CHAPITRE VII
du goût de nos maîtres modernes, et en tenant compte, bien entendu, de bien d’autres différences encore.
Les grammairiens, au contraire, dont il nous reste à parler, se vouaient exclusivement, à l’instruction des enfants ; et leurs attributions, sous ce rapport, répondaient à la fois, ce semble, aux attributions des maîtres élémentaires de nos lycées, et à celles de nos instituteurs primaires. Ces grammairiens, la plupart d’origine grecque et issus de familles d’affranchis ', apprenaient aux enfants à lire et à comprendre de bonne heure les poètes, leur faisaient faire des exercices philologiques et littéraires et les préparaient de la sorte aux écoles des rhéteurs*, c’est-à-dire comme qui dirait aux classes supérieures et au haut enseignement. De même que les rhéteurs, ils étaient tantôt payés par l’État, tantôt par les particuliers, et assez mal de part et d’autrè. Au temps de Juvénal, leur situation, comme celle des poètes, des historiens et des rhéteurs, était des plus tristes ; le satirique insiste ; il ne peut refuser son tribut de sympathie, de pitié, à un labeur si obscur et si ingrat. Il nous fait pénétrer avec lui dans une sorte d’école primaire tenue par les grammairiens Céladius et Palémon*. Plus malheureux que leurs confrères les rhéteurs, ils ne reçoivent qu’un salaire dérisoire que leur rogne encore la plupart du temps, autre trait de mœurs, la rapacité d’un gouverneur ou d’un intendant; et bien des fois, eux aussi, sont obligés pour se faire payer, de recourir à la justice *. Quel mé-
1 Heincch., loc. laud.
s Suét., De illuslr. grammal., c. l et in.
‘ Le même dont il est question dans la deuxieme satire. Né à Vicence, d'une mère esclave, il avait été le maitre de Quintilien. (Suét., loc. cil., c. xxiii.)
tier que le leur ! Ils sont forcés d'être à leur besogne bien avant le jour, alors que le forgeron et le cardeur de laine sont encore dans leur lit, de respirer la vapeur d’autant de lampes qu’ils ont d’élèves, de tenir à la main un livre enfumé et graisseux 1 et qui s’use entre leurs doigts, comme leur existence à eux, pauvres grammairiens, s’use au milieu de ces enfants se renouvelant sans cesse.
Les parents sont toujours les mômes : s’ils payent peu, en revanche ils exigent beaucoup. Ils demandent que les maîtres de leurs enfants, et tout cela pour la rétribution que l’on sait, soient des puits de science ; ils doivent être ferrés sur l’histoire, la mythologie, la syntaxe, et sur tous leurs auteurs.
Auctores norerit omnes
Tanguant ungues digitosque suos ’
Ce n’est pas tout. Il faut que le grammairien se charge , à côté de l’instruction , de l’éducation de ses élèves ; il doit former leur âme encore tendre , être pour eux un véritable père, veiller sur leurs mœurs et prévenir chez eux toute indécence. Cela est fort commode assurément, et bien des parents, encore aujourd’hui, aiment à se décharger sur d’autres, précepteurs, professeurs ou instituteurs, des devoirs de la paternité, pour courir à leurs affaires ou à leurs plaisirs; et si les résultats ne sont pas conformes aux espérances que l’on avait conçues, ce sont des plaintes et des récriminations sans ün ; et Dieu sait pourtant si elle est mince la tâche de maintenir ce qu’on appelle la discipline d’une école ou d’une classe composée d’enfants, dont plus
* V. 231 et 232.