CHAPITRE XIII
L’exemple
Malgré un défaut de composition que nous aurons à signaler quand nous examinerons la seconde moitié de cette pièce, malgré quelques longueurs évidentes, la quatorzième satire est une des plus belles dans son genre; je dis dans son genre, car, ainsi que la satire des Vœux , elle roule sur un de ces lieux communs dont les rhéteurs n’aimaient que trop à s’emparer : La vertu est-elle innée dans l’homme, ou bien peutelle lui être inculquée par l'éducation? Voilà le thème que l’on va traiter ici. Ce thème sur lequel on avait tant discuté du temps de Socrate 1 * 3 , qu’avait repris de son côté Quiutilien à propos des principes dont doivent s’inspirer les maîtres de la jeunesse ', Juvénal s’y arrêtera à son tour ; le sujet est ancien, rebattu même, si l’on veut, mais ie talent de l’écrivain saura le féconder et le rajeunir; d’une idée banale il fera sortir une œuvre sérieuse, grave, originale. Ainsi faisaient plus d'uue fois nos prédicateurs du dix-septième siècle
1 Sat. XIV.
’VoyeiW. E. Weber, ouvr. cité, p. 577.
• Institut, oral-, II, 7, 3.
L’EXEMPLE
avec lesquels Juvénal offre beaucoup de ressemblance comme moraliste et comme philosophe. Placés en présence d’un auditoire souvent aussi élégant que corrompu, retranchés derrière l’inviolabilité de leur minisstère-et l’autorité qu'ils tenaient de leurs propres vertus, Fénelon, Bossuet,’ Massillon, dans un grand nombre de leurs sermons, faisaient entendre du haut de la chaire chrétieune de dures mais utiles vérités!' Pour avoir été empruntées à un ordre d’idées commun, elles n’en devenaient pas moins fortes, moins éclatantes dans la bouche de ces éminents orateurs. Il est, en effet, certaines moralités à qui le temps ne fait rien perdre de leur valeur; elles ont un à-propos toujours nouveau auprès des générations qui, elles aussi, se renouvellent sans cesse.
Tel est, sauf certaines adresses de style, permises, naturelles même à un poète satirique, le caractère du morceau qui va nous occuper. La thèse du poète philosophe est celle-ci : les plus puissants de tous les exemples, ce sont les exemples domestiques qu’un critique moderne a appelés avec raison « les secrets mobiles des mœurs d’une nation ». Et le même critique se demandant ce que deviennent, en effet, les bonnes mœurs chez un peuple, lorsque les parents eux-mêmes corrompent, par de mauvais exemples, leurs propres enfants, répond avec raison « qu’alors c’en est fait sans retour de la chose publique » et qu’on ue peut plus « régénérer ce peuple vicié jusque dans les principes de son existence morale'». Comme on le voit, la question soulevée par Juvénal est grave, d’un intérêt à la fois local et universel, s’appliquant au siècle du satirique et en même temps à tous les siècles. La soulever, c’était la
' Dussaulx, notes sur la satire XIV.