‹ Juvénal et ses satiresChapitre 125 sur 195 · CHAPITRE TX · texte numérisé non relu

CHAPITRE TX

de gloire que de vertu 1 . On remue le monde pour acquérir quelque renommée, quelques titres à graver un jour sur la pierre de son tombeau, comme si nos tombeaux n’étaient pas ainsi que nous-mêmes destinés à périr.

Quandoquidem data sunt ipsis guoque fata sepulchris *.

Ce trait nous fait penser à Bossuet s’écriant dans l’oraison funèbre du prince de Condé : « Venez voir le peu qui nous reste d’une aussi auguste naissance, de tant de grandeur et de tant de gloire! Des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre néant. »

Trois exemples pris dans l’histoire de trois peuples différents vont confirmer ce qui précède et démontrer la vanité de la gloire militaire. Le poète invoque tour à tour le souvenir d’Annibal, d’Alexandre et de Xercès. Ici la satire touche à l’épopée; le génie de Juvénal côtoie celui d’Homère : l'imagination, l’éloquence, les réflexions morales, et, de plus, le trait, le trait à la façon de Tacite ou de Shakspeare, dominent dans tout ce qui suit. Voici d’abord pour le vainqueur de Cannes :

« Pèse la cendre d’Annibal. Quel poids trouveras-tu à ce grand capitaine? C’est pourtant cet homme à qui l'Afrique ne suffit pas. bien qu’elle s'étende de la Mauritanie battue des vagues de l'Océan jusqu’aux chaudes contrées que baigne le Nil. Vainqueur de l’Espagne, il enjambe les Pyrénées: il se joue des obstacles que lui opposent les Alpes et leurs neiges éternelles ; il

. . . . Tanto major fanuc sitis est quam Virtutts.

(V. 140 et Ul.)

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DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS

ouvre les rochers,brise les montagnes dissoutes par le vinaigre. Le voilà en Italie. Son ambition n'est pas encore satisfaite. U ne se croira au bout de sa carrière que lorsqu’il aura pris Rome et planté ses drapeaux au milieu du quartier de Suburre ’. •

Et de fait, il ne s’en est pas fallu beaucoup qu’il n’exécutât ce dernier projet, puisqu’il avait campé. à trois milles de distance de Rome, qu’il avait pu apercevoir des hauteurs voisines, comme les Romains, du haut de leurs remparts, avaient pu voir la fumée de son camp. S’il avait réalisé son dessein, quel eût été le destin de Rome? Viennent ici des vers bien des fois cités, mais dont l’intention ironique et satirique n’a pas toujours été bien saisie, je crois. Juvénal insinue, en effet, qu’il n’aurait plus manqué que de voir le chef carthaginois entrer en personne dans Rome. « La bonne tête, et quel sujet pour un peintre que ce borgne monté sur une gros éléphant de Gétulie * ! » Et la fin de tout cela? Qu’advint-il de cet Annibal, qui fut pendant si longtemps la terreur des Romains et l’objet des entretiens du monde? Vaincu à Zarna, il est forcé de s’exiler et de chercher un refuge à la cour d’un roitelet de l’Asie. Et ce grand conquérant, descendu au rôle d’un humble client, est réduit à faire antichambre chez son orgueilleux protecteur. R ne lui sera même pas donné de mourir de la mort du soldat. Pour mettre fin à sa misérable existence, le vainqueur de Cannes est forcé de recourir au poison. Et triomphant de la vanité des choses d’ici-bas, Juvénal s’écrie avec une amère ironie : «Va donc, insensé que tu es! va, cours à travers les

1 V. 147, sqq.

1 O qualis faciès et quali digna tabella

Quum Gætula ducem portaret bellua luscum!

(V. 157 et 158.)

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