et les différences
de position sociale impliquent que dans les sociétés civilisées comparées aux sociétés sauvages, les différences de conduite qui en découlent sont mieux à même de produire leurs résultats appropriés, bons ou mauvais. La somme de justice y est plus considérable.
§ 14. — Nous voyons encore plus clairement dans la race humaine que dans les races inférieures, l'état grégaire s'établir, parce qu il est avantageux à la variété chez qui il prend naissance, en partie en favorisant la sécurité générale et en partie en facilitant le travail de la sustentation. Nous voyons le degré de tendance au groupement déterminé par son degré d'utilité aux intérêts de la variété qui l'adopte, car si les membres de cette variété s'alimentent de substances à l'état de nature, ils ne s'associent qu'en groupes étroits : le gibier et les fruits répartis sur de vastes espaces n'assurent la subsistance que de groupes peu nombreux. L'agriculture, qui permet de nourrir un grand nombre d'hommes sur une superficie peu étendue, et les progrès industriels concomitants qui introduisent des coopérations nombreuses et variées, poussent au contraire au groupement.
Nous enregistrons enfin une vérité à peine entrevue pour les êtres inférieurs, mais nettement accusée pour les êtres humains : c'est que les avantages de la coopération ne leur sont accessibles qu'à la condition de se soumettre à certaines exigences qu'impose l'association. Aux obstacles mutuels qui surgissent pendant que les individus vivant dans un môme voisinage poursuivent leurs fins particulières, il faut assigner des limites telles qu'elles laissent subsister un surplus d'avantages au profit de l'association. Quelques types humains, les Abors', par exemple, mènent une vie
♦ Daltori. Journal o/'the Aslalic Society, Benc/al, XIV, 426.
solitaire, parce que leur humeur est tellement agressive qu'elle s'oppose à la vie en commun. Ce cas extrême prouve que si, dans plusieurs groupes primitifs, les antagonismes individuels engendrent souvent des querelles, les groupes se maintiennent cependant parce que les membres en retirent un surcroît d'avantages, particulièrement sous forme d'un accroissement de sécurité. Il est encore évident qu'avec le développement des communautés, la division du travail y devient plus complexe et que les échanges se multiplient; les avantages de la coopération n'y seront assurés que par le maintien de plus en plus ferme des limites mises à l'activité de chaque homme en particulier par les activités simultanées des autres hommes. L'état misérable et la décadence des communautés au sein desquelles les attentats réciproques des membres sont si fréquents et si violents qu'ils les empêchent le plus souvent de recevoir le résultat normal de leurs labeurs, nous font toucher du doigt la vérité de cette proposition.
Nous avons vu certains êtres inférieurs grégaires ressentir si vivement la nécessité de la restriction mutuelle des activités individuelles qu'ils infligent des châtiments à ceux d'entre eux qui ne les restreignent pas suffisamment. Plus impérative encore et plus distinctement ressentie comme telle, cette nécessité engendre parmi les hommes l'habitude de plus en plus marquée d'infliger des châtiments aux délinquants. A la vérité, les groupes primitifs abandounent communément à l'offensé le soin de se venger de l'offenseur; jusque dans les sociétés féodales européennes, on tenait le plus souvent qu'il appartenait personnellement à chaque homme de faire valoir et de défendre ses droits. Cependant la perception croissante de la nécessité du maintien de l'ordre intérieur et les sentiments qui accompagnent
cette perception, ont rendu habituelle Tinfliction des châtiments par Tensemble de la société ou ses ministres autorisés. Un système de lois édictant des restrictions à la conduite individuelle et des pénalités à leur infraction est résulté naturellement de la vie humaine accomplie dans les conditions sociales, et nous voyons de nombreuses nations composées d'hommes appartenant à des types divers, s'accorder pour considérer les mêmes actes comme des attentats et les frapper d'une même interdiction.
De cette série de faits se dégage un principe, reconnu en pratique, sinon en théorie : c'est que tout individu accomplissant les actes qui assurent son existence et recueillant librement leurs résultats normaux, bons ou mauvais, doit, dans l'accomplissement de ces actes, s'assujettir aux restrictions qu'impose l'accomplissement d'actes du même genre par les autres individus qui doivent comme lui en recueillir les résultats normaux, bons ou mauvais. C'est en cela que consiste d'une manière vague, sinon définie, ce qu'on appelle justice.
§ 15. — Nous avons reconnu que parmi les êtres inférieurs grégaires, la justice, sous sa forme simple et universelle, est caractérisée en premier lieu par la subordination de soi qu'implique la parenté et jusqu'à un certain point par la contrainte qu'impose l'association. Elle l'est en second lieu, mais à un degré moindre, par le sacrifice complet ou partiel d'individus sacrifiés au salut de l'espèce. Pour les êtres grégaires des rangs supérieurs, ce caractère ultérieur de la justice primitive prend de vastes proportions.
La défense de l'espèce contre des ennemis d'autre race n'est plus seule, comme pour les êtres inférieurs, à le réclamer : parmi les hommes, cette subordination de soi est en plus
réclamée au nom des nécessités de la défense contre des ennemis de même race. S'étant répandus par toutes les régions oii ils ont trouvé à se nourrir, les groupes humains se sont partout heurtés, et les inimitiés mutuelles résultées de ces chocs ont rendu les sacrifices causés par les guerres entre les groupes bien plus considérables que les sacrifices faits à la défense contre les animaux inférieurs. Néanmoins, pas plus pour la race humaine que pour les races inférieures, la destruction du groupe ou de la variété n'implique celle de l'espèce, et il s'ensuit que l'obligation dérivant de la subordination de soi aux intérêts du groupe ou de la variété, est une obligation d'ordre inférieur à celle de. donner à la progéniture des soins sans lesquels l'espèce disparaîtrait, et à celle de réprimer les actes dans les limites imposées par les conditions sociales : Tinaccomplissement total ou partiel de ces dernières obligations entraînerait la dissolution du groupe. Cependant elle doit être considérée comme une obligation dans la mesure oîi l'existence de chacun des groupes qui la composent assure la durée de l'espèce.
Mais cette subordination de soi ainsi justifiée et rendue dans un certain sens obhgatoire, s'arrête aux nécessités de la guerre défensive. Ce n'est que parce que la préservation du groupe en tant qu'ensemble assure la préservation de la vie de ses membres et leur aptitude à poursuivre le but de la vie, qu'il existe une raison de sacrifier certains d'entre eux; cette raison cesse d'exister s'il ne s'agit plus d'une guerre défensive, mais d'une guerre offensive.
On pourrait objecter que puisque les guerres offensives donnent l'initiative des luttes qui se terminent par la destruction des groupes les plus faibles, elles contribuent au peuplement de la terre par les plus vigoureux et servent
les intérêts de la race. Mais en supposant même que les groupes vaincus se composent toujours d'hommes mentalement ou physiquement moins aptes à la guerre (ce qui n'est pas, puisque le nombre joue un rôle décisif et que les groupes les moins nombreux peuvent être formés des guerriers les plus valeureux), nous n'en aurions pas moins une réponse probante à opposer à cette objection. Le développement de la vigueur, du courage et de la ruse n'a d'importance capitale qu'aux premiers stages du progrès humain. Après la formation de sociétés nombreuses et le développement de l'esprit de subordination nécessaire à leur organisation, des facultés autres et plus hautes acquièrent cette importance capitale, et les luttes violentes pour l'existence cessent d'assurer la survie des plus aptes. Les Perses ont failli conquérir la Grèce et les hordes tartares submerger la civilisation européenne ; une guerre offensive ne servira donc les intérêts de la race qu'à défaut d'aptitude à une vie sociale élevée. A mesure que celle-ci se développe, la guerre offensive, loin d'assurer le progrès humain, ne fait que le retarder.
Bref, nous sommes à même d'affirmer qu'au niveau oii ils commencent à être accessibles à des considérations morales, les hommes atteignent l'étape où la guerre offensive cesse d'être justifiable, puisqu'il devient incertain qu'elle assure la prédominance des races aptes à une vie sociale élevée et qu'il est certain qu'elle excitera des réactions morales nuisibles à la fois aux vainqueurs et aux vaincus. La seule guerre défensive conserve alors des titres à une justification quasi morale.
Remarquons à ce propos que la subordination de soi et la nécessité de la restriction du principe abstrait de justice qu'implique la guerre défensive, appartiennent à la
période transitoire, que rend nécessaire le conflit physique des races. Elles devront disparaître aussitôt que Thumanité aura atteint l'état pacifique, ce qui revient à dire que toute^^ les questions qui se rapportent à l'étendue de ces restrictions sont du domaine de ce que nous avons distingué comme étant la morale relative; elles ne sont pas du domaine de la morale absolue qui ne traite que des principes de la conduite juste au sein d'une société d'hommes parfaitement adaptés à la vie sociale.
J'insiste sur cette distinction, qui, dans les chapitres suivants, nous aidera à démêler les problèmes compliqués de la morale politique.
§ IG. — L'acceplation de la doctrine de révolution organique implique certaines conceptions morales. Cette doctrine implique que, par suite d'un commerce incessant avec les nécessités de la vie, les nombreux organes de chacune des innombrables espèces d'animaux se sont directement ou indirectement moulés et adaptés aux exigences de la vie. Simultanément, des modifications nerveuses ont produit le développement de sensations, d'instincts, d'émotions et d'aptitudes intellectuelles nécessaires à l'usage approprié de ces organes. C'est ainsi que nous voyons les rongeurs mis en cage exercer leurs muscles maxillaires et leurs incisives et ronger sans but le premier objet venu, les animaux grégaires s'abandonner au chagrin de ne pouvoir rejoindre leurs compagnons, et les castors captifs témoigner de leur passion pour la construction des digues en empilant les branches et les pierres qu'ils trouvent à leur portée.
Ce processus d'adaptation mentale s'est-il arrêté à l'homme primitif ? Les êtres humains sont-ils incapables d'adapter progressivement leurs sentiments et leurs idées aux modes d'existence que leur impose l'état social qu'ils ont atteint? Devons-nous admettre que leur nature, qui s'est adaptée aux exigences de l'état sauvage, ne changera plus et ne subira pas l'influence des exigences de la vie civilisée? Ou bien
admettrons-nous que le développement de certains traits et la suppression de certains autres rapprocheront de plus en plus leur nature aboriginelle d'une nature qui trouvera son milieu approprié dans une société développée, dont les activités exigées par ce milieu deviendront les activités normales? Plusieurs adeptes de la doctrine de révolution paraissent ne pas croire à l'adaptabilité continue de l'espèce humaine. Jetant un coup d'oeil distrait sur les témoignages fournis par les comparaisons établies entre les races humaines différentes et entre les états successifs de la même race à des époques différentes, ils rejettent en bloc l'induction tirée des phénomènes de la vie générale. C'est abuser de la méthode inductivc comme on a abusé de la méthode déductive. Ne serait-ce pas pousser l'amour de Tinduction jusqu'à la déraison, et que penser de Thomme qui, méprisant les observations passées, se refuserait à croire qu'il faudra quatorze jours à la nouvelle lune avant de se montrer dans son plein et entrer ensuite dans son déclin, tant qu'il n'aura pas pu se former par lui-même une conviction et observer en personne les phases successives de -cet astre? Nous pourrions ranger dans la même catégorie les personnes qui, dédaignant la preuve inductive de l'adaptabilité illimitée, tant physique que mentale, que nous révèle l'ensemble du monde animal, n'admettent 1 adaptabilité de la nature humaine à la vie sociale qu'après coup, alors que l'adaptation est terminée, et qui vont même jusqu'à nier les témoignages qui attestent que cette adaptation continue à se produire autour de nous.
Quant à nous, considérant comme une déduction inévitable de la doctrine de l'évolution organique que les types les plus élevés des êtres vivants vont, comme les types inférieurs, se moulant sans cesse sur les nécessités qu'impu-
sent les circonstances, nous comprendrons les évolutions morales parmi les évolutions ainsi élaborées.
§ 17. — L'indigestion produite par un mets favori détermine la prise en aversion de ce mets, phénomène qui montre comment, dans la région des sensations, Texpérience crée des associations qui influent sur la conduite. Le fait que la maison oîi nous avons perdu une épouse, un enfant, ou enduré une longue maladie, reste si intimement associée avec un état mental douloureux que nous persistons à l'éviter, éclaire d'une manière suffisante le mode dont, dans la région émotionnelle, les actes sont susceptibles d'être déterminés par les connexités mentales qui se forment durant le cours de la vie. Si les circonstances ambiantes accoutument une espèce à certains rapports entre sa conduite et les conséquences de celle-ci , les sentiments appropriés qui s'y rattachent peuvent finir par caractériser cette espèce. Soit par la transmission héréditaire des modifications engendrées par Taccoutumance, soit par des survies plus nombreuses d'individus, dont la structure nerveuse s'est le plus modifiée dans le sens voulu, il se forme graduellement des tendances directrices déterminant une conduite appropriée et détournant d'une conduite inappropriée. Comme exemple de ces adaptations, nous citerons le contraste observé entre les oiseaux qui vivent dans les îles que l'homme n'a jamais visitées; ils ne manifestent aucune crainte à son approche, tandis que les oiseaux de nos pays la redoutent aussitôt qu'ils ont quitté le nid maternel.
C'est ainsi que se sont produits dans une certaine mesure chez les êtres inférieurs, et que continuent à se produire chez l'homme, les sentiments appropriés à la vie sociale. Ilabituollcmcnt nuisibles au groupe au sein duquel ils
éclatent, les actes agressifs le sont encore souvent aux individus qui les commettent, car, malgré les plaisirs qu'ils peuvent leur procurer, il n est pas rare qu'ils entraînent des souffrances qui l'emportent sur ces plaisirs. Au contraire, une conduite qui se restreint aux limites requises et qui ne provoque aucune passion antagoniste, favorise Tharmonie de la coopération, profite au groupe et devient par là même avantageuse à la plupart des individus qui le composent. Toutes choses égales d'ailleurs, il en résulte une tendance à la survie et à l'expansion des groupes formés de membres doués de cette adaptation de nature.
Parmi les sentiments sociaux qu'élabore ainsi l'évolution, le sentiment de justice est d'une importance capitale. Examinons de plus près sa nature.
§18. — Bouchez les narines d'un animal; il fera des efforts furieux pour dégager sa tête. Garrottez ses membres ; il se débattra avec rage pour recouvrer sa liberté. Enchaînez-le par le cou ou la jambe et il s'écoulera quelque temps avant qu'il renonce à tenter de s'échapper. Enfermez-le dans une cage, il se livrera à une agitation prolongée et incessante. Généralisant ces exemples, nous constatons donc que plus les restrictions imposées aux actes qui assurent la vie sont violentes, plus violente aussi sera la résistance qu'elles suscitent. Inversement, l'empressement avec lequel l'oiseau saisit l'occasion de prendre son vol, et la joie d'un chien qu'on vient de lâcher, attestent le prix qu'ils attachent à la liberté de leurs mouvements.
L'homme manifeste des sentiments analogues, mais il les manifeste d'une manière plus étendue et plus variée. Des entraves invisibles l'irritent autant que des entraves visibles, et à mesure que son évolution s'élève, il s'affecte de \)\us en
plus de circonstances et d'actes qui, par des voies éloignées, favorisent ou entravent la poursuite de ses firis. Un parallèle élucidera cette vérité. L'amour primitif de la propriété se contente de la possession d'aliments, d'un abri et, un peu plus tard, de vêtements. Puis il apprécie successivement la possession des armes et des outils, à l'aide desquels il se les procure ; celle des matériaux dont on fabrique ces armes et ces outils; celle de la monnaie, qui les achète, ainsi que d'autres objets ; celle de promesses remboursables en monnaie ; puis enfin, celle d'un bon détaché d'un carnet et payable chez un banquier. Une jouissance vient donc peu à peu s'attacher à une propriété de plus en plus abstraite et de plus en plus éloignée d'une satisfaction matérielle. Il en est de môme du sentiment de justice. Il débute par le contentement qu'éprouve l'homme à faire usage de sa force physique et à recueillir les avantages qu'elle lui procure ; s'associant à l'irritation qu'excitent des empiétements directs, il arrive graduellement à correspondre à des rapports plus étendus et à s'exciter au contact des charges, tantôt de la servitude personnelle et tantôt de la servitude poHtique. Puis il s'offense de l'existence des privilèges de classes et des moindres changements politiques. Enfin, ce sentiment, si peu développé chez le nègre qu'il raille son compagnon émancipé d'avoir perdu la protection de son maître, se développe à l'extrême. L'Anglais, par exemple, proteste avec véhémence contre la plus légère infraction à la procédure du Parlement ou d'un meeting public : cette infraction, en elle-même, ne le touche en rien, mais elle pourrait d'une manière détournée et indirecte conférer quelque pouvoir à une autorité quelconque, qui peut-être un jour lui imposerait des charges ou des restrictions imprévues.
11 est donc évident que le sentiment égoïste de la justice
est un attribut subjectif; il correspond aux exigences objectives qui constituent la justice et qui réclament que chaque adulte recueille les résultats de sa propre nature et des actes qui en sont la conséquence. En effet, si les facultés de tout genre ne peuvent pas se donner une libre carrière, leurs résultats ne seront ni recueillis, ni subis ; en l'absence du sentiment qui pousse au maintien de la sphère 011 ces facultés peuvent se déployer librement, leur liberté sera compromise et leur jeu se trouvera entravé.
§ 19. — Tandis que nous arrivons de la sorte à suivre le développement du sentiment égoïste de la justice, il est moins aisé de suivre le développement de son sentiment altruiste. Nous voyons d'un côté que ce dernier ne peut naître que durant le cours de l'adaptation à la vie sociale, et de l'autre, que la vie sociale ne peut se réaliser que par le maintien de rapports équitables qui impliquent déjà Fexistence du sentiment altruiste de la justice. Comment ces nécessités réciproques ont-elles pu se trouver satisfaites?
Notre réponse, c'est que le sentiment altruiste de la justice ne peut commencer à exister qu'avec l'aide d'un sentiment qui Ta temporairement suppléé et qui a réprimé les actes instigués par Tégoïsme pur, sentiment que nous appellerons le sentiment pro-altruiste de la justice. Il se décompose en plusieurs éléments que nous allons successivement passer en revue.
La crainte des représailles, qui agit déjà sur les animaux, est le premier mobile qui dissuade de l'agression. La crainte de la vengeance, qui suivrait un acte de prise de possession, suffit à détourner la plupart des êtres d'une même espèce de s'emparer des aliments ou d'un avantage déjà appropriés
par lïm d'eux. Chez les hommes, en particulier aux stages reculés de la vie sociale, c'est avant tout cette crainte qui assure un champ libre aux activités individuelles et la jouissance exclusive des biens qu'elles rapportent.
Un second frein résulte de la crainte de la réprobation probable des membres désintéressés du groupe. Quoique l'expulsion du troupeau, de l'éléphant « vagabond », et l'exécution du membre coupable d'une bande de corbeaux ou de cigognes nous aient permis de constater que, même chez les animaux, les individus ont à subir la sentence de l'opinion publique, il n'est pas probable que la prévision du blâme collectif suffise à prévenir leurs empiétements. Mais chez l'homme, plus apte à se rappeler et à prévoir, la pensée du mépris social constitue un frein de plus aux attentats d'homme à homme.
A ces sentiments, qui agissent antérieurement à toute organisation sociale, viennent s'ajouter les sentiments qui prennent naissance après l'établissement de l'autorité politique. Lorsqu'un chef vainqueur à la guerre et ayant acquis la souveraineté permanente, prend à cœur le maintien de son pouvoir, il commence à éprouver le désir de prévenir les attentats de ses subordonnés les uns contre les autres, puisque leurs dissentiments affaibUraient la tribu. De là, la restriction du droit de vengeance personnelle, et, à l'époque féodale, celle des guerres privées, en même temps que l'interdiction des actes qui les suscitaient. L'appréhension des pénaUtés qui frappent ces infractions vient constituer une contrainte additionnelle.
En général, le culte des ancêtres, que le développement de la société transforme en culte propitiatoire spécial des mânes du chef, et par la suite du roi décédé, renforce le caractère sacré des injonctions que celui-ci a prononcées
de son vivant. Quand rétablissement du culte l'élève au rang de dieu, ses injonctions deviennent des ordres divins revêtus de la sanction des châtiments redoutés qu'encourrait leur violation.
Ces quatre catégories de craintes agissent concurremment. Combinées en proportions variables, la crainte des représailles, la crainte de Taversion sociale, la crainte des châtiments légaux et la crainte de la vengeance divine forment un corps de sentiments qui tient en échec la tendance à s'emparer d'objets désirés sans tenir compte des intérêts d'autrui. Sans renfermer aucune parcelle du scnliment de la justice altruiste proprement dite, ce sentiment proaltruiste de la justice sert temporairement à inculquer le respect des droits d'autrui et à rendre ainsi la coopération sociale possible.
§ 20. — Les êtres en voie de passer à la vie grégaire deviennent accessibles à la sympathie en raison du développement de leur intelligence. Non pas que la tendance à la sympathie, qui en résulte, rentre exclusivement, ni môme pour une part considérable, dans la catégorie des sentiments qu'implique d'ordinaire ce mot : en fait, nous ne constatons guère que la sympathie par la peur chez les uns et la sympathie dans la férocité chez les autres. Tout ce que nous voulons dire, c'est que, chez les êtres grégaires, il est probable que le sentiment manifesté par l'un d'eux en excitera d'analogues chez ses compagnons et qu'il les excitera précisément en proportion du degré d'intelligence qui leur permettra d'en apprécier la manifestation.
Dans deux des chapitres des Principes de PsycJiologic — « la Socialité et la Sympathie » et « les Sentiments Altruistes », — je me suis efforcé de montrer comment la sym-
pathie en général prend naissance et comment la sympathie altruiste vient enfin à se produire.
Nous conclurons donc que l'état de société s'étant maintenu chez les hommes, grâce à l'appui du sentiment proaltruiste de la justice, les conditions qui permettent au sentiment altruiste de la justice de se développer se sont également maintenues. Dans tout groupe permanent se produisent de génération en génération des événements qui déterminent de la part de ses membres la manifestation simultanée d'émotions analogues : par exemple, des réjouissances à la suite de victoires, de malheurs évités, de capturcs faites en commun, de trouvailles de vivres à l'état de nature, comme aussi des lamentations à propos de défaites, de famines, de fléaux météorologiques, etc. A ces grandes joies et à ces grandes douleurs ressenties en commun par tous et s'exprimant de façon à ce que chacun reconnaisse chez les autres les signes de sentiments analogues à ceux qu'il éprouve et exprime lui-même, viennent s'ajouter les joies et les peines secondaires inséparables de la vie journalière, des repas pris en commun, des amusements, des jeux et des accidents malheureux et fréquents qui affectent plusieurs membres à la fois. Ainsi grandit la sympathie, qui permet au sentiment altruiste de la justice d'exister.
Mais ce sentiment est lent à prendre une forme élevée, en partie parce que le développement accentué de son élément primordial coïncide avec une phase tardive du progrès, et en partie parce que, relativement complexe, il implique une envergure d'imagination qui n'est pas à la portée d'intelligences inférieures. Examinons chacune de ces causes de retard.
Tout sentiment altruiste présuppose l'expérience du scn-
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timent égoïste correspondant. La sympathie pour la douleur d-'autrui ne peut naître que chez celui qui a éprouvé la douleur, de même qu'une oreille musicale est nécessaire pour partager le plaisir que procure la musique. De même le sentiment altruiste de la justice ne peut naître qu'après la naissance de son sentiment égoïste. Il en résulte que dans les cas où celui-ci n'a pas atteint un degré de développement notable, ou s'est trouvé refoulé par une vie sociale à tendances opposées, le sentiment altruiste di) la justice demeure à l'état rudimentaire.
La complexité de ce sentiment devient manifeste si l'on considère qu'il n'embrasse pas seulement des jouissances et des peines concrètes, mais qu'il s'étend surtout aux circonstances qui rendent celles-là accessibles ou permettent d'éviter celles-ci. Comme le sentiment égoïste de la justice se réjouit du respect des conditions favorables à la libre satisfaction de nos besoins et s'irrite de leur violation, il en résulte que, pour éveiller le sentiment altruiste de la justice, il ne suffit pas de l'idée de ces satisfactions, mais qu'il doit s'y joindre l'idée de ces conditions qui sont tantôt violées et tantôt respectées.
Par cette raison, il est évident que pour être capable de ce sentiment sous une forme développée, la faculté de représentation mentale doit être relativement considérable. S'il s'agit de sympathie pour des sentiments de plaisir ou de douleur simples, les animaux grégaires supérieurs peuvent à l'occasion la manifester : tout comme les êtres humains, ils ressentent par intervalles la pitié et la générosité. Mais la conception simultanée, non seulement des sentiments produits en autrui, mais encore de l'enchevêtrement d'actes et de rapports qui concourent à la production de ces sentiments, présuppose un travail de rassemblement mental d'un
nombre d'éléments trop élevé pour qu'un animal inférieur puisse les embrasser d'une seule étreinte. Arrivant aux formes les plus abstraites du sentiment de la justice, celles qui concernent Tordre public, nous comprenons sans peine que seules les variétés humaines supérieures sont suffisamment capables de concevoir la manière dont les lois et les institutions, bonnes ou mauvaises, affecteront définitivement leur sphère d'action, pour se sentir portées à les défendre ou à les attaquer. Chez ces variétés seulement, s'éveillera dans ces conditions le sentiment sympathique de justice, qui les pousse à embrasser les intérêts politiques de leurs concitoyens.
Il existe une relation étroite entre le sentiment de justice et le type social. La prédominance du régime militaire implique une forme coercitive d'organisation, tant pour le corps des combattants que pour la société qui pourvoit à leur subsistance; cet esprit ne laisse aucun champ au sentiment égoïste de justice, mais le foule incessamment aux pieds, en même temps que le contact des activités guerrières dessèche uniformément les sympathies génératrices du sentiment de justice. D'un autre côté, à mesure que le régime du contrat se substitue au régime du statut, ou, en d'autres termes, à mesure que la coopération volontaire, qui caractérise le type social industriel, remporte sur la coopération imposée, qui caractérise le type militaire, les activités individuelles sont de moins en moins resserrées, et le sentiment qui se réjouit du champ qui leur est ouvert se trouve de plus en plus encouragé. Simultanément, les circonstances où il faut réprimer ces sympathies deviennent de moins en moins fréquentes. 11 s'ensuit que le sentiment de justice recule pendant le cours des phases guerrières de la vie sociale, tandis qu'il progresse pendant leurs
phases pacifiques et qu'il ne peut s'épanouir en plein développement que dans un état de paix perpétuelle \
1 L'état de paix permanente existe dans quelques rares régions ; partout où il existe, le sentiment de justice est exceptionnellement vivace et impressionnable. Je suis heureux davoir à signaler de nouveau que, parmi les hommes dits non civilisés, il s'en trouve qui se distinguent par une entière absence de propensions guerrières et dont les mœurs font honte aux nations qui se prétendent civilisées. Dans mes Inslilufions politiques^ {%% 437 et 374) j'ai cité huit spécimens de cette connexité empruntés à des races de types différents.
§ 21. — L'étude du sentiment de justice a ouvert la voie à l'étude de l'idée de justice. Malgré leur état de relation intime, il nous est aisé de les distinguer.
Toute personne qui a laissé tomber son portefeuille s'indigne si le voisin, qui l'a ramassé, se refuse à le restituer. Nous protestons contre la mauvaise foi du détaillant qui nous envoie d'autres articles que ceux que nous lui avons achetés. Si, en notre absence, quelqu'un s'empare de notre place au théâtre, nous sentons que nous avons lieu de nous plaindre. Uu tapage trop matinal s'élevant d'un poulailler voisin constitue un grief. De même, nous sympathiserons avec un ami que des rapports trompeurs ont entraîné dans une entreprise désastreuse ou dont un vice de procédure a fait perdre le procès. Pourtant, quoique dans ces cas notre sentiment de justice se trouve blessé, il arrive que nous ne discernons pas le trait essentiel qui nous blesse dans chacun d'eux. Il se peut que nous possédions la pleine mesure du sentiment de justice et que notre idée de justice demeure vague et indécise.
L'existence du rapport qui relie le sentiment à l'idée est pourtant incontestable. Les manières dont les hommes se lèsent les uns les autres, deviennent plus nombreuses et s'enchevêtrent de plus en plus à mesure que la société
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devient plus complexe ; il faut que plusieurs générations les aient éprouvées sous leurs formes multiples pour que l'analyse parvienne à indiquer la démarcation essentielle qui sépare les actes licites des actes illicites. L'idée émerge et se précise au cours des expériences qui nous apprennent que l'action peut, sans causer de colère chez autrui, atteindre certaines limites au delà desquelles elle exciterait au contraire le ressentiment. Les expériences s'accumulent et, graduellement, à côté de la répugnance pour les ad es qui provoquent des réactions pénibles, grandit la conception d'une limite en deçà de laquelle chaque catégorie d'activités peut se déployer en liberté. Mais, comme ces catégories sont nombreuses et qu'elles se diversifient à mesure que se développe la vie sociale, il s'écoule un intervalle prolongé avant qu'il soit possible de concevoir la nature générale de la limite commune à tous les actes possibles *. 11 existe une autre raison de la lenteur que cette conception met à se développer. En général, les idées, comme les sentiments, doivent s'adapter à l'état social. Or, comme la guerre a régné à Tétat fréquent ou habituel dans presque toutes les sociétés, les nécessités contradictoires de l'état
» La genèse de l'idée que les actes simples ont des limites également simples nous est fournie par les animaux doués d'intelligence, et sert à élucider ses progrès, lorsqu'il s'agit d'actions plus complexes et de limites moins évidentes. Je citerai les chiens de Constautinople, qui reconnaissent l'assertion tacite de droits et de pénalités infligés ù leur violation, sinon entre individus, du moins entre groupes d'individus. Ce fait bien connu nous est une fois de plus signalé d'une manière frappante dans le livre du major T.-C. Johnson : A la Suite du Croissant {On tfie Track of the Crescent). « Un soir, dit-il (pages 58-9), je me promenais (à Constautinople) en compagnie d'un Anglais, officier dans la gendaruierio, quand une chienne vint à lui et lui lécha la main... Elle nous suivit quelque temps, puis s'arrêta court au milieu de la rue... Elle faisait aller sa queue et nous suivait d'un œil d'envie, mais sans bouger (juand nous l'appelions. Quekpu's jours plus tard, la chienne me reconnut... et me suivit jusqu'à la frontière de son quartier. »
d'amilié à l'intérieur et d'inimitié à l'extérieur ont constamment maintenu les idées existantes de justice dans un état de confusion.
§ 22. — Nous sommes parvenus à établir que l'idée de justice, ou du moins l'idée humaine de justice, contient deux éléments : d'un côté, l'élément positif qu'implique la reconnaissance du droit de chaque homme à des activités libres de toute entrave, ainsi qu'aux avantages qu'elles lui procurent ; de l'autre, l'élément négatif qu implique le sentiment conscient des limites qu'impose la présence d'autres hommes jouissant de droits analogues. Deux caractères opposés , que nous découvrons dans ces deux éléments , doivent particulièrement arrêter notre attention.
L'idée primordiale suggérée, c'est l'inégalité. Car, puisque en principe chacun doit recueillir les avantages et les désavantages résultant de sa propre nature et de la conduite qui en découle, les différences de facultés qui existent entre les hommes produiront des différences entre les résultats de leur conduite. Les sommes d'avantages recueillis seront donc inégales.
La limitation mutuelle des actions humaines nous suggère l'idée contraire. Le spectacle des conflits qui éclatent quand chacun poursuit son but sans se soucier des droits de son voisin, fait naître la conscience des limites qu'il est nécessaire d'imposer aux efforts de chaque homme si l'on veut éviter ces conflits. L'expérience nous apprend qu'en moyenne ces limites sont les mêmes pour tous, et la pensée que toutes ces sphères d'action se limitent les unes par les autres, implique la conception de l'égalité.
Faute de tenir également compte de chacun de ces deux facteurs de la justice humaine, on aboutit à des théories
morales et sociales divergentes, dont nous avons maintenant à nous occuper.
§ 23. — Les conceptions de quelques-uns des hommes les plus grossiers ne dépassent pas le niveau de celles que nous rencontrons chez les animaux grégaires inférieurs. Sans soulever la réprobation générale, le plus fort, chez les Dogribs\ s'empare de ce qui lui plaît aux dépens du plus faible; ailleurs, chez les Fuégiens^, on pratique et on approuve tacitement le communisme ou quelque chose d'approchant. Mais si c'est Tétat habituel de guerre qui a déterminé l'organisation politique, Tidée d'inégalité prédomine. Si ce n'est parmi les vaincus réduits en esclavage, du moins parmi les vainqueurs qui, naturellement, attachent une idée de convenance à ce qui s'accorde avec leurs intérêts, se développe l'élément qui, dans la conception de la justice, implique que toute supériorité doit jouir des fruits de sa supériorité.
Les dialogues de Platon ne donnent pas la mesure exacte des opinions des Grecs, mais nous pouvons y trouver l'indication des opinions qui s'étaient généralisées parmi eux. Écoutons Glaucon exposant une opinion courante de son temps :
« Voici quelles sont l'origine et la nature de la justice : il existe un moyen terme ou compromis entre ce que l'on préfère, c'està-dire la liberté de commettre et de ne pas endurer rinjustice, et ce que Ton évite, c'est-à-dire l'obligation de tout endurer sans pouvoir se venger. Moyen terme entre ces deux extrêmes, la justice est tolérée, non à titre de bien suprême, mais à titre de moindre mal.» Et il ajoute immédiatement après, que « la force seule de la loi dirige les hommes vers le chemin de la justice ».
1 Sir John Lubbock. Pvehistoric Times, Londres, 18G9. p. 509. '^ James Weddell. Voyage towaids llie South Pôle, 1825, p. llo.
J'insisterai sur plusieurs points de ce passage significatif. En premier lieu, la reconnaissance du fait déjà énoncé qu'à une époque primitive la pratique de la justice ne provient que de la crainte des représailles et de la conviction fondée sur l'expérience qu'en somme il est plus sage de s'abstenir d'agressions et de respecter la limite qu'implique le compromis énoncé. Nul ne songe à la criminalité intrinsèque de y^^ l'agression : on ne se préoccupe que des suites fâcheuses qu'elle pourrait avoir. En disant plus loin que seule la « force de la loi » fixe la limite imposée aux actes de chaque homme, le dialogue dépeint la loi comme « un moyen terme ou un compromis » , et ajoute que seule elle prescrit le respect « du chemin de la justice ». La loi n'est pas regardée comme étant une expression de la justice déjà connue, mais comme étant elle-même la source de la justice, d'où résulte le sens de la proposition antérieure qu'il est juste d'obéir à la loi. En troisième lieu, ce passage implique que si ce n'étaient les représailles et les pénalités légales, le plus fort serait en droit d'opprimer le plus faible. Nous voyons à demi percer l'opinion que la supériorité devrait jouir de tous les avantages qui sont à sa portée : l'idée d'inégaUté occupe une place en vue, tandis que l'idée d'égalité demeure effacée.
Il n'est pas facile de découvrir quelle était l'opinion de Platon ou plutôt celle de Socrate. En bien des matières, les idées des Grecs n'avaient pas pris une forme définie, et dans tous ces dialogues la pensée a des contours peu arrêtés. Tantôt la justice s'explique par la probité ; d'autres fois encore (je cite le sommaire donné par M. Jowett*) on l'envisage comme étant « l'ordre universel ou le bien de l'État d'abord et de l'individu ensuite ». Cette dernière phrase, qui con-
^ r»l;iton. liepublic, traduction Jowflt, Oxford, 1881. p. 220.
L'IDÉE DE JUSTICE 4a
tient la conclusion finale, implique la prédominance établie d'une classe gouvernante et la sujétion du reste. La justice, c'est que « chacune des trois classes accomplisse la tâche incombant à sa classe ; que le charpentier, le cordonnier, etc. , « s'adonnent à leur métier, à lexclusion de tout autre », et que tous obéissent à la classe dont la mission est de gouverner \ De la sorte, l'idée de justice se fonde sur Tidéc d'inégalité. Quoique nous apercevions une tendance à reconnaître l'égalité des positions et des droits entre membres d'une même classe, les lois concernant par exemple la communauté des épouses dans la classe gouvernante, avaient pour objet avoué d'établir, même dans cette classe, des privilèges inégaux en faveur de ses membres les plus haut placés.
Ce caractère de la notion de la justice était général parmi les Grecs, puisque nous la rencontrons dans Aristote, qui dans le cinquième chapitre de sa Politique conclut à la justice et à l'utilité de la relation de maitre à esclave.
Bien que l'idée de l'inégalité l'emporte chez les Grecs sur l'idée restée effacée de l'égaUté, remarquez que cette inégalité se rattache, non pas à l'attribution naturelle de récompenses supérieures aux mérites supérieurs, mais à leur attri-
1 Une autre page nous fournit un exemple typique du raisonnement socratique. Il y est dit « qu'un juste principe veut que les individus ne s'emparent pas du bien d'autrui et quils ne soient pas dépouillés du leur ». De ce principe, se tire la déduction que la justice consiste à ce que « chacun possède et fasse ce qui lui revient » ; il est donc injuste, en infère-t-on plus loin, qu'un homme prenne le métier dun autre homme et le « pousse de force » d'une classe dans une autre. Une même conclusion est donc tirée de l'emploi d'une seule et même expression pour désigner la relation qui existe entre un homme et son bien ou son métier. Il y a là deux erreurs : l'une qu'on peut « posséder » un méfier comme on possède un vêtement, l'autre qu'un homme doit être lié à son métier parce qu'il n'est pas permis de le dépouiller de son vêtement. Des erreurs de ce genre, causées par la confusion des mots et des choses, entre lunitê de nom et l'unité de nature, vicient à chaque pas les dialogues de Platon.
bution artificielle. C'est une inégalité établie principalement par voie d'autorité, et les grades de Torganisation civile sont de môme nature que ceux de Torganisation militaire. L'esprit d'enrégimentation les pénètre l'une et l'autre et Fidée •de justice s'y conforme au caractère de la structure sociale.
L'histoire subséquente de l'Europe vient prouver que telle est bien ridée de la justice propre au type militaire en général, ainsi que l'atteste suffisamment le parallélisme entre les amendes payées pour la composition d'un crime et :graduées selon le rang de la partie lésée et les privilèges différents conférés par la loi suivant la différence des rangs sociaux. Nous comprenons à quel point la notion des inégalités de droit déterminait la notion de la justice, en voyant les serfs réfugiés dans les villes condamnés pour s'être <( injustement » soustraits à la domination de leurs seigneurs.
Ainsi que nous devions nous y attendre, tant que la lutte pour l'existence entre les sociétés demeure active, la reconnaissance du facteur secondaire de la justice ne restreint que très imparfaitement la reconnaissance de son facteur primaire, celui qui est commun à toute vie en général, humaine et sous-humaine. L'élément humain ne vient que faiblement atténuer ce que nous appellerons l'élément animal de cette conception.
§ 24. — Tous les mouvements sont rythmiques, y compris les mouvements sociaux et celui des doctrines qui les accompagnent. Après la conception de la justice où prédomine à l'excès l'idée de l'inégalité, est née une conception oii l'idée de Tégalité prédomine à son tour à l'excès. La théorie morale <lc Bentham nous fournit un exemple de ces réactions : dans l'extrait suivant de V UtUitarisme de M. Mill (p. 121 de la
traduction française, éd. 1889), Tidée de Tinégalité a tout à fait disparu.
'< Le principe du plus grand bonheur n'est qu'un assemblage de mots sans signification rationnelle, si le bonheur d'une personne supposé égal en intensité (avec part faite pour la qualité) n'est pas compté exactement pour autant que le bonheur d'une autre personne. Ces conditions énoncées, le dicton de Rentham : « Chacun doit compter pour un et personne ne doit compter pour plus d'un », pourrait être inscrit sous le principe de l'utilité à titre de commentaire explicatif. »
Quoique par son affirmation que le bonheur constitue une fin intellligible à tous, tandis que la justice ne constitue qu'une fin relativement inintelligible, Bentham combatte la proposition qu'il faut prendre la justice pour guide, cependant il affirme implicitement la justice de son principe : « Chaque personne doit compter pour un et personne ne doit compter pour plus d'un » , sinon il serait obligé d'avouer que son principe est injuste, et nous ne pouvons pas supposer qu'il consentirait à faire cet aveu. Sa doctrine implique donc que par justice il faut entendre une égale répartition des avantages matériels et immatériels dus à l'activité des hommes. 11 n'admet donc pas qu'il convienne qu'il y ait dans les parts de bonheur humain des inégalités découlant des inégalités des facultés et des caractères.
C'est la doctrine que le Communisme voudrait mettre en pratique. Un des amis du prince Kropotkine m'a répété qu'il blâme les socialistes anglais de ne pas agir selon la règle populaire du « partage forcé et égal ». Dans un article récent, M. de Laveleye résumait le princii)e du Communisme comme étant celui en vertu duquel «' l'indiviflu travaillant au profit de TÉtat lui confie le produit de son travail pour le répartir également entre tous ».
Dans l'utopie communiste décrite par M. Bellamy^ dans «on livre LooMng BacUicard, il est dit que « tous seront tenus de faire le môme effort », et que si par ce même effort, physique ou mental, l'un produit deux fois plus que l'autre, il ne sera tenu aucun compte de la différence. Les faibles, physiquement ou intellectuellement, seront aussi bien pourvus que le reste, et l'auteur affirme que le régime actuel, « en ne pourvoyant pas aux besoins de la classe incapable, <3St basé sur la spoliation du droit évident de celle-ci ».
Cette école rejette donc absolument le principe de l'inégalité. Elle déclare injuste qu'une supériorité naturelle rapporte des résultats supérieurs, du moins des résultats matériels supérieurs, et comme elle ne paraît établir aucune distinction entre les qualités physiques et les qualités morales ou intellectuelles, elle sous-entend que non seulement le fort et le faible, mais encore le fou et le sage, l'honnête homme et le fripon, l'homme vil et l'homme aux penchants nobles et élevés seront traités sur le même pied. Car, si d'après cette conception de la justice il ne doit pas être tenu compte des défauts naturels, physiques ou intellectuels, il doit en être de même des défauts moraux, puisque tous ont l'hérédité pour origine première.
On abolit donc, de propos délibéré, la distinction cardinale entre la morale de la famille et la morale de l'État, sur laquelle nous avons insisté au début, abolition qui, nous l'avons vu, doit aboutir à la décadence et à la disparition de Tcspèce ou de la variété au sein desquelles elle sera prononcée.
§ 2'). — Cette étude des conceptions divergentes de la
* JJo Lavcleye. Conlemporanj lieview, février 1890, et Bcllamy, p. 101. [Lookinrf Hac/cward a été traduit en français sous le titre : u En VAii Deux Mille. Paris, 1891). »
justice, dans laquelle les idées d'inégalité et d'égalité s'excluent l'une l'autre, en tout ou en partie, nous a acheminés vers la vraie conception de la justice.
Dans d'autres domaines de la pensée, je suis parvenu à démontrer que nous arrivons à la vérité par la coordination d'erreurs antagonistes. Ainsi, la théorie de Tassociation appHquée aux phénomènes de l'intelligence s'harmonise avec la théorie transcendantale, du moment que nous apercevons que les deux théories n'en font plus qu'une, si aux effets des expériences individuelles nous ajoutons les effets hérités des expériences subies par tous les ancêtres. De même, ayant reconnu qu'une nature morale adaptée a pour cause l'harmonisation des sentiments avec les nécessités subies de génération en génération, nous avons vu la théorie empirique de la morale se réconcilier avec sa théorie intuitive. Ici encore, nous assistons à une correction mutuelle toute semblable, qui se produit sous l'influence de l'élément spécial de la morale qui se trouve placé sous nos yeux.
Car si chacune de ces conceptions opposées de la justice est acceptée comme étant vraie d'une vérité partielle, mais devant être complétée par l'autre, leur combinaison produira la conception de la justice qui résulte de l'examen des lois de la vie, telle qu elle se manifeste dans l'état de société. L'égalité doit régir les sphères d'action mutuellement limitées et indispensables pour que des hommes vivant en commun puissent coopérer avec harmonie. L'inégalité s'applique aux résultats que chaque homme est à même d'obtenir en respectant les limites impliquées. Aucune incompatibilité n'existe si l'idée d'égalité ou d'inégalité s'applique l'une aux limites, l'autre aux résultats obtenus. Au contraire, les deux peuvent et doivent être affirmées en même temps.
Nous n'avons pas à nous préoccuper en ce moment des autres injonctions de la morale. Les nécessités et les limitations de la conduite privée qu'on s'impose soi-même rentrent dans la grande division de la science de la morale dont traite notre troisième partie, et nous aurons à traiter plus tard des exigences et des restrictions comprises sous les titres de Bienfaisance négative et de Bienfaisance positive, restrictions qu'on s'impose en partie soi-même, mais qu'impose aussi, dans une certaine mesure, l'opinion publique. Nous n'avons affaire actuellement qu'avec les exigences et les limites, qui doivent être maintenues comme condition d'une coopération harmonieuse et que peut seule imposer la société agissant en vertu de sa capacité corporative.
§ 26. — Il ne faut pas nous attendre à l'acceptation générale d'une idée de justice aussi définie. Elle n'est appropriée qu'à un état social ultime, et nos états sociaux transitoires ne peuvent l'accepter qu'en partie, puisque, en somme, les idées dominantes doivent demeurer compatibles avec les institutions et les activités existantes.
Nous avons vu que les deux types essentiellement différents de l'organisation sociale,, le type militaire et le type industriel, ayant respectivement pour base le régime du statut et le régime contractuel, ont des sentiments et des croyances propres qui s'ajustent à chacun d'eux en particulier. Les croyances et les sentiments mixtes appropriés aux types intermédiaires ont continuellement à se modifier en raison de la prédominance de l'un ou de l'autre de ces types. Ainsi que je l'ai montré ailleurs \ pendant les trente ou
< Principes de Soclolof/ le, %%2C)0-1 ; Inslilidions Poliliques, §§ fn3-4 elJ)59.
LIDÉE DE JUSTICE 49
quarante années de paix dont a joui ce siècle et durant la période d'affaiblissement de l'organisation militaire qui en est résultée, l'idée de justice s'était fortifiée : les règlements coercitifs s'étaient relâchés et laissaient chaque homme plus libre d'agir à son gré au mieux de ses intérêts. Mais le réveil de l'esprit militaire a renversé la direction de ces changements, et, tout en accordant des accroissements nominaux à la liberté, l'a en fait diminuée par des restrictions et des exactions multiples. L'esprit d'enrégimentation, propre au type militaire, a envahi l'administration de la vie civile. D'une manière consciente ou inconsciente, le socialisme poursuit l'établissement d'une . armée de travailleurs ayant une tâche imposée et recevant des parts réglementaires du produit de leur travail; c'est l'introduction dans la vie civile du régime d'une armée de soldats recevant des rations fixes et ayant une consigne à exécuter. Toute loi qui s'empare de l'argent de l'individu dans un but d'intérêt public et le rembourse en avantages publics, tend à assimiler les deux organisations. C'est l'Allemagne qui nous offre le tableau le plus frappant de ce rapport intime. Chez elle l'esprit militaire est très prononcé, la réglementation des citoyens poussée très loin; aussi le socialisme y a-t-il pris un développement considérable, et le chef du système militaire allemand propose-t-il de soumettre aux règlements régimentaires toutes les classes ouvrières de l'Europe.
11 y a vingt ans, la sympathie prenait la forme de la justice : de nos jours elle rétrograde vers celle de la générosité, et cette générosité se manifeste par la pratique de l'injustice. La législation journalière trahit un faible souci d'attribuer à chaque homme ce qui lui revient, mais elle en montre un très grand de lui donner ce qui appartient à
autrui. Elle ne met aucune énergie à réformer notre administration judiciaire et à assurer à chaque homme la totalité de ses gains légitimes, mais elle déploie une énergie extrême à le pourvoir, lui et les autres, d'avantages qu'ils n'ont pas gagnés. A côté du laisser-faire mesquin qui regarde d'un œil impassible les hommes se ruiner sans obtenir de la loi le redressement de leurs griefs les plus fondés, se démène l'activité, qui leur procure gratis et aux frais d'autrui, le plaisir de lire des romans!
§ 27. — Nous a\ ons suivi l'évolution de la justice à partir de sa forme simple, objectivement considérée comme condition de la préservation de la vie. Ainsi considérée, nous avons reconnu qu'un nouveau facteur vient la modifier lors du passage à la vie grégaire, et la modifie plus particulièrement chez la race humaine. Après avoir observé ses produits subjectifs correspondants — le sentiment de justice et l'idée de justice — nés du contact avec cette condition nouvelle, nous nous trouvons préparés à donner une forme définie à la conclu-ion à laquelle nous sommes arrivés. Il ne nous reste qu'à trouver l'expression précise du compromis décrit dans le chapitre précédent.
La formule devra réunir un élément positif et un élément négatif. Elle doit être positive en tant qu'elle affirme la liberté de chaque homme, puisqu'il doit jouir et souffrir des résultats, bons ou mauvais, de ses actions. Elle doit être négative en tant qu'affirmant cette liberté pour tout homme, elle imphque qu'il ne pourra agir librement que sous la restriction que lui impose la présence des autres liommes ayant droit à la môme liberté. Évidemment, l'élément positif est celui qui exprime la condition préalable de la vie en général ; l'élément négatif, celui qui vient modifier cette condition préalable, lorsque, au lieu d'une vie isolée, plusieurs vies sont vécues côte à côte. Nous avons donc à exprimer avec précision que la liberté de chacun est uni-
quement limitée par les libertés analogues de tous. C'est ce que nous faisons en disant : Tout homme est libre d'agir à son gré, pourvu qu'il n'enfreigne pas la liberté égale de n'importe quel autre homme.
§ 28. — Gardons-nous d'une méprise possible. Notre formule a pour objet présumé d'exclure certains actes d'agression qu'elle parait ne pas exclure. On dira peut-être que si A frappe B et que B ne soit pas empêché de le frapper en retour, l'un ne s'arroge pas une liberté supérieure à celle de l'autre. On pourra dire encore que si A envahit la propriété de B, la formule sera satisfaite du moment que B pourra, à son tour, envahir la propriété de A. Mais de semblables interprétations s'écartent du sens essentiel delaforniule ; nous le voyons dès l'instant que nous remontons à son origine.
Car la loi à exprimer, c'est que les actes de chaque homme constituant sa vie dans le présent et en assurant la conservation dans l'avenir, ne doivent être limités qu^au point requis par l'accomplissement des actes analogues qui assurent la vie des autres hommes. Cette loi n'admet pas qu'une ingérence superflue dans la vie d'autrui s'excuse par une ingérence égale qui servirait de compensation. Une telle interprétation de la formule impliquerait pour la vie de chacun et de tous des défalcations supérieures à celles qu'impose nécessairement la vie en commun ; ce serait évidemment en pervertir le sens.
Ne perdons pas de vue que la plus grande somme de bonheur est, sinon la fm immédiate, du moins la fm éloignée, et nous discernerons clairement que la sphère au dedans de laquelle il est loisible à chacun de poursuivre le bonheur a une limite confinant aux sphères d'actions semblablemcnt limitées de ses voisins, et que nul ne peut pénétrer dans
la sphère de son voisin en alléguant que celui-ci a la même faculté de pénétrer dans la sienne. Au lieu de justifier l'agression et la contre-agression, la formule a pour objet de fixer une borne que nul ne devra dépasser, ni d'un côté, ni de Fautre.
§ 29. — Les phénomènes du progrès social fournissent un commentaire instructif de cette méprise et de cette rectification ; ils nous montrent qu'au point de vue particulier de la justice l'humanité est partie de l'interprétation erronée pour se rapprocher de l'interprétation correcte.
Dans les stages primitifs, l'habitude de l'agression et de la contre-agression, tantôt entre sociétés, tantôt entre individus, est passée dans les mœurs. Des tribus voisines se disputent par les armes les limites de leur territoire violées, d'abord par les unes, ensuite par les autres, et la nécessité d'infliger la mort, en retour de la mort subie, excite à des guerres nouvelles. Une vague reconnaissance de l'égalité se fait pourtant jour au travers de ces vengeances et de ces revanches, et prépare la reconnaissance de limites définies, tant pour le territoire que pour l'effusion du sang, de manière à maintenir, dans certains cas, une balance entre le chiffre des morts des deux côtés. Cette conception grandissante de la justice dans les relations de tribu à tribu s'accompagne d'une conception grandissante de la justice dans les relations entre membres de la même tribu. La crainte des représailles a été tout d'abord seule à maintenir un certain respect des personnes et des biens d'antrui : l'idée de justice était celle d'une compensation d'injustices : « Œil pour œil et dent pour dent ». Cette idée persiste pendant toute la durée des premiers stages de la civilisation. Après que la partie lésée a cessé de se
faire elle-même une justice ainsi comprise, elle persiste encore dans la prétention de la faire imposer par Fautorité constituée. Le cri qui s'élève vers le dispensateur de la justice est un cri qui réclame le châtiment et Tinfliction d'un dommage au moins égal au dommage subi, ou, à défaut de celui-ci, une compensation équivalente à ce dommage. La demande de la réparation, dans la mesure du possible, des violations de l'égalité, ne s'appuie encore que sur l'assertion tacite de l'égalité des droits.
11 est à peine nécessaire d'expliquer comment la conception définitive de la justice tend graduellement à se dégager de cette conception grossière. L'expérience des maux qu'engendre l'idée fausse, engendre l'idée vraie. La perception des justes restrictions de la conduite devient naturellement plus claire à mesure que le respect de ces restrictions s'impose aux hommes et qu'il devient plus habituel et plus général. Les incursions mutuelles des hommes dans les sphères de leurs voisins s'accompHssent suivant une sorte d'oscillation qui, violente au début, diminue graduellement d'amplitude avec le progrès vers un état social relativement pacifique. A mesure que les oscillations décroissent, on se rapproche de l'équihbre ; à mesure qu'on se rapproche de l'équilibre, on se rapproche d'une théorie exacte de l'équilibre. C'est ainsi que l'idée primitive de la justice, que l'agression doit se compenser par une contre-agression, s'efface de la pensée à mesure qu'elle disparaît de la pratique. Elle cède la place à l'idée de justice que nous venons de formuler et qui reconnaît les limitations de la conduite qui excluent absolument toute agression.
Nota. — Pour l'opinion de Kant, concernant le principe ultime du droit, voir l'Appendice A.
§ 30. — Avant de continuer, nous devons nous arrêter et examiner cette formule sous tous les aspects afin de bien nous rendre compte de ce qu'on peut lui opposer, comme de ce qu'on peut dire en sa faveur.
Les disciples de l'école politique et morale actuelle n'ont que dédain pour toute doctrine qui mettrait un frein aux exigences de Futilité immédiate ou apparente. Ils ne cacheni pas leur mépris pour les « principes abstraits » et les généralisations, mais ils professent une foi illimitée en tout ce qui émane de l'assemblage bigarré des élus des coteries électorales, mannequins dont des mains ignorantes et fanatiques tiennent les ficelles; il leur semble intolérable de / subordonner, de quelque manière que ce soit, les jugements /^^ des législateurs ainsi choisis aux déductions tirées des vérités morales.
Il est étrange que dans le monde de la science régnent également cette approbation de Tempirisme politique et cette incrédulité à Tendroit de toute autre direction. Bien que Fesprit scientifique ait pour caractère de reconnaître Funiversalité de la causalité , et qu'il convienne par suite d'admettre implicitement que la causalité s'étend aux actions des hommes constitués en société, ce principe n'en reste pas moins à Fétat de lettre morte. Il est cependant évident que si les affaires publiques échappent à toute causalité,
toutes les politiques se valent, et qu'à moins d'admettre cette opinion, il faut avouer qu'il existe une cause déterminante de la bonté ou des dangers de telle ou telle politique. Malgré tout, on ne fait aucun effort pour reconnaître les causes et on voue au contraire au ridicule ceux qui tentent de trouver l'expression définie du principe fondamental de riiarmonie dans l'ordre social. On insiste sur les différences plutôt que sur les points de contact des opinions politiques, tout comme les adeptes des croyances religieuses courantes s'arrêtent aux divergences qui séparent les hommes de science, au lieu de considérer les points essentiels oii ils se rencontrent.
Il est donc manifeste qu'avant tout nous devons relever les objections les plus importantes qu'on a fait valoir contre la formule énoncée dans le chapitre précédent.
§ 31. — Toute évolution va de l'indéfini au défini; une conception distincte de la justice n'a donc pu se former que graduellement. Nous avons déjà constaté que la reconnaissance pratique de la justice implique une marche correspondante vers sa reconnaissance théorique. Il convient de nous arrêter ici et d'observer de plus près l'expansion du sentiment conscient que les activités particulières qui ont pour objet la conservation de soi doivent être restreintes par les activités analogues de tous.
Notons d'abord un fait, qui aurait pu être énoncé à la fin du dernier chapitre: c'est que lorsque les hommes ne sont assujettis qu'à la discipline de la vie sociale pacifique, sans intervention de la discipline qu'engendrent les luttes de société à société, ils ne tardent pas à avoir la pleine conscience de cette nécessité. Quelques tribus entièrement pacifiques, quoique non civilisées au sens vulgaire du mot.
témoignent d'une perception beaucoup plus nette de ce qui constitue l'équité, que ceux des peuples civilisés chez qui les habitudes de la vie militaire restreignent encore plus ou moins les habitudes de la vie industrielle. Le doux et consciencieux Lepcha * qui évite la mort, mais refuse absolument d'aider à la donner; le Hos', riche en vertus sociales, que le soupçon de vol pousserait presque au suicide ; leVeddah^ des bois qui conçoit à peine qu'un homme puisse volontairement en blesser un autre ou s'emparer de ce qui ne lui appartient pas; tous ces hommes et d'autres encore attestent que l'absence d'une intelligence suffisante à Télaboration d'une conception de la loi sociale fondamentale, n'empêche pas l'existence d'un sentiment très vif qui correspond à cette loi et de l'intelligence de ses applications spéciales. Dans des conditions sociales telles que le respect des droits des membres au sein de la tribu ne s'accompagne pas de violations fréquentes des droits des étrangers, nous voyons chez chaque individu grandir simultanément l'appréciation de ses propres droits et l'appréciation des droits d'autrui. Les nécessités résultant des compromis n'embrouillent les pensées se rapportant à la conduite que si la morale de l'amitié vient à s'enchevêtrer dans la morale de l'inimitié. Les habitudes agressives au dehors s'arrangent mal des habitudes non agressives au dedans et de la reconnaissance de la loi qu'implique la non-agression. Un peuple qui par euphémisme appelle ses soldats les « défenseurs de la Patrie » et qui ne s'en sert que pour envahir les pays étrangers — un peuple qui à l'intérieur de ses frontières apprécie la valeur de la vie humaine au point
' Campbell. Journal of the Ethnolorfical Sociely, /^o/jc/o/j, juillet 18H9.
2 Dalfon. Descriptive Elhnology of licnr/al, Calcutta, 18~i, p. 206.
» SiiJ.-C.Tennant. Ceylon, an Account oflhe Island, Londres, 1859, 11, 444.
d'interdire les luttes de boxeurs, mais qui au delà supprime fréquemment des centaines de vies pour en venger une seule — un peuple qui chez lui repousse la pensée que l'infériorité doit supporter les maux qu'elle s'est attirés, mais qui ne se fait aucun scrupule d'employer sans ménagement les balles et les baïonnettes à subjuguer les peuples non civilisés, en invoquant le prétexte que les êtres supérieurs doivent prendre la place des êtres inférieurs, un tel peuple, dis-je, aura des opinions incohérentes en matière du juste €t de l'injuste. Invoquant tantôt le code approprié à sa politique intérieure, tantôt celui qui est approprié à sa politique extérieure, il est incapable d'embrasser un ensemble cohérent d'idées morales. Pendant tout le cours du conflit des races, qui, en assurant le peuplement de la terre par les races les plus vigoureuses a été l'étape préliminaire d'une civilisation supérieure, nous voyons la persistance de ces activités incohérentes rendre nécessaire l'existence de systèmes de croyances incohérentes et faire rejeter tout système cohérent. Néanmoins, lorsque les circonstances l'ont permis, la conception de la justice a évolué avec lenteur jusqu'à un certain point, et elle est parvenue à se trouver des expressions vraies d'une vérité approximative. Les Commandements des Hébreux promulguent des prohibitions qui, sans reconnaître ouvertement l'élément positif de la justice, affirment en détail son élément négatif, spécifient des limites aux actions, et, en prescrivant ces limites à tous les Hébreux, affirment tacitement que la vie, la propriété, la réputation de tous doivent être respectées. Sous une forme qui ne distingue pas entre la justice et la générosité, la maxime chrétienne : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît », implique vaguement l'égalité des •<lroits entre les hommes. Elle l'implique môme d'une ma-
nière excessive, puisqu'elle ne reconnaît aucune raison qui puisse justifier Tinégalité des parts d'avantages respectivement appropriées par les hommes. Ne reconnaissant pas directement le droit qu'a chaque homme aux résultats de sa propre activité , elle n'implique la reconnaissance de ce droit que dans la personne des autres hommes et par la prescription de limites à observer. Sans nous arrêter aux formes intermédiaires de la conception de la justice, nous citerons parmi les modernes celle qu'elle a prise dans l'esprit de Kant'. Sa règle de conduite: «N'agissez que conformément à une règle telle que vous puissiez désirer qu'elle devienne la loi universelle », n'est que le précepte chrétien sous une forme allotropique. Elle suppose qu'on peut imaginer tout homme prêt à agir de la manière proposée, et admet qu'il doit s'abstenir si un dommage quelconque doit résulter de l'acte projeté. Quoique Kant soit classé parmi les anti-utilitaires, sa règle présume donc indirectement que le bien-être de tout autre homme en particulier doit être considéré comme de valeur égale à celui de la personne agissante, hypothèse qui non seulement comprend les exigences de la justice, mais les dépasse de beaucoup.
Laissons les idées des penseurs qui ont envisagé cette question sous son aspect moral et religieux, pour examiner les opinions de ceux qui l'ont envisagée au point de vue juridique.
§ .32. — Il va de soi que lorsque les juristes énoncent ou invoquent les premiers principes de leur science, ils entendent par là les bases de la justice, même s'ils n'emploient pas le mot, puisque les différents systèmes de faire régner
* Kant. Tlieory of Elhics (traduct. angl, par Abbott], 1873, pp. ;J4-o.
la justice, considérés en général ou en détail, forment la matière propre de leurs ouvrages. Ceci dit, voyons les doctrines successivement énoncées.
Faisant allusion aux dangers qui paraissaient menacer le développement du Droit romain, voici ce qu'écrit sir Henry Maine :
« Dans tous les cas, ils auraient trouvé une protection adéquate dans leur théorie du Droit naturel, caries jurisconsultes concevaient distinctement le Droit naturel comme un système appelé à absorber graduellement les lois civiles, sans se substituera elles tant qu'elles demeureraient en vigueur. La valeur de cette conception et les services qu'elle a rendus résultaient de ce qu'elle présentait à leur esprit un type de Droit parfait et l'espoir de s'en rapprocher indéfiniment. » {Ancient Law, pp. 76-7, 3« édit.)
Fidèle à Tesprit des juristes romains, un de nos anciens juges, le célèbre Hobart, a soutenu avec force l'affirmation suivante :
« Un Acte du Parlement opposé à l'équité naturelle, comme celui qui déciderait qu'un homme sera juge dans sa propre cause, porte en soi la cause de sa nullité, car jura naturse simt immutabilia et constituent les /(?{/es /cgwm. ^^[HoharCs Keport*^, Londres, 1641, p. 120.)
Voilà donc ce que pensait une autorité moins ancienne que les légistes romains. Dominé par la croyance qu'un pouvoir surnaturel régit les choses naturelles, Blackstone s'exprime en ces termes :
« Aussi ancienne que l'humanité et dictée par Dieu lui-même, la loi naturelle est évidemment d'obligation supérieure à toute autre. Aucune loi humaine n'a de validité si elle la contredit; les seules lois humaines valides sont celles dont toute la force et toute l'autorité médiate ou immédiate dérivent de cette source première. » [Blackstone, éd. Chitty, vol. P^ pp. 37-8.)
Le môme verdict est prononcé par un auteur qui a traité de la législation au point de vue philosophique, sir James Mackintosh, qui définit ainsi une loi naturelle :
L AUTORITE DE LA FORMULE DE LA JUSTICE Gl
« C'est une rèjzle de conduite suprême, invariable et obligeant tous les hommes. Elle est « loi naturelle » parce que ses préceptes ^'énéraux sont essentiellement propres à faire le bonheur des hommes..., parce que la raison naturelle la de'couvre et parce qu'elle convient à notre constitution naturelle. Elle l'est encore parce que sa convenance et sa sagesse sont fondées sur la nature générale des êtres humains et non pas sur les situations temporaires et accidentelles où ils peuvent se trouver placés. » (Mackintosh, Miscellaneous Works, Œuvres Diverses, vol. I", p. 346.)
Même Austin^ Fidole de nos légistes contemporains amoureux de la théorie du pouvoir législatif illimité que son esprit enclin au despotisme a élaborée, est obligé d'avouer que la justification dernière de labsolutisme gouvernemental qu'il défend est de nature morale. Derrière toute autorité monarchique, oligarchique ou parlementaire édictant les lois représentées comme suprêmes, tous s'accordent donc à reconnaître une autorité à qui elle est subordonnée, autorité suprême qui par ce motif ne dérive pas de la loi humaine, mais lui est supérieure, autorité tacitement dérivée, sinon delà volonté divine, du moins de la nature même des choses.
Témoigner quelque respect à ces opinions auxquelles j'ajouterai celle des juristes allemands sur le Naturrecht, n'implique pas une crédulité irraisonnée. Nous pouvons raisonnablement présumer que leur essence est vraie, bien que leur forme prête souvent à la critique.
§ 33. — J'entends déjà émettre la réflexion dédaigneuse : « Tout cela se réduit à des croyances a priori, venant à Tappui de cette méthode philosophique vicieuse qui consiste à extraire des vérités des profondeurs de notre conscience ». Voilà l'argument dont useront ceux pour qui les vérités
* John Austiii. The Province of Jurisprudence dclerniined, Londvvs. 18()1, pago 30,
générales ne sont accessibles qu'à la suite d'une induction consciente. Par une illustration curieuse de la loi qui déclare que tout mouvement est rythmique, la foi absolue du passé dans les raisonnements a prioiH a fait place aune incrédulité tout aussi absolue; on n'accepte plus que ce qui est
\ établi a postermri. Pour quiconque a observé la marche -y^^ordinaire du progrès humain, il est à peu près certain que cette violente réaction sera suivie d'une seconde réaction, et Ton en peut inférer que, malgré l'abus qu'on a fait de chacune d'elles, ces deux méthodes de raisonnement antithétiques rendent l'une et l'autre des services. D'oîi viennent les croyances a pjHori et comment prennent-elles naissance? Je ne parle pas bien entendu des croyances particulières à certaines personnes, croyances qui peuvent être le résultat de perversions intellectuelles. Je parle des croyances générales, sinon universelles — des croyances
' -^ que tous ou presque tous tiennent pour certaines, sans prétendre les baser sur quelque témoignage certain. L'origine de ces croyances est ou naturelle ou surnaturelle. Si elle est surnaturelle, à moins que, comme pour les croyants au diable, elles ne passent pour être diaboliquement suggérées aux hommes afin de les égarer, il faut bien les considérer comme divinement implantées en nous afin de nous servir de guide, et dans ce cas elles ont droit à notre confiance. Si n'étant pas convaincus de cette origine surnaturelle, nous cherchons leur origine naturelle, notre conclusion sera que l'appréciation des rapports des choses a déterminé ces modes de la pensée. Celui qui adhère à la croyance courante aux agents du bien et du mal, n'est pas sans raison plausible pour dénier la valeur des doctrines a priori, mais l'évolutionniste qui tient à rester conséquent avec lui-même est forcé d'admettre que les doctrines
aiwiori partagées par les hommes en général, doivent être issues, sinon des expériences de chaque homme en parti- '^culier, du moins des expériences communes de la race. Empruntons un exemple à la géométrie : deux lignes droites, affirme-t-on, ne peuvent pas enclore un espace. Cependant on doit bien l'avouer, cette vérité est impossible à établir a posteriori, puisque, je ne dis pas dans plusieurs cas, mais dans aucun cas, on ne peut prolonger des lignes à l'infini à TefTet d'observer ce qu'il adviendra de Tespacc qui s'étend entre elles. Il faut donc inévitablement admettre que l'expérience que les hommes ont eue des lignes droites (disons plutôt d'objets à peu près droits, afin de tenir compte ' des temps primitifs) a été telle qu'elle ne permet pas la conception d'un espace enclos par deux lignes droites. Cette expérience nous impose impérativement de croire qu'à moins de se recourber, ces lignes ne pourront pas enclore cet espace. Dans l'hypothèse de l'Évolution cette intuition n'a pu se fixer qu'à la suite du commerce avec les choses extérieures, qui durant un laps de temps immense a directement ou indirectement déterminé l'organisation du système nerveux et les nécessités résultantes de la pensée. Les croyances a priori déterminées par ces nécessités diffèrent donc simplement des croyances a posteriori en ceci : elles sont le produit des expériences d'une innombrable succession d'individus au heu d'être celui des expériences d'un individu isolé. Si au point de vue de l'Évolution, il en est indubitablement ainsi des cognitions simples concernant l'Espace, le Temps et les Nombres, ne devons-nous pas inférer qu'il en sera, dans une large mesure, de même des cognitions plus complexes qui ont pour objet les rapports humains? Je dis « dans une large mesure », en partie parce que dans ce cas les expériences ont été à la fois bien plus
enchevêtrées et plus variées à la surface et que leurs effets sur Torganisation nerveuse ne sont pas aussi nettement tranchés, et en partie parce qu'au lieu de se rattacher à une série incommensurable d'ancêtres, elles ne remontent qu à une partie de la race humaine. A peine perceptibles aux pre-
/ mières époques, ces expériences ne s'accentuent et ne deviennent cohérentes que lorsqu'une coopération sociale bien-
< veillante devient un facteur important de la vie sociale. Ces cognitions devront donc être comparativement indéfinies.
11 s'ensuit que les intuitions morales doivent être soumises à l'épreuve d'une critique beaucoup plus méthodique que les intuitions mathématiques. Même les jugements basés sur des perceptions immédiates de lignes droites, de courbes, d'angles, etc., demandent à être contrôlées au moyen de procédés élaborés par la raison consciente : nous distinguons bien si une ligne droite est approximativement perpendiculaire à une autre, mais un théorème de géométrie peut seul démontrer la perpendicularité complète. Il est donc évident que les perceptions internes et relativement vagues que nous avons de la justice des rapports humains, ne doivent être acceptées qu'après des comparaisons réfléchies, des contre-enquêtes rigoureuses et des épreuves minutieuses et variées, conclusion que ratifient les nombreux désaccords de détail qui accompagnent l'accord fondamental qui s'est établi.
Si donc les opinions relatées plus haut, et avec elles la loi d'égale liberté que nous venons de formuler, n'avaient qu'une origine a priori (ce qui est loin d'être le cas), il serait encore rationnel de les considérer, sinon comme des vérités littéralement vraies, tout au moins comme des ébauches de vérités.
L'AUTORITÉ DE LA FORMULE DE LA JUSTICE Go
§ 34. — En reprochant à un système d'avoir pour point de départ une intuition a priori, on s'expose à se voir renvoyer ce reproche avec phis de force encore.
En philosophie, en poHtique, en science, l'école inductive est emportée par sa réaction violente contre l'école déductive, jusqu'à l'extrémité de considérer comme acquis que l'induction consciente suffit à tout et qu'il n'est jamais nécessaire de concéder la validité d'un axiome. Le procédé dont on se sert pour démontrer la vérité d'une proposition, consiste à prouver qu'elle est comprise dans une vérité pins étendue et déjà reconnue, et, si celle-ci est contestée, à répéter le procédé pour démontrer que cette dernière rentre à son tour dans une vérité encore plus étendue. On sous-entend que ce mode de raisonnement peut se continuer indéfiniment, sans jamais atteindre la vérité la plus étendue, qui ne peut rentrer dans aucune autre et qu'il est par suite impossible de démontrer. Le résultat de cette hypothèse irréfléchie, c'est de conduire à édifier des théories qui, à moins d'avoir pour base des notions aprioyn, n'en ont absolument aucune. Tel est le cas des systèmes utilitaires de morale et de politique ^
Car quel est le sens ultime de l'utilitarisme? Puisqu'on ne veut plus d'autre guide que l'empirisme, vers quel but
• Certaines personnes se refusent à admettre, non seulement rexistence de vérités nécessaires, mais l'existence de la nécessité elle-même. Elles ne se rendent pas compte apparemment que dans tout raisonnement, chaque pas qui va des prémisses à la conclusion, n'a d'autre garant que la perception de la nécessité du rapport de dépendance. Nier l'existence de la nécessité, c'est donc nier la validité de toute argumentation, y compris celle qui se propose de démontrer la non-existence de la nécessité. Je lisais l'autre jour quelques considérations au sujet de l'étrange résurrection dune théorie qu'on disait avoir été tuée depuis longtemps. S'il est vrai, hî fait est absolument remarquable. Mais ce qui l'est encore davantage, c'est de voir comment un système qui, prétend-on, a fini par le suicide, parvient encore à s'emparer d'esprits cultivés.
va-l-on nous diriger? Si la direction à suivre doit toujours dépendre des mérites de l'espèce, d'après quoi jugera t-on ces mérites? u Ils doivent, répond-on, assurer le bien-être de la société ou le bonheur de la collectivité. » Certes, nos adversaires ne peuvent pas nous répondre que le mérite à apprécier sera celui d'accroître la misère ou de nous maintenir dans un état stationnaire d'indifférence sensationnelle ou émotionnelle; il faut bien qu'ils répondent que ce mérite sera Faccroissement de la somme de bonheur. Ils déclarent donc implicitement que c'est la plus grande somme de bonheur que doivent isolément et simultanément poursuivre l'action individuelle et l'action publique. Mais quelle est l'origine de ce postulat? Est-ce là une vérité inductive? Dans ce cas d'oii vient cette induction et quels sont les hommes qui l'ont instituée? Est-ce une vérité d'expérience, fruit d'observations rigoureuses? Où sont-elles ces observations, et quand a-t-on rassemblé la vaste masse d'observations généraUsées, sur lesquelles doit reposer toute la science de la politique et de la morale? Non seulement ces expériences, ces observations et cette induction n'existent pas, mais il est encore impossible d'en montrer aucune trace. Même l'intuition fût-elle universelle (ce qui n'est pas, car les ascètes de tous les temps et de tous lieux la rejettent, et une école de moralistes contemporains se refuse également à l'admettre), elle n'aurait d'autre titre à nous offrir que celui d'être une affirmation immédiate de la conscience.
Mais ce n'est pas tout : la doctrine utilitaire sous-entend encore une autre croyance a priori. J'ai cité la règle de Bentham : « Chacun compte pour un et nul pour plus d'un », et le commentaire de Mill, que le principe de « la plus grande somme de bonheur » n'a de sens que si « le bonheur
d'une personne est exactement compté comme devant être égal au bonheur de toute autre personne ». La théorie morale et politique de Bentham pose donc cette proposition comme une vérité fondamentale et évidente par elle-même. Cette hypothèse tacite, que le titre au bonheur d'un homme quelconque vaut celui d'un autre homme quelconque, vient d'être présentée sous une forme plus concrète par M. Bellamy quand il écrit : « Il sera bientôt reconnu que le monde, ainsi que tout ce qu'il renferme, est la propriété commune de tous, destinée à être exploitée et administrée pour le bénéfice égal de tous ^ ».
Ce qui revient à dire, que ce soit Bentham lui-même, son commentateur Mill ou son disciple communiste qui parle, que tous les hommes ont des droits égaux au bonheur. Mais cette affirmation n'a et ne peut avoir d'autre fondement que rallégation d'une perception intuitive : elle se résout donc en une cognition a priori.
« Mais elle ne constitue pas une cognition proprement dite », se hâteront probablement de dire ceux qui, désireux de répudier la conséquence communiste qu'elle implique, entendent néanmoins rejeter tout raisonnement a priori. <( Cette prétendue cognition n'est que le produit d'une imagination égarée. Il est impossible de répartir le bonheur en parts égales ou inégales, et la plus grande somme de bonheur ne peut môme pas s'obtenir par la répartition égale des moyens conduisant au bonheur, ou des bénéfices, comme on vient de les appeler. On aura plus de chances dV arriver en conférant une large part de ces moyens aux hommes qui sont le plus capables de bonheur. » Sans examiner si cet arrangement serait praticable, demandons simplement ([uclle
1 -Mill 'John-Stuart). Ul'dUavianism^ Londres, ISG't, p. 93, et Bt'llaïuy, Conlemporanj Hewiev, juiUet 1890.
est la sanction de cette assertion. Est-ce une sanction inductive? Quelqu'un a-t-il institué un certain nombre de comparaisons entre les sociétés qui auraient adopté la première méthode de répartition du bonheur et celles qui auraient adopté la seconde? Gela n'est guère probable, vu qu'aucune société n'a suivi ces deux méthodes. Cette hypothèse n'est donc pas plus fondée en fait que celle qu'on rejette. A défaut d'une sanction a yriorl^ elle n'en possède aucune.
Voyez dans quelle situation nos adversaires se sont placés. Rejetant les hypothèses qu'ils prétendent n'avoir d'autre sanction que l'intuition directe, le système empirique a recours à un plus grand nombre d'hypothèses entachées du même vice que le système auquel on l'oppose. Il implique une de ces hypothèses dans l'assertion que le bonheur doit être la fm à poursuivre, et une autre dans chacune des deux assertions que les hommes ont ou n'ont pas des droits égaux au bonheur. Remarquez, en outre, qu'aucune de ces intuitions ne peut invoquer un consentement aussi étendu que l'intuition qu'on rejette comme indigne de créance. Sir Henry Maine a fait à ce sujet l'observation suivante :
« Sans doute, la httérature tant ordinaire que juridique de Rome a quelquefois proposé le bonheur des hommes comme devant être, Tobjet dd toute le'gislation réformatrice, mais il est à remarquer combien les témoignages en faveur de ce principe sont faibles et clairsemés en comparaison des hommages continuellement décernés. aux revendications triomphantes de la Loi naturelle. » [Ancxcnt Laiv, p. 79, 3" édit.)
Depuis l'époque romaine, il est à peine besoin de le dire, la môme opposition a persisté entre la reconnaissance restreinte du bonheur comme fm et l'ample attribution de cette qualité à l'équité naturelle.
§ 35. — Rappelons-nous enfin que le principe de l'équité
naturelle prescrivant, ainsi que nous Pavons dit dans le chapitre précédent, que la liberté de chaque homme aura pour unique limite la liberté de tous les autres hommes, n'est pas exclusivement une notion a priori. Bien qu'à certain point de vue il soit le verdict immédiat de la conscience humaine disciplinée par Tinfluence prolongée de la vie sociale, il se présente également sous l'aspect d'une opinion qu'on peut déduire des conditions nécessaires, d'abord à la conservation de la vie en général et ensuite à la durée de la vie sociale.
L'examen des faits nous a démontré que la loi fondamentale prescrivant à chaque individu adulte de subir les conséquences de sa propre nature et de ses propres actions, a assuré la survie des mieux adaptés et que son influence a fait évoluer la vie de ses formes inférieures vers ses formes supérieures. Elle implique nécessairement la pleine liberté d'agir, qui constitue l'élément positif de notre formule de la justice, car, à défaut de cette pleine liberté, le rapport entre la conduite et ses conséquences ne peut subsister. Des exemples variés ont confirmé la conclusion, manifeste en théorie, que chez les êtres grégaires cette liberté individuelle d'agir doit se soumettre à des restrictions dont l'absence amènerait entre les actes des chocs qui empêcheraient toute association. Le fait que, malgré leur inintelligence relative, les animaux grégaires inférieurs infligent des pénalités à l'infraction des restrictions nécessaires, montre comment le respect de ces restrictions s'est inconsciemment établi comme condition de durée de la vie sociale.
Ces deux lois s'appliquant, la première à tous les êtres quelconques, la seconde à tous les êtres sociaux, et s'afflrmant de plus en plus à mesure que l'évolution s'élève, ont trouvé au sein des sociétés humaines leur suprême et plus vaste sphère de manifestation. Nous avons naguère constaté
que le développement de la coopération pacifique coïncide avec la soumission croissante à cette loi composée, tant sous son aspect positif que sous son aspect négatif, et nous avons constaté en plus le développement simultané de sa perception intellectuelle et de son appréciation émotionnelle. Nous avons donc d'autres raisons que celles énumérées ci-dessus pour conclure que cette croyance a priori a son
\ origine dans les expériences de la race ; nous sommes en outre à même de l'affilier aux expériences de fensemble des êtres vivants et de nous convaincre qu'elle n'est qu'une correspondance consciente aux exigences de certains rapports que Tordre naturel rend nécessaires.
/ On ne peut imaginer de sanction plus haute. Aussi, acceptant la loi d'égale liberté comme principe moral ultime possédant une autorité supérieure à tout autre, nous pouvons maintenant reprendre le cours de notre étude.
§ 36. — Les activités humaines se divisent en catégories nombreuses et engendrent des relations sociales complexes. Pour que la formule générale de la justice puisse servir de' guide constant, il faut donc que ses déductions soient / adaptées à chaque catégorie spéciale et distincte. L'affirmation que la liberté de chacun a pour limite les libertés analogues de tous, reste à Tétat de lettre morte, tant qu'on ignore quelles sont les restrictions particulières propres aux diverses séries de circonstances.
Quiconque admet que tout homme doit jouir d'une certaine somme de liberté ainsi limitée, affirme pour tout homme le droit de jouir de cette somme de liberté ainsi limitée. S'il est prouvé, tantôt dans un cas, tantôt dans un autre, que tout homme est libre d'agir jusqu'à une certaine limite, mais non au delà, cette preuve établit implicitement qu'il est juste qu'il possède la liberté particulière ainsi définie. Il est donc rationnel d'appliquer aux diverses libertés particulières démontrées par déduction le nom de droits, que leur donne le langage ordinaire.
§ 37. — L'emploi abusif des mots arrive quelquefois à les jeter dans un discrédit profond. Les idées vraies qu'ils connotent s'associent à la longue si intimement avec des idées
fausses qu'ils perdent une grande partie de leur caractère. C'est ce qui est visiblement arrivé pour le mot « droits ».
Des flots de sang ont été répandus pour défendre le « droit » au trône de tel ou tel personnage. Notre ancienne législation sur les pauvres appuyait habituellement leurs revendications en invoquant leur « droit » à une subsistance tirée de la terre. Naguère nous nous sommes familiarisés avec l'idée du « droit » au travail répandue parmi les ouvriers français, c'est-à-dire du droit qu'ils avaient d'obtenir du travail. Aujourd'hui les communistes se servent du mot « droit » en bouleversant le sens que Tusagelui avait donné, et l'emploi de ce mot s'est tellement relâché que les journaHstes qui font métier de servir au public les commérages concernant les personnages en vue, se défendent en disant que le public a le « droit » d'être renseigné. Une réaction inévitable s'est produite dans beaucoup d'esprits cultivés qui en sont venus à contester obstinément et avec hauteur l'existence de ce qu'on appelle des droits. « 11 n'est d'autres droits, disent-ils, que ceux que confère la loi. » Se mettant à la suite de Bentham, ils affirment que l'État est la source unique des droits et qu'en dehors de lui il n'en existe pas.
Mais si l'extension démesurée donnée au sens des mots dénote un manque de jugement, c'en est un autre de ne pas discerner leur sens véritable, quand il se dissimule sous leurs acceptions abusives.
§ 38. — Il résulte de ce que nous avons vu que les droits proprement dits sont des corollaires de la loi d'égale liberté, tandis qu'il est impossible d'en déduire les faux droits. Nous allons étudier ces corollaires et nous constaterons en premier lieu qu'ils coïncident tous et sans excep-
tion avec des conceptions morales ordinaires, et en second lieu quils correspondent tous à des lois positives. Nous verrons en outre que, loin de dériver de la loi écrite, ce sont les droits proprement dits qui confèrent son autorité à celle-ci.