‹ Juvénal et ses satiresChapitre 134 sur 195 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

sous le règne de Tibère, les édiles firent, à peu près, ce que nous appelons un rapport sur les excès du luxe de la table. Ce rapport fut envoyé à Tibère alors retiré à Caprée. Tibère, qui, tout mauvais prince qu’il était, s’occupait cependant de tout ce qui touchait aux intérêts de l’Empire, répondit, selon son habitude, par un message au sénat. Tout en rendant justice au zèle des édiles et tout en déplorant lui-même le mal signalé, il n’osa le réprimer; il n’y voyait d’ailleurs pas de remède et il craignait, nous dit l’historien romain, de soulever contre lui des haines nouvelles en faisant la guerre aux vices de quelques particuliers puissants *. Tacite constate néanmoins, à la suite de ce récit, que le mal diminua plus tard, et il attribue cet heureux changement à l’arrivée au pouvoir de Vespasien prince sage, réglé, économe même jusqu’à l’avarice. Tacite s’est fait illusion; car, trente après, Juvénal, dans la satire que nous allons étudier, se croit obligé de s’élever contre le luxe de la table et la gourmandise de ses contemporains ; ces vices-là avaient donc reparu de plus belle, et le mal était allé croissant. Ce sujet rentrait naturellement dans le cadre que s’est tracé notre poète; le luxe de la table et la gourmandise constituent presque, en effet, un crime social justiciable de celui qui s’était fait le censeur des mœurs publiques et privées de son temps. Mais, hâtons-nous de le constater tout d’abord, la satire dont nous allons nous occuper tranche singulièrement, par le ton comme par le style, avec la manière habituelle de notre poète. Tout en continuant à fustiger, comme c’est son rôle et sa vocation, les mœurs et la corruption contemporaines,

' Ann., III, c. LIT.

LE LUXE DE LA TABLE

il déroge pourtant ici à son procédé ordinaire, à sa gravité naturelle. La satire onzième est certainement celle où Juvénal nous apparaît sous l’aspect le plus aimable et le plus gracieux. Il semble se rapprocher tout à fait du ton, de la tournure d’esprit d’Horace. Cette satire est moins une satire qu’une de ces épîtres familières qu’écrivait si volontiers le poète de Venouse. On nous y dit de grandes vérités sur un ton souvent badin, et les leçons morales y naissent en foule.

Juvénal est censé écrire à son ami Persicus, — un nom vrai ou supposé, — pour l’inviter à souper dans sa maison de campagne de Tibur; et il fera contraster la frugalité de sa table avec le luxe et la profusion qui distinguaient les repas du monde élégant de l'époque. Celui auquel Persicus est convié se donnera pendant les fêtes Mégalésiennes, alors que toutes les affaires cessent et que l’esprit doit être libre de toute préoccupation, de tout souci. L’esprit de Juvénal est en quelque sorte lui-même en fête; il sera donc de bonne humeur, et, dans le rapprochement qu’il fera du présent avec le passé, il y aura plus de douleur que d’amertume ou de colère; la perspective qu’il a de trouver dans le fond de son habitation rustique de Tibur comme un asile contre les bruits et les 1 agitations d’un siècle affairé et corrompu, l’espoir de goûter avec un ami fidèle des plaisirs plus nobles que ceux que poursuit la foule, tout cela calmera pour aujourd’hui le sang de notre satirique, déridera quelque peu son front menaçant et permettra aux grâces aimables et faciles de se jouer autour dès lèvres du sévère Romain *.

< J'emprunte la plupart de ces détails à M. Ott. Ribbeck. (Der echleund der unechte Juvénal , p. 83.)

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