CHAPITRE X
qui le virent naître et folâtrer, le vin et l'esclave étant du même cru,
/lie tibivinu dahit diffusa in montibus 'ilUs,
A quibu* ipse venil , quorum sub vtrtice lusit ;
Namque una atque eadem eini patria nique minitlri 4 ...
tout cela est charmant; ce sont des images ravissantes, idylliques , inimitables.
Viennent ensuite quelques sages conseils que le poète donne à son ami. Pour jouir comme il convient de l'hospitalité qu’on lui offre, Persicus doit apporter toute sa liberté d’esprit, sans se soucier des mille petites misères de la vie, qui, si l’on s’en préoccupe trop, nous gâtent tous les plaisirs. Il y a ici une manière philosophique d’envisager la vie, manière plus facile d’ailleurs à recommander qu’à suivre. Je crois même que Juvénal va un peu loin. Si la femme de Persicus trahit la foi conjugale et trompe chaque jour par d'indignes manœuvres son mari, Persicus ne devra pas s’en affliger. Qu’il se chagrine moins encore de certains petits tracas de maison, c’est-à-dire de tout ce que des esclaves étourdis ou infidèles pourraient casser ou dérober. Qu’il laisse toutes ces peines au seuil de la porte de son hôte, et qu’il oublie surtout la douleur que cause l’ingratitude des amis :
Ingra los ante omnia pone soda les 1 .
1 C’est bien à tort selon nous que le trop scrupuleux M. Ribbeck, retranche ce dernier vers comme interpolé.
J V. 192. Horace a mainte fois exprime celte idée (voyez surtout son ode à Thaliarque (I, ix), celle à Licinlus (II, x) et enfin celle à Hirpinu s (II, xi). Je la trouve aussi dans notre Molière; le rapprochement me parait piquant : « La vie est mêlée de traverses; il est bon de s'y tenir sans cesse préparé, et j’ai oui dire il y a longtemps une
LE LL'XE DE LA TABLE. 2GI
Un commentateur 1 fait remarquer, non sans raison, que la haine de Juvénal contre les femmes, qui a fait si violemment explosion dans sa sixième satire, éclate ici encore fort malicieusement; son dernier mot à ce sujet, à en juger par l’avis donné à Persicus, semble être tout simplement le mépris.
Le trait foudroyant lancé en passant contre l’ingratitude des amis vaut presque à lui seul une satire entière. Peut-être Juvénal avait-il été victime lui-même d’une amitié trahie, et la philosophie seule lui avait-elle appris à s’en consoler.
Préparé de la sorte à l’accueil et au repas qui l’attend chez son ami, Persicus se mettra donc en route pour la campagne de Juvénal, et laissera les Romains de la grande ville s’amuser à leur gré pendant les fêtes Mégalésiennes qui vont s’ouvrir. Ces fêtes, consacrées à Cybèle, duraient cinq jours et se donnaient d’ordinaire au commencement d’avril. On les célébrait en se livrant avec fureur aux jeux du cirque, c’est-à-dire aux courses des chars et des chevaux*. Ce n’est pas Juvénal qui voudra sacrifier son séjour à la campagne à la célébration de ces jeux de Home. Libre à ceux, fait-il remarquer, qui aiment ces sortes de distractions de se ruer au cirque avec la foule, de se passionner pour la couleur de tel ou tel cocher, de former des paris hasar-
parole d’un ancien que j’ai toujours retenue : Que pour peu qu’un pere de famille ait clé absent de chez lui, il doit prumcner son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer, se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa tille subornée, et ce qu’il trouve qui ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortune. » ( Fourberies de Scapin, acte II, sc. vin.)
1 W.-E. Weber ( Die Satiren des Juvenals. Erklœrung. Halle, 1838, p. 545).
1 Voyez Weber, loe. cit.