‹ Juvénal et ses satiresChapitre 157 sur 195 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

hasard à rencontrer un homme intègre, un homme d’honneur, je ne suis pas moins surpris que si je voyais un enfant à deux corps, des poissons que la charrue étonnée a déterrés dans un sillon, une mule devenue mère. Ce phénomène me confond comme si je voyais tomber une pluie de pierres, un essaim d’abeilles sous forme de grappe sur le faite d’un temple, ou un fleuve de lait, sorti d’une source miraculeuse, se précipiter à gros bouillons au sein de la mer » Voilà qui est d’un mauvais goût bien marqué , et qui sent le déclamateur.

Mais à quoi tient ce manque d’honnêteté générale que l’on signale ici? Au peu de cas, répond le poète moraliste, que l’on fait aujourd'hui des dieux, en d’autres termes, au manque de religion. Et d’où vient ce mépris des divinités? Au tort que l’on a eu, réplique encore notre satirique, de substituer à la simple et rustique religion du bon vieux temps une théologie nouvelle, un Olympe peuplé, à l’instar de l’Olympe grec, de dieux beaucoup trop faits à l’image de l’homme, de dieux dont la vie et les mœurs sont d’un détestable exemple pour les hommes, car ils détruisent la foi en même temps qu’ils corrompent le cœur. l)e là une peinture très-fine, très-gaie, sur l’étal des dieux avant que le monde fût corrompu , mais où perce une raillerie, ou l’a remarqué avant nous 1 , qui ôte toute autorité aux vers où le poète parle des dieux sur un ton sérieux. Au surplus, quelque joli que soit ce morceau, il trahit encore le goût des développements sans fin, fruit des exercices de l’école.

5 M. Désiré Nisard, Poètes de la décadence , t. I t p. 459.

LA CONSCIENCE

Revenant à sou sujet, qui consiste à consoler de son mieux Calvinus, le poêle essaye de lui prouver, par des exemples pris tout près et autour d’eux, qu'il n’est pas le seul qui ait eu à se plaindre d’abus de confiance de cette espèce. Bien plus, il est tel citoyen qui s’est vu enlever deux cent mille sesterces prêtés sans témoin ; tel autre qui, à la suite d’une friponnerie semblable, a perdu des sommes plus considérables encore, un véritable trésor. Que faire? les hommes, aujourd’hui, bravent les dieux sans le moindre scrupule, du moment qu’ils n’ont pas à redouter le témoignage accablant de quelque témoin capable de les convaincre de mensonge et de mauvaise foi.

Suit une peinture vive, et bien faite pour nous donner une idée des mœurs contemporaines, de l’audace et de l’impudence avec laquelle se parjurent les fripons du jour, quand il s’agit de s’approprier un dépôt important que d’imprudents amis ont eu la naïveté de mettre entre leurs mains : « Regarde cet homme qui nie un dépôt. Comme sa voix est ferme! quelle assurance sur cette face qui ment! R jiye par les rayons du soleil, par les foudres de Jupiter, par la framée de Mars, par le javelot du dieu qu’on adore à Cirrha, par les traits et le carquois de Diane chasseresse, par ton trident, Neptune, ô dominateur de la mer Egée! 11 y joindra l’arc d’IIcrcule, la lance de Minerve, et tout ce qu’on peut trouver d’armes dans l’arsenal du ciel. Est-il père? « Si je mens, dit-il, que je mange la tête de mon pauvre enfant, bouillie et assaisonnée avec du vinaigre d’Egypte. » Il y a des gens qui font dépendre toutes choses des caprices de la Fortune, sans croire à un directeur suprême de ce monde ; pour eux la nature seule ramène les révolutions périodiques du jour et de l’an-

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