CHAPITRE PREMIER
la date de sa composition ; elle ne s’applique et ne peut s’appliquer qu’au règne néfaste de Donatien, qui avait fait peser sur Rome la plus effroyable tyrannie Alors nulle liberté de parole, partout des espions et des délateurs ; les âmes étaient asservies aussi bien que les corps 8 ; quand même donc les vices et les crimes vous entouraient de tous côtés, il fallait se taire et les laisser passer, sinon l’on courait à sa perte. C’est
Pensilibus plumis. atque illinc despicict nos?
— Cum vcniet contra, digito compescc labellum.
Accusator erit qui verbum dixerit : « Hic est. *
# Securus iicct /Encan Rutulumque ferocem
Committas. nulli gravis est percussus Acbilles ,
Aut multum quæsitus llylas, urnamque sccutus.
Ense vclut stricto quotiens Lucilius ardens infremuit, rubet auditor, cui frigida mens est Criminibus, tacita sudant præcordia culpa.
Inde ira; et lacrymæ ; tccum prius ergo voluta Hæc animo ante tubas. Galcalum sero duelli Pœnitet. — Expcriar quid conccdatur in illos Quorum Flaminia tegitur cinis atque Latina.
(V. 150 jusqu'à la fin.)
1 Ce n’est pas certes sur le compte de Trajan que Juvénal se serait exprime avec cette amertume, de Trajan qui avait rétabli l’ordre et la securité (Tacite, Agricol., 3) et sous le régne duquel' il était permis « de penser ce que l’on voulait et de dire ce que l’on pensait » (ftf., Hist., I, 1).
5 Qui ne se rappelle à ce sujet les paroles éloquentes et émues de Tacite, qui avait traversé le même régne : « Dedimus profecto grande patientiæ documentum, et sicut vêtus retas vidit quid ultimum in libertate esset, sic nos quid in servitutc, adempto per inquisitioncs et loquendi audiendique commcrcio. Memoriam quoque perdidissemus, si lam in nostra poteslate esset oblivisci quam tacere.» ( Agricol ., c. n.)« Nous avons assurément fait preuve d’une singulière patience, et, si nos ancêtres ont connu quelquefois l'extrême liberté nous avons connu, nous, l’extrême servitude; l'espionnage nous avait interdit jusqu’à la faculté de parler cl d’entendre. Nous aurions perdu la mémoire même avec la parole, s'il était aussi facile d'oublier que de se taire. »
LES SCANDALES DU JOUR
bien là la Rome de l’époque, telle que Tacite nous l’a dépeinte à son tour.
Il n’était plus, le temps où, dans Rome libre, un Lucilius avait pu dire de rudes vérités aux puissants et aux coupables du jour dans un langage qui portait la terreur au sein des mauvaises consciences; malheur au poète qui aujourd’hui ferait couler des larmes de désespoir : les personnages qu’il aurait blessés châtieraient . bien vite son audace 1 . Il n’en faut pourtant pas croire Juvénal sur parole quand il annonce que, vu la dureté des temps, il ne s’attaquera qu’aux morts. Plus d’une fois, et cela lui fait honneur, il nommera les vivants. Les gens de peu, il les désignera sans détour ni circonlocution ; les grands et les Césars mômes, il les fera connaître par de secrètes allusions, ou bien encore il leur donnera certains noms de guerre derrière lesquels les contemporains sauront découvrir le personnage réel.
Telle est cette première satire, qui sert d’introduction à toutes les autres. C’est un morceau capital. En moins de deux cents vers, le poète a mis sous nos yeux les diverses plaies qui couvrent le colosse romain, et dont presque chacune sera l’objet d’une satire à part. Ces plaies, il les examine avec une piquante rapidité ; il ne prend pour ainsi dire pas le temps de respirer en les énumérant. Dans son indignation, il entasse image sur image, accusation sur accusation, en un style plus
' Le Tigillin dont il est question ici ne doit pas être confondu avec Sophonius Tigillin , favori de Néron, et dont Tacite nous dépeint les vices et la scélératesse ( llist ., I, 72, et Annal., XIV, 57}; car ce Tigillin était mort depuis trente ans. Juvénal aura voulu désigner un misérable de la mémeespéeequi portait sans doute le même nom et jouissait auprès de Domitien d’un crédit sans bornes.