‹ Juvénal et ses satiresChapitre 156 sur 195 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

endroits, des traits piquants, des pensées fortes et graves ; et c’est vers la fin de la pièce surtout, qu’en entrant vivement dans son sujet et en le creusant, l’auteur s’élève à une grande hauteur de vues morales ; et ces vues sont exprimées dans un admirable langage.

Avant d’attaquer le crime môme de l’impudent faussaire, le poète s’en prend au caractère de celui qui gémit d’en avoir été la victime. Ici la satire reprend ses droits; loin d’entrer dans les sentiments de Calvinus et de s’insinuer dans son esprit en partageant la douleur que ressent ce dernier, Juvénal lui parle au contraire, dès le début, avec la sévérité et je dirai môme la rudesse qu’autorise son grand âge. Il gourmande son ami, plus faible que malheureux, et lui fait honte de son désespoir, indigne d’une âme forte et virile : un homme doit savoir mettre des bornes à son chagrin. Eh quoi ! faut-il se désoler comme il le fait parce qu’un faux ami a abusé de sa confiance? Est-ce la peine d’avoir vécu, comme Calvinus, soixante ans, sans avoir puisé dans l’expérience de la vie un peu de cette fermeté nécessaire pour résister aux coups inopinés? Est-il un jour de l’année où l’on ne voie paraître ni escroquerie, ni trahison, ni fourberie? Calvinus ignore-t-il qu'il vit dans un siècle où les honnêtes gens sont rares, un siècle pire que l’âge de fer, et si odieux qu’on ne saurait trouver de métal assez vil pour le désigner? les noms manquent aux crimes. C’est dans les rudes préceptes, de la philosophie qu’il faut chercher la vertu nécessaire pour se mettre au-dessus des coups du sort '.

1 M. Bibbeck transpose ici encore quelque peu le texte; il place les vers commençant ainsi :

( tu tam fata dieu,

et les suivants après le vers 1 59 des éditions ordinaires pour éviter

LA CONSCIENCE. 28S

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’il y a ici comme un écho lointain des beaux vers, connus de tout le monde, où Horace essaye de consoler Virgile, réduit au désespoir par la perte de son ami Quintilius Varus et je dirai volontiers encore que quelque chose de l’inspiration de nos deux poètes latins, d’Horace et de Juvénal, a passé dans ces strophes célèbres où le père de la poésie lyrique en France, Malherbe, s’efforce de consoler l’inconsolable douleur de son ami Duperrier. A part la différence du sujet, bien autrement touchant, il est vrai, chez Horace et Malherbe, puisqu’il s’agit de la perte, non plus d’une somme d’argent, mais de personnes aimées et eu tout point dignes de l’ôtre, c’est le même mouvement dans le tour de la pensée et la môme manière de raisonner *.

Ainsi donc, fait remarquer Juvénal en guise de consolation première, et non sans une certaine exagération que comporte cependant la satire, l’infamie dont Calvinus est victime appartient à l’histoire des mœurs du jour. Par le temps qui court, la chose la plus rare, c’est un homme capable de rendre un dépôt à lui confié. Pareille honnêteté tient du prodige.

Mais pourquoi faut-il que Juvénal gâte immédiatement cette idée, déjà quelque peu exagérée peut-être, par un de ces développements d’école, à la façon d’Ovide, de Sénèque ou de Lucain ? « Si je viens par

une répétition, ce semble; car, selon M. Ribbeck, les satires dernières, qu'il déclare apocryphes, n'ont pas été moins bouleversées par le temps et les copistes que celles qu'il reconnaît pour l’œuvre véritable de Juvénal. Mais transposer ainsi, c'est corriger le texte sans que celui qui corrige de la sorte soit bien sur de reproduire l’ordre pri mitif.

1 Odes, I. xx.

1 L'ode a Duperrier est présente à toutes les mémoires, et chacun pourra faire le rapprochement que nous indiquons ici.

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