‹ Juvénal et ses satiresChapitre 119 sur 195 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ces thèmes qui ont dû servir d’exercice de déclamation à plus d’un rhéteur ancien. Je vais plus loin ; à ne considérer que l'ensemble des idées, le thème de notre poète est tout bonnement un lieu commun ; car il veut prouver qu’il n’y a ici-bas ni avantages ni biens qui ne soient mêlés d’inconvénients et de périls; et j’ajoute tout de suite que ce lieu commun repose sur un sophisme. Je m’explique.

Le poète moraliste nous engage à ne désirer ni richesses, ni honneurs, ni pouvoir, ni gloire, parce que plus d’une fois toutes ces choses-là ont fini par être fatales à ceux qui les ont sollicitées et obtenues. Mais ne peut-on pas répondre que ces mêmes avantages ont été accordés à bien des hommes, sans qu'ils aient éprouvé des malheurs? Disons encore que la mission de l’homme sur cette terre ne serait plus qu’une chimère, qu’il mentirait à lui-même et à sa propre destinée, s’il lui fallait renoncer à tout ce qui est grand, beau, partant désirable, parce qu’il y a quelque danger à redouter; car enfin il est tel talent, telle carrière, telle gloire, que l’on ne doit point regarder comme achetés trop cher, fût-ce au prix de quelques années de sa vie. Ainsi le sermon, — sermon est le mot, — que le poète va nous faire, roule sur une vérité commune frisant plus d’une fois le paradoxe. Et pourtant, tant il est vrai que la manière de traiter un sujet décide du succès, cette satire des Vœux est certainement une des plus belles, une des plus grandioses que Juvénal ait écrites. Tous les connaisseurs, tous les critiques, même les plus sévères ', à l’exception du seul

• « La satire des Vœux est la meilleure de Juvénal. Le poète y est daus tous ses avantages. » (D. Nisard, Poet. Int. rie la riécad., y édit., t. II, p. 47.)

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DE LA VANITÉ DE NOS DESIRS. 217

M. Ribbeck peut-être, sont d’accord sur ce point. Aussi bien le poète a-t-il su rajeunir et féconder d’une manière merveilleuse son sujet; il y a fait entrer le fruit de son expérience et de ses méditations de philosophe; de plus, il l’anime parle souffle puissant de l’éloquence et l’échauffe sans cesse par le sentiment. C’est ainsi qu’il a imprimé à cette pièce un rare cachet d’originalité et de grandeur.

Quels sont les avantages que, dans notre ambition et dans notre vanité, nous demandons le plus souvent aux dieux? Juvénal les range au nombre de six, sans avoir, bien entendu, la prétention d’épuiser le catalogue des souhaits que chacun forme ici-bas. Il ne s’arrête qu’aux principaux d’entre eux; et il s’efforce de faire voir par des exemples frappants que l’homme, — tant est profond son aveuglement, — se laisse d’ordinaire séduire par les apparences des choses, préférant à son vrai bonheur ce qui n’en est que l’ombre, voire même ce qui y est totalement contraire. Ainsi ce que nous désirons généralement avec le plus d’ardeur, ce sont les biens de la fortune, le pouvoir que donne une haute situation politique, l’éloquence, la gloire militaire, la beauté physique et une longue vie.

Juvénal n’a pas de peine à faire ressortir les inconvénients attachés à la possession des richesses. Quelques-uns de ses arguments sont puisés dans ce fonds d’expérience générale constituant la sagesse des nations, d’autres dans l’histoire contemporaine : ici, il nous montre les pièges de toute nature qui entourent l’homme riche, pièges dressés par ses proches, les sollicitudes et les craintes que lui causent les voleurs ; là, c’est la cupidité des mauvais empereurs qui s’attaque aux vastes possessions des grands; c’est Néron, par exemple, avide des jardins de Sénèque et des immenses

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