‹ Juvénal et ses satiresChapitre 159 sur 195 · CHAPITRÉ XII · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ XII

d'un hypocrite effronté, il n’y a rien à faire. On aura beau s’adresser aux dieux, leurs statues ne bougeront pas, ils resteront sourds à nos plaintes, et Juvénal, pour la seconde fois, lance contre les dieux du paganisme, contre leur apathie et leur indifférence en face du mal, une de ces plaisanteries qui rappellent, à s’y méprendre, les railleries impies et la verve sceptique avec lesquelles Lucien 1 s’attaquait au vieux souverain de l’Olympe.

« O Jupiter! tu l’entends, et tes lèvres n’ont pas remué lorsque ta bouche, qu’elle soit de marbre ou d’airain, aurait déjà dû tonner contre l’impie. C’est bien la peine de venir ici tirer dévotement d’un bout de papier l’encens qu’on met sur tes charbons, et de t’offrir un morceau de foie de veau et les entrailles d’un porc, si, comme je le vois, il n’y a pas la moindre différence entre vos images et la statue de Vagellius 1 * »

A partir de l’endroit de la satire où nous sommes arrivés, il y a dans la pensée du poëte, et dans ce que j’appellerai en quelque sorte la marche de l’action, une lenteur évidente. Nous nous attendons à des consolations d’un ordre nouveau, et, somme toute, il ne fait guère que répéter, en les développant, celles qui ont déjà été données plus haut. Ainsi, pour calmer son ami, Juvénal lui avait fait remarquer qu’il vivait dans un temps où les trahisons et les crimes sont à l’ordre du jour; qu’il n’y a rien de plus rare qu’un honnête homme; que rencontrer un dépositaire fidèle est une chose qui tient du prodige , que le siècle actuel était le pire de tous les siècles; et voici maintenant qu’après la vive peinture de l'impudence et de la per-

1 Voyez par exemple te dialogue de Lucien, intitulé : Timon, ch. i-vi.

» Une espèce de fou du temps, selon le scoliasle. (V. 113-120.)

LA CONSCIENCE

versité des parjures, peinlure sur laquelle nous avons insisté comme de raison, le poète, dans un passage d’une certaine longueur, ne fait que broder, en quelque sorte, des variations sur le thème qui fait le début de la satire. Son raisonnement est celui-ci : S'il n’y a pas sur la terre d’iniquité plus révoltante que celle dont se plaint Calvinus, Calvinus ale droit de gémir; mais, si chaque jour tous les tribunaux retentissent des. mêmes plaintes, si l’on voit partout des débiteurs, cités en justice, nier impudemment des engagements écrits de leur main et signés de leur cachet, pourquoi Calvinus aurait- il la prétention d’ôtre exclu de la loi commune?

A part le tour de la pensée et la différence des expressions, tout cela a été dit, ou à peu près, dès les premiers vers de la pièce 1 . Il y a donc là une redondance qu'il serait diflicile de ne pas condamner.

Suit un argument nouveau : le malheur de Calvinus est peu de chose, si on le compare à tout ce qui se passe autour de lui. Qu’il regarde: en fait de crimes, il trouvera beaucoup mieux. Et on lui cite, pour les comparer au coquin qui l’a trompé, toute une liste de malfaiteurs qui, du matin au soir, exercent leur déplorable industrie dans cette caverne impériale qui s’appelle Rome : tueurs à gages, incendiaires, voleurs d’ornements de temples et d’objels sacrés, empoisonneurs, parricides; et tout ce monde ne forme que la moindre partie des criminels, ajoute le poëte, qui dès l’aube, jusqu’au coucher du soleil, sont déférés à Gallicus, préfet de Rome ’. Pour avoir une idée de la moralité humaine, il faudrait passer une journée dans la maison de Gallicus; en sor-

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