‹ Juvénal et ses satiresChapitre 111 sur 195 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« Tous les discours sont des sottises Partant d’un homme sans éclat ;

Ce seraient paroles exquises Si c’était un grand qui parlât *. »

Est-ce là tout cependant ?étaient-ce là les seules habitudes dégradantes auxquelles se laissait entraîner la noblesse du temps de Néron ? Il s’en faut. Le satirique constate qu’en matière de désordres et d’infamies, il y a toujours quelque chose de pis encore à citer pour renchérir sur ce qui précède. A ses yeux Damasippe, — un autre contemporain de Néron et sur le compte duquel l’histoire ne nous a rien fourni d’ailleurs, — Damasippe s'est oublié jusqu’à se prostituer sur le théâtre, jusqu’à vendre sa voix pour hurler le Spectre de Catulle ; un Lentulus, un grand et illustre nom celui-là encore , s’est abaissé au mémo niveau ; on a vu des Fabius chausser le brodequin comique pour faire rire le peuple, et un Mamercus recevoir des soufflets pour l’amuser ; bien mieux encore ; ce scandale a été dépassé ! A la honte de Rome, on a pu voir un Gracchus descendre dans l’arène, revêtir les armes d’un gladiateur. Ne croyez pas du moins qu’il ait eu la précaution de dérober son visage aux yeux de la foule, sous un déguisement quelconque, pour sauver de la sorte la dignité de son nom et de son rang ; loin de là, il a eu soin de se flaire reconnaître à son costume et il a tourné effrontément son visage du côté du public. Or ce. sont ces mœurs, ce cynisme dans l’abjection, c’est cette dégradation spontanée, c’est cet oubli de tout devoir et de tout respect de soi-même, chez des hommes appartenant aux premières familles de Rome, qui révoltent le

» Molière, Amphitryon , acte II, sc. i.

LA NOBLESSE

patriotisme de Juvénal, et froissent sa grande âme toute pleine encore, comme l’était celle de Tacite son contemporain, des souvenirs de l’antique sévérité des mœurs et du sentiment de la dignité humaine. Une telle décadence lui navre le cœur; il en rougit pour son siècle. Pour lui aussi noblesse oblige ; mais que dis-je? Juvénal n’est pas noble; mais il est Romain et homme libre, et comme tel, s’il avait à choisir entre la mort et les tréteaux ou l’arène, son choix ne serait pas douteux. Fidèle au sublime précepte qu’il a donné plus haut à son jeune ami, il préfère la mort au déshonneur. « Comment tenir assez à la vie, s’écrie-t-il avec une vertueuse indignation, pour s’abaisser à jouer le rôle du jaloux de Thymèle , à donner la réplique au stupide Corinthien '? »

Mais ne nous y trompons pas; en tout ceci les nobles qui consentent ainsi à leur déchéance ne sont pas les seals coupables. Juvénal, qui est avant tout Romain et patriote ardent, dit ses vérités à tout le monde et il n’épargne pas plus le peuple que les grands. A ses yeux, ce peuple qui tolère les patriciens venant l’amuser de leurs lazzi , et qui a le cœur de rire en voyant les plus grands noms de Rome se déshonorer et se donner en spectacle, mérite des reproches non moins sanglants. Il y a de sa part une effronterie égale pour le moins à celle de ceux qu’il vient applaudir ou siffler *.

Nobles paroles qui sentent, avant tout, le bon citoyen et l’honnête homme. Juvénal a mille fois raison; il fustige à bon droit les acteurs et les spectateurs, les uns parce qu’ils font acte de lâcheté,

« Et les autres pour être aux lâches complaisants. »

* V. 188 sqq.

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