CHAPITRE IX
Alpes escarpées, afin de plaire aux écoliers de Rome et d’être un jour le sujet de leurs discours »
Et le grand Alexandre! son sort a-t-il été plus enviable? Qui donc oserait le prétendre? Quel triste contraste entre l'insatiable ambition de cet enfant de Pella, Pellæo jttveni, et sa fin prématurée ! Le monde était trop petit pour lui, il y étouffait*. Patience! une fois entré dans Babylone, « un sarcophage lui suffira; la mort seule nous force d’avouer combien l’homme est peu de chose* »; trait superbe qui est comme le pendant de cet autre appliqué au fils d’Amilcar :
Expende Annibalem : quoi libras in duce summo Invenies ?
Cela rappelle les accents de quelques orateurs sacrés, se plaisant à rabaisser l’orgueil humain devant le néant de notre terrestre existence et montrant toutes les vanités de l’homme enfouies à jamais sous six pieds de terre*, ou bien encore Shakspeare, dans la fameuse
1 I deviens et sævas curre per Alpes,
Ut pueris placeas et deelamalio fias.
(V. 166 et 167.)
Tout ce tableau est retracé à coup sûr d’une main ferme et Hère, et pourtant VAnnibal de notre poète est bien inférieur au Charles XII de Johnson. L’imitateur moderne l’emporte sur son modèle. Voyez the Vantty of huma n wishes (the Works of Samuel Johnson, MDCCCl, vol. I, p. 51 et 22 .)
2 Æstuat infelix angusto limite mundi.
* Sarcophago content us erit. Mors sola fatetur Quantula sint hominum corpuscula...
. (V. 172 et 173.)
* A propos do la mort d’Alexandre te Grand, Bossuet a dit :
> Nous voyons par son exemple. .. qu’il y a un faible irrémé-
DE LA VANITÉ DE NOS DÉSIRS
scène déjà plus d’une fois mentionnée, se plaisant par l’organe d’FIamlet à philosopher avec un cynisme plein de génie sur la dérision de la mort et s’amusant à suivre par l’imagination la poussière du fils de Philippe de Macédoine « jusqu’à la retrouver bouchant le trou « d’un tonneau 1 ».
Non moins lamentable, bien que pour d’autres raisons, fut le sort de ce Xercès qui, dans sa folie, voulait rendre l’impossible possible et exercer son despotisme jusque sur les éléments mêmes pour conquérir la Grèce. Suivent tous les détails, et j’abrège, de la célèbre expé-
diable inséparablement attaché aux desseins humains, et c'est la mortalité! Tout peut tomber en un moment par cet endroit-là : ce qui nous force d’avouer que le vice le plus inhérent , si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des choses humaines, c’est leur propre caducité. (Disc, sur l'hisl. universelle, III e partie, chap. v.)
1 Hamlet, t. I, sc. x, trad. de F.-V. Hugo.
M. Victor Hugo père semble s’étre souvenu de Juvénal, lorsqu’il a dit à propos de la destinée de Napoléon I er :
a Et toi, colonne, on Joor descendu sous ta base, a Le pèlerin pensif, contemplant en extase a Ce débris surhumain, a Serait venu peser, à genoux sur la terre, a Ce qu’un Napoléon peut laisser de poussière a Dans le creux de la main . •
( Chants du Crépuscule.)
On a là l’éloquent commentaire du fameux : Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies ? Et cet autre trait de Juvénal, relatif à Alexandre :
Sarcophaqo contentas erit. Mors sola fatetur
Quan tu la sint hominum corpuscuta . ...»
a peut être inspiré (et nous devons ce rapprochement à M. Despois), à l’auteur d 'Hemani, ces mélancoliques réflexions de Charles-Quint sur le tombeau de Charlemagne :
Géant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne!
Quoi ! pour titre César et pour nom Charlemagne!
Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,
Aussi grand que le monde, et que tout tieune là!