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CHAPITRE IX

préférable de passer son existence dans quelque petite ville de province, revêtu de quelque humble fonction, que de porter tous les insignes de cet homme dont nous venons de voir passer le cadavre; et tous nous sommes prêts, d’après ce que vous venez de nous montrer, à conclure avec vous que « Séjan s’est trompé sur le but que devaient se proposer ses désirs, car, en aspirant à cet excès d’honneurs, en demandant une trop haute fortune, il n’a fait qu’élever les divers étages d’une tour colossale pour tomber de plus haut, d’une chute plus profonde et avec plus de fracas 1 » .

1 Ergo quid optandum foret, ignorasse fateris Sejamim; nam qui nimios optabat honores Et nimias poseebat opes, numerosn parabat Excelsæ turris tabulata, unde altior esset Casus, et impulsæ præceps immane ruinx.

J menai corrobore encore son argument par l’exemple de la mort de Crassus, de Pompée et de César, qui, indifférents sur le choix des moyens pour arriver à leur but, trouvèrent tous les trois dans leur tiu même le châtiment de leur ambition : une mort violente. Cette idée, J u vénal l’exprime en deux vers pleins d'originalité et d'énergie :

Ad ÿcnerum Certris sine ctedc a c vidncre panel Deseendmt reges, ae sicca morte tyranni .

La grandeur et la disgrâce de Séjan font penser à la grandeur et à la disgrâce du fameux cardinal Wolsey, le favori tout-puissant de Henri VIII d’Angleterre, et qui, sur un caprice du maître, tomba, de la veille au lendemain, du faitede la prospérité dans un abîme de miscres. Shakspeare, dans sa tragédie de Henri VIII, avec le talent dramatique qu'on lui connaît, nous a montré Wolsey dans les deux phases de son existence (scene îv et scène x, trad. F.-V. Hugo). Il y aurait plus d’un curieux rapprochement à faire entre Juvénal et l'auteur de Henri VIII , si nous ne craignions d'allonger ces noies outre mesure; nous ne pouvons donc que l’indiquer, lin autre Anglais, d'illustre mémoire, Samuel Johnson, dans son excellente imitation de la dixième satire de Juvénal, imitation intitulée : ta Vanité des désirs humains (the Vanitg of human wishes), s’est souvenu

DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

Ce tableau, cet exemple, instruit comme l'expérience. En présence de ces terribles jeux de la fortune, nous faisons tous un retour salutaire sur nous-mêmes, et nous sommes tentés de nous écrier avec le personnage de Racine :

• Heureux qui, satisfait de son humble fortune.

Vit dans l'état obscur où les dieux l’ont caché ' ! »

S’il y a de la folie d’aspirer aux honneurs politiques et au pouvoir, il n’y en a pas moins de tourner tous ses regards vers la gloire militaire, cette gloire dont l’éclat semble avoir, de tout temps et en tout pays, séduit les hommes. Ici encore le sujet, lieu commun par lui-même, inspirera d’admirables tableaux et d'éloquentes réflexions au poète.

Qu’est-ce donc que les hommes de guerre de tous les temps ont désiré avec le plus d’ardeur? Qu’ont-ils rêvé? Victoires, dépouilles, prisonniers de guerre, arcs de triomphe. C’est pour ces grands mots que généraux grecs, romains, barbares, je me garderai bien de parler de ceux de notre époque, ont fait tant d’efforts, affronté tant de périls et de fatigues; oui, on a plus soif

du même Wolsey, ce véritable Séjan d’un nouveau Tibère, Henri VIII, et c’est Wolsey que Johnson cite comme un exemple saisissant des caprices de la fortune. Les vers qu’il consacre à la chute de Wolsey sont nobles et sonores, mais ils ne sauraient, pourtant, se comparer à l’admirable tableau de Juvénal.

1 Iphigénie, acte I, sc. i. il y a pourtant, et c’est dommage, une lacune dans cette peinture; ou l’a remarqué avec raison. « Quelque chose manque à ce tableau pour nous rendre tout'à fait contents, écrit M. Nisard ; c’est quelque chose qui nous dise : La catastrophe est méritée. Séjan est trop ménagé, peu s’en faut qu’il ne soit intéressant, lui l’adultère, l’empoisonneur, le meurtrier. • (Poètes latins de la décadence, loc. cit.) ,

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