‹ Juvénal et ses satiresChapitre 121 sur 195 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

tant à lui-même, grâce aux efforts d’un affranchi intrigant, ennemi de Messaline, Silius dut périr à la fleur de l’âge, avec celle même qui l’avait entraîné au crime. C’est dans Tacite qu'il faut lire, l’éloquent et émouvant récit de cette honteuse affaire 1 ; c’est de Tacite aussi que Juvénal semble s’être inspiré, quand, à son tour et pour le besoin de la thèse qu’il soutient, il retrace le même fait dans des vers à la fois pleins d’énergie et de sentiment

Mais passons maintenant au plus célèbre, au plus bel endroit, sans contredit, de la satire des Vœux : il s’agit de nous édifier sur le néant des grandeurs politiques et des honneurs qui y sont attachés. Ici encore le poète va prendre son exemple tout près de lui. Il ouvre l’histoire romaine du temps de Tibère, et il y trouve un témoignage frappant des vicissitudes de la vie humaine, une confirmation éclatante de cet adage tout romain, que la roche Tarpéienne est près du Capitole !

1 Annal., XI, xu-xxvi. Voyez aussi Suét., Claud., wn, et Dion Cassius, X, xxxi.

1 « Voyons, dis-moi, quel couseil donnerais-tu à ce jeune Silius que la femme de César s’est mise en télé d’épouser? C’est le plus liounéle, c’est le plus beau de nos jeunes patriciens. On le traîne, le malheureux, auprès de Messaline, ou plutôt à la mort. Il y a longtemps déjà qu’elle l'attend en costume de mariée. I.e lit nuptial, orné de pourpre, est dressé dans les jardins sous les yeux de tous. Selon l'antique usage, le million de sesterces sera compté; le prêtre viendra avec les témoins. Ah ! Silius, tu t'étais flatté que tout cela se passerait secrètement, que peu de geus seraient dans la confidence? Mais non 1 Messaline veut un mariage légal. A quoi te décides-tu? parle. Si tu refuses, tu périras avant la nuit. Si lu consens, tu obtiendras un court sursis; tu vivras jusqu'à ce que ton crime, conuu de Rome et du peuple entier, soit connu aussi de l'empereur. Il sera le dernier à savoir le déshonneur de sa maison. Obéis donc, si lu tiens à vivre quelques jours de plus. Mais, quel que soit le parti auquel tu te décides, il n’en faudra pas moins tendre au bourreau cette jeune et clmrmante tète. » (V. 329-344.)

Dit

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

C’est la vie et la mort de Séjan qui vont servir de texte à son argumentation, de ce Séjan, le ministre toutpuissant du tout-puissant Tibère, dont Tacite nous a raconté la rapide élévation ', et Dion Cassius, 1 élévation et la chute \

Résumons tout d’abord, le sujet en vaut la peine, le récit de ces deux historiens relatif à la vie et à la mort de Séjan.

Originaire d’une obscure ville de la Toscane, Séjan était arrivé à Rome dévoré d’une ambition démesurée, et prêt à tout pour se frayer un chemin vers les honneurs. Habile, insinuant, excellant dans l’art de se pousser auprès des grands, il se donne, dans sa première jeunesse, à un petit-fils d'Auguste; à force d’artifices il gagne les bonnes grâces de Tibère. 11 est nommé préfet du prétoire; il s’attache les soldats par ses familiarités calculées et se ménage des appuis dans le sénat en distribuant à ses créatures des places et des dignités. L’àme et le cœur de Tibère, fermes à tout le monde, s’ouvrent pour le seul Séjan; Séjan n’est pas seulement le compagnon des travaux de Tibère et son premier ministre, il est son ami, son favori. Tibère et Séjan paraissent ensemble au spectacle ; on élève des statues aussi bien à Séjan qu’à Tibère; Rome est peuplée des images de Séjan; on les honore à l’égal de celles de Tibère ; on confond Tibère et Séjan dans le même respect ; ou leur offre des vœux et des sacrifices en commun ; on les invoque dans les serments et on ne jure plus que par leur bonheur à tous les deux.

1 Annal., IV, patsim.C- qui est relatif à la chute de Séjan est malheureusement perdu avec une partie du V e livre des Annales. Voyez aussi Suctone, Tib., c. lxv.

1 LVIJI, iv-xix.

CHAPITHK IX.

Tous ces honneurs ne suffisent plus à l’insatiable ambition de Séjan ; il n’aspire à rien moins qu’à remplacer son maître sur le trône. Pour écarter les obstacles qui se trouvent sur son chemin, tous les moyens lui sont bons ; il fait exiler les enfants de Germanicus, frappe de disgrâce Agrippine leur mère ; il séduit Livie, femme de Drusus, fils de Tibère, et, après avoir acquis sur elle les droits que donne un premier crime, il lui met en tète l’espérânce du mariage et le partage du trône ; il se débarrasse secrètement de son rival par le poison ; pour ôter tout ombrage à sa complice, Séjan répudie sa propre femme, Apicata.' Tibère est absent de Rome, retiré à Caprée 1 . Séjan touche à sod but; l’énormité de l’attentat seule le fait hésiter, lui fait multiplier les délais. Mal lui en prit. 11 devait éprouver bientôt que l’âme soupçonneuse du vieux tyran était tout au moins aussi rusée que son ambition à lui. Pendant que Séjan conspire contre Tibère, Pallas, un affranchi d’Antonia, veuve du frère de Tibère, de Drusus, arrive à Caprée, et dévoile à l’empereur les projets de sou premier ministre. Tibère se retrouve tout entier. Il fait venir Macron, le chef de ses gardes; c’est à lui qu’il confie, à partir de ce moment, le commandement des prétoriens ; puis il le dépêche à Rome avec des lettres secrètes pour le sénat. Macron, en homme habile , laisse croire au favori qu'il lui apporte des nouvelles très-flatteuses*. Le sénat est convoqué. Dion Cassius nous a peiut en détail cette mémorable séance. Les sénateurs et les amis de Séjan rivalisent entre eux d’obséquiosités et de bassesses envers le tout-puissant Séjan ; tout le monde s’attendait à le voir promu à quelque nouvelle dignité.

1 Tacite, Ann., IV, c. i, h, ui, xi, lu.

* Dion Cassius, loc. cil.

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bien qu’il eût atteint le faîte des honneurs et du pouvoir. On l’en félicite déjà à l’avance. Cependant un des consuls ouvre la lettre impériale et en commence la lecture. Elle était longue, vague, enveloppée de réticences et pleine de phrases tortueuses; quelques critiques formulées, par-ci par-là, contre l’administration de Séjan refroidissent d’abord le zèle de ceux qui tout à l’heure lui témoignaient le plus de déférence et d’empressement. Ils se lèvent inquiets, indécis; mais à la ligne suivante ils se rassurent; puis reviennent encore des récriminations indirectes, et enfin la lettre termine par l’ordre d’arrêter Séjan. Le vide se fait autour de l'accusé et le sénat tout entier pousse coutre lui un cri de réprobation. On s’empare de sa personne, on met ses vêtements en lambeaux; il est conduit en prison 1 ; le peuple, à son passage, le couvre de huées. Le même jour le même sénat qui l’avait encensé le matin le condamne à mort. Il est aussitôt exécuté; on traîne son corps aux Gémonies. Pendant trois jours entiers la populace se fit un jouet de son cadavre, qu’elle jeta enfin dans le Tibre. Les statues de Séjan , qui s’élevaient

1 Dion Cass., 1. VIII, c. x. L'Anglais Ben Johnson, contemporain de Shakspeare, a tiré de cette partie du rccit de Dion Cassius (i. VIII, x) une des plus belles scenes de sa tragédie de Séjan .acte V, sc. x). C’est du Tacite mis en drame. M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise (t. II, p. 25 et suiv.), en a donné une analyse pleine de verve et d' éloquence. Nous y renvoyons le lecteur. Voyez aussi, sur la même pièce, le jugement si net et si juste de M. Alf. Mézièrcs ( Prédécesseurs et contemporains de Shakspeare , 2' édition, p. 380 et suiv.). On lira également, avec intérêt et profit, dans la Revue des cours littéraires (14 mars 1808), la belle étude de M. Beulé, intitulée le Ministre Sejan. M. Beulé, avec la science de l’archéologue et I émotion de l’écrivain honnête homme, a tracé un tableau vif et animé de l’ambition, des crimes et de la fin de ce trop célébré et détestable personnage. Nous en conseillons la lecture.

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