‹ Juvénal et ses satiresChapitre 123 sur 195 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ceci dit, il donne de nouveau la parole aux deux interlocuteurs qui s’entretenaient tout à l’heure de l’événement. « — J’entends dire qu’il en périra bien d’autres. — Nul doute : la fournaise est vaste. Je viens de rencontrer près de l’autel de Mars mon ami Brutidius... il était tout pâle. — Mais si Ajax vaincu allait se mettre en fureur et nous punir pour ne l’avoir pas assez vengé 1 Courons, hâtons-nous, et, tandis que le cadavre est encore sur la rive, donnous notre coup de pied à l’ennemi de César. Mais que nos esclaves nous voient agir, de peur qu’ils ne nous démentent et ne nous traînent, nous, leurs maîtres, en justice, la corde au cou 1 . »

Et Juvénal ajoute :

a Voilà ce qui se dit, ce qui se murmure sourdement dans la foule au sujet de Séjan 3 ».

Vamnatos : idem populos, si Fursia Tusco Favisset, si oppressa foret secura senectus Principis, liae ipsa Sejanum dicrret hora Augustum. Jam priitem, ex quo suffragia nulti Vendimus, ef/undit curas ; nam qui dabat olim Imperium, fasces, tcgiones, omnia, mine se Conlinet, atque duos tantum res anxius optai,

Panem et circenses.

' • Périt uros audio multos.

Fil dubium, magna est farnacula ; pallidulus mi Brutidius meus ad Marlis fuit ubvius a ram.

Quant timeo, rictus ne panas rxigat Ajax,

Ut mate defensus! Curramus précipites, et l)um jacel in ripa calcemvs Cxsaris hoslem.

Sed videant servi, ne quis neget, et pavidum in jus

Cervice district a dominum irahat

> lli sermones

Tune de Sgjano, sécréta luxe murmura vulgi.

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS. Ï27

Cette peinture est fort belle. Elle débute parun trait de génie : « Jamais, croyez-moi, je n’ai aimé cet homme. »

t\unquam, si i/uid mihi crédit, amari

Hune âominem.

Ces mots en disent long sur la versatilité des esprits et les honteuses palinodies si fréquentes en temps de révolutions. On aurait beau jeu à les commenter, notre histoire politique à la main .

Quant aux réflexions du satirique sur la conduite de la foule, elles sont pleines d’ironie et d’éloquence. On croirait entendre Tacite llétrissant avec son indignation habituelle la lâcheté et l’inconstance de la multitude, toujours prête à s’incliner devant le vainqueur et à insulter le vaincu. Comme chez Tacite, le patriotisme de Juvénal souffre de cette honteuse décadence des Romains que ne préoccupent plus ni la politique, ni la dignité personnelle; privé de tout droit de suffrage, auquel il tenait si fortement jadis, malgré l’abus qu’il en faisait, le peuple est descendu au rôle de lazzarone : il n’est plus qu’une tourbe d’oisifs et de mendiants. C’est déjà le commencement du Bas-Empire.

Que de vérité encore dans le reste du dialogue qui recommence entre les deux interlocuteurs! On sait que Tibère, après le meurtre de Séjan, procéda par égorgements en masse 1 ; il voulait faire un exemple et se venger d’avoir eu peur. La fournaise dont parlent ici nos deux Romains, c’est la colère du maître dévorant en quelque sorte tous ceux qui lui paraissaient suspects d’attachement à la cause de Séjan. Dès lors la pâleur du malheureux Brutidius s’explique. Il est donc de bonne politique de se montrer zélé pour celui que Ju-

1 Tacite, Ann., V, c. vu et via, et Dion Cass., 1. VUI, xivetsuiv.

CHAP1TBE IX.

vénal appelle l’Ajax vaincu, par opposition sans doute à Séjan, qui avait cru devoir procéder à l’égard de Tibère, par ruse, comme jadis procéda Ulysse à l’égard du fils de Teucer. Si donc on n’apaise pas, si on ne flatte pas l’Ajax impérial, il est à craindre que, dans sa fureur, comme l’Ajax grec dans la sienne, il ne fasse tout massacrer autour de lui. Ces deux citoyens, se hâtant d’aller donner leur coup de pied au mort gisant encore sur le rivage du 'l ibre, sont dans leur rôle; ils représentent les lâches instincts de la multitude de tous les temps, conspuant aujourd’hui ce qu’elle adorait hier. C’est ainsi que, trente ans plus tard, elle insulta Vitellius tombé, le traîna aux Gémonies, foula son cadavre sous ses pieds; ce qui a fait dire à Tacite, qui comme toujours se rencontre ici avec Juvénal, que « le peuple outragea Vitellius mort avec la même bassesse qu’il l’avait adoré vivant 1 ».

Les mauvais jours de la Révolution française ont présenté des spectacles analogues. Plus d'un des tyrans subalternes qui avaient dominé la France par la terreur furent hués le jour de leur chute avec la même frénésie qu’on avait mise aies acclamer la veille. Qu’on se rappelle, pour ne m’en tenir qu’à un seul exemple, la chute et la mort de Robespierre. « Etendu sur une table, dit à ce sujet un de nos éminents historiens, d’accord avec Tacite et Juvénal sur la versatilité et la bassesse de la multitude, le visage défiguré et sauglant, livré aux regards, aux invectives, aux malédictions, il vit les divers partis applaudir à sa chute et le charger de tous les crimes commis... Le 10 thermidor, vers cinq heures du soir, il monta sur la charrette de

1 « Ht vulgus eadem pravitate insectabalur i nterfectum qua foverat vivenlem. » ( Hlstor III, lxxxv .)

DK I.A VANITÉ DK NOS DÉSIRS.

mort... une foule immense se pressait autour de la charrette, montrant la joie la plus bruyante et la plus expansive... on l’accablait d’imprécations... Au moment où sa tête tomba on applaudit, et ces applaudissements durèrent plusieurs minutes 1 . »

Sans doute on s’explique cette joie à k mort d’un homme comme Robespierre qui avait fait répandre tant de flots de sang innocent; néanmoins, l'ennemi une fois à terre et justice faite, ces acclamations et ces applaudissements sont tout aussi lâches que les coups de pied donnés à Séjan mort.

De cette chute de l’ambitieux, Juvénal tire une leçon morale qui ne manque pas d’éloquence, bien que, comme on l’a déjà remarqué avec justesse, elle sente « un peu le lieu commun de l’école ’ ».

• Eh bien ! veux-tu encore, comme Séjan, avoir à ton lever tout un moude de courtisans venus pour te saluer ? posséder d'immenses richesses, distribuer des magistratures curules, les commandements militaires, et passer pour le tuteur d’un prince confiné sur l’étroit rocher de Càprée avec sa baude d'astrologues chaldéens? Tu désires tout au moins avoir à tes ordres des cohortes armées de la lance des cavaliers et tout un camp dans ta maison?... Pourquoi pas? On ne veut tuer personne, mais on désire pouvoir te faire. Mais pourtant est-il grandeur, est-il prospérité qui vaille tous les maux qu’elle traîne à sa suite s ? »

Non, mille fois non, est-on tenté de répondre ici, et mieux vaut rester toute sa vie, dans une honnête médiocrité, voire même dans l’obscurité, que d’arriver si haut pour tomber si bas; et vous avez bien raison, 6 poëte philosophe, d’ajouter, comme vous le faites, qu’il est

1 Mignet, Histoire de la Hécolution française, s' édit, t. Il, p. 9à. ’ M. D. Nisard, toc. cit.

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