‹ Juvénal et ses satiresChapitre 145 sur 195 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

à braver; voilà pourquoi rien de plus naturel aussi que le récit même où ce péril nous est raconté ; le sujet est banal par lui-même, mais le poète a su le rendre original en l’appropriant pour ainsi dire au sentiment qui le domine. Cher et pauvre Catulle! il a eu à lutter contre tous les dangers à la fois : l’ouragan, la foudre, l’incendie sont venus tour à tour fondre sur son navire; en proie à tant de fléaux réunis, l’équipage se croyait perdu. Juvénal demande à Corvinus d 'écouter et de compatir '. Faisons de même :

« Déjà le flot remplit la moitié du vaisseau, déjà les vagues irritées battaient alternativement les flancs de la poupe; l’expérience du vieux pilote n'était plus d’aucun secours au vaisseau errant au gré des flots.

« Catulle alors, capitulant avec les vents, jette à la mer scs effets les plus précieux. Tel le castor, pour échapper à la poursuite de ses ennemis, se châtre lui-même, tant il connaît le prix que la médecine attache à l’organe dont il se prive : « Jetez à la « mer, s'écria Catulle, tout -ce qui m’appartient. » Il veut qu’on n’épargne ni ses habits les plus précieux, ni sa robe.de pourpre digne de faire envie à nos voluptueux Mécènes il n'hésite même point de lancer à la vague son argenterie, ces plats, chefs-d’œuvre de Parthénius, ces cratères aussi amples qu’une unie et digne de suffire à la soif d’un Pliolus 1 * ou de la femme de Fuscus 3 ; puis des bassins, des assiettes, puis des coupes ciselées, dans lesquelles avait bu le prince rusé qui paya la conquête d’OIyni lie. Quel autre aujourd'hui dans l’univers entier serait capable comme Catulle de préférer à son argenterie, à ses tré-

1 Audi

Et miserere ilerum

(V. 54 et 55.)

1 Nom d’un centaure grand amateur du vin et possesseur d’immenses coupes, dans lesquelles il faisait boire ses amis. (Athénée,

XI, xeix.)

* La même peut-être que celle qui , dans la satire VI, v. 320, ligure sous le nom de Saufeia.

LA FÊTE DE L’ AMITIÉ; LFS COl’RELRS DE TESTAMENTS. 268

sors, -sa vie et son salut 1 ? Catulle jette encore h la mer quantité d’objets indispensables. Ce sacrifice n’apaise pas la tempête. Au milieu des périls qui le pressent, il se voit réduit h couper le mât et à se tirer ainsi de sa détresse. 11 faut que le danger soit extrême pour qu’ou mutile son vaisseau dans le seul but de le sauver. Va maintenant, va confier ton existence aux vents, fie-toi à ce bois équarri, toi que quatre doigts de distance ou sept au plus, si la planche est épaisse, séparent dé la mort. Souviens-toi qu’avec tes bagages, tes provisions de pain, et tes cruches au large ventre, il faut aussi le munir de haches. A l’heure de la tempête tu en auras besoin. Enfin la mer courroucée s’aplanit et s’apaise; le temps devient plus propice au pilote; le deslin triomphe de l’Eurus et des dots. Les Parques souriant à Catulle s’apprêtent à lui filer d’une main bienveillante des jours plus favorables, et pour lui dévident leur blanche laine. Le vent qui souffle maintenant est presque aussi doux que l'halcine des brises. Le navire délabré file rapidement à l’aide de quelques vêtements tendus eu guise de voiles; celle de la proue a seule résisté. Mais l'Auster se tait et le soleil ramène l’espérance. Enfin se montrent à l’horizon ces hauteurs chères à Iule et dont il préféra le séjour à celui de Lavinium, patrie de sa bellemère; elles doivent leur nom à cette fameuse laie blanche, objet de joie et d’admiration pour les Troyens, qui la trouvèrent en ce même lieu allaitant trente marcassins, prodige inconnu jusque-là. Enfin le vaisseau de Catulle entre dans les eaux qu’enferment les deux môles d'Ostie, cette Alexandrie de la mer de Toscane qui étend vers les navigateurs jusque dans la haute mer ses deux bras allongés et comme fuyant les côtes de l’Italie; les ports creusés par la nature sont moins admirables. Avec son bâtiment mutilé le pilote entre au fond de cette enceinte où les

1 Nous retranchons les deux vers suivants que llcinrich, Jahn, Hermann, mettent avec raison entre crochets comme suspects d’interpolation ; M. Ribbeck les supprime dans son édition pour le meme motif ;

A 'on propter vitam faeiunt patrimonia quidam ,

Sed vilio cecci propter patrimonia vivant.

• Ce n’est pas pour vivre que certains hommes amassent, mais dans leur aveuglement ils vivent pour amasser. » Pensée bonne en ellemcme, mais assez mal exprimée et eu tout cas fort déplacée ici.

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