CHAPITRE IX
possessions de Latéranus. Comment dès lors les hommes peuvent-ils être assez insensés pour demander aux dieux d’augmenter leur richesse ou leurs biens *?
Qui prouve trop ne prouve rien. Juvénal plaide une cause où il a par trop raison ; par conséquent il déclame.
Plus loin, pour nous eugager à ne désirer ni pour nous ni pour nos enfants la gloire que donne l’éloquence, le poète nous cite la fin déplorable des deux princes de la tribune antique, Démosthène et Cicéron : c’est pour son génie que Cicéron eut la tête et les mains coupées; ce fut aussi le génie de Démosthène qui causa sa mort. Juvénal exprime cette idée en fort beaux vers * ; mais, en somme, son raisonnement est faux. L’auteur du Lycée, qui n’était, on le sait, que médiocrement familiarisé avec les lettres anciennes, mais auquel on ne saurait refuser un esprit très-juste et beaucoup de goût, La llarpe avait réfuté ce raisonnement. « Il est faux, dit-il, qu’un homme ne doive pas souhaiter à son fils les talents de Cicéron, parce qu’il a péri sous le glaive des proscriptions; et quel homme, pour peu qu’il ait quelque amour de la vertu et de la véritable gloire, croirait qu’une aussi belle carrière que celle de Cicéron soit payée trop cher par une mort violente, arrivée à l’âge de soixante-cinq ans? Qui refuserait à ce prix d’être l’homme le plus éloquent dé son siècle et peutêtre de tous les siècles 5 ? etc. »
Il y a beaucoup plus de vérité et de sentiment dans la peinture des inconvénients qu’offre le don de la beauté physique ; et ce qui rend précisément cette peinture
' V. 24 et 25.
1 Lycée ou Court de littérature, t. II. p. 123, édit. 1313.
DE LA VANITE DE NOS DÉSIRS
touchante, c’est qu’elle repose en grande partie sur des exemples empruntés à l’histoire romaine, et surtout à l’histoire romaine des derniers temps; cela donne de la force à l'argument, qui cesse par là môme d’être banal. Dans le temps dépravé où l’on vit, « un beau jeune homme est pour ses infortunés parents une cause d’alarmes perpétuelles. Il est bien rare qu’aujourd’hui, beauté et chasteté aillent ensemble ’. » Et, de fait, on sait à quoi étaient exposés les enfants sous le règne des Tibère, des Néron et des Domitien *. Ce que dans nos temps modernes, les temps du Parc aux Cerfs , par exemple, un honnête père de famille avait à redouter pour sa fille , pour peu que la nature l’eût favorisée , les citoyens de Rome avaient à le craindre à chaque instant pour leurs fils, sous le règne de certains princes , monstres de cruauté et d’impudicité couronnés.
A défaut de la corruption des maîtres du monde, il y avait encore à craindre la corruption générale des mœurs et les débauches bien connues de certaines grandes dames, qu’ ailleurs déjà le poëte a si énergiquement flétries s . Elles n’épargnaient rien, quand il s’agissait de satisfaire leurs coupables caprices, et les jeunes gens qui tombaient dans leurs pièges étaient souvent exposés à de terribles vengeances maritales *. Un scandaleux événement du règne de Claude vient à l’appui de la thèse de Juvénal. Je veux parler de la mort tragique du beau Silius, que l’infâme Messaline força à l’épouser, du vivant même et pendant l’absence de Claude; et Claude revenu à Rome, et rendu un ins-
* Voy. Tacite, Annal ., XV, 37; Suétone, Tiber., passim; Nero, 28-29; Dion Cassiua, Xlll, 13.
* Sat. VI.
* Sat. X, v. 310-318.
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